Reda, c’est une belle année pour toi, tu étais présent dans trois films au festival de Cannes. Il y avait Hippocrate, grand succès en salles, un film américain – Lost River de Ryan Gosling – et puis Qui Vive, le film de Marianne. Et ce que c’est une stratégie de ta part, un juste équilibre dans tes choix qui te permet de jouer à la fois dans des films grand public et des films plus confidentiels ?

Reda Kateb : Non non, je n’ai pas de plan de carrière, je n’ai pas de stratégie, j’essaie vraiment d’être proche de mes désirs de personnages, d’histoires à raconter, de films, et en tant que spectateur je suis à la fois amateur de gros films et de films plus confidentiels. J’essaie de faire des films que j’aimerais voir. Mes choix sont fondés sur la lecture d’un scénario, les rôles, les rencontres et puis après, que ce soit un gros ou un plus petit film en termes de budget, ça ne rentre pas en ligne de compte.

 

Marianne, pourquoi avoir pensé à Reda pour ton premier film ?

Marianne Tardieu : C’est le seul comédien auquel j’aie pensé en fait. Le personnage de Cherif était dès le départ très contrasté et il fallait trouver quelqu’un qui puisse à la fois apporter de la générosité, un côté séduisant, drôle, lumineux. Et qu’il y ait ce doute du personnage, cette faille. Cherif, c’est quelqu’un qui au fond a peur de passer à côté de sa vie. Donc il fallait sentir, pouvoir jouer toutes ces facettes là, avoir à la fois de la force et de la fragilité. Et quelqu’un qui soit un bon comédien. Le film tient tellement sur les épaules de Cherif qu’il fallait que dès les premières images, on puisse avoir de l’empathie et de la sympathie pour le personnage. Et à l’époque quand j’ai proposé le film à Reda, on l’avait beaucoup vu dans Engrenages ou dans Un prophète, où c’était plutôt la face sombre ou en colère ou compliquée qui avait été montrée. Quand on s’est rencontrés sur des tournages avant, j’avais vu Reda dans la vie et ce qu’il était capable de jouer à ce moment là. Et donc le personnage de Cherif, c’était une évidence de le lui proposer.

 

Reda Kateb (à gauche), dans Un Prophète

 

Toi Reda, pourquoi tu as accepté ?

Reda : J’avais rencontré Marianne sur un court-métrage qui ne restera pas dans les annales des meilleurs courts-métrages de mon point vue, mais en tout cas c’était une rencontre sympa. Après elle m’a envoyé le scénario. J’ai aimé le fait de défendre un personnage qui est une figure qu’on n’a pas l’habitude de voir, des vigiles. J’avais jamais vu de vigile dans le cinéma français et je trouve que c’est toujours intéressant quand le cinéma fait le focus sur des gens dont on ne raconte pas les histoires et là je trouvais que le scénario était déjà bien construit, que les scènes pouvaient être abordées sous plusieurs axes, voilà c’était assez riche quoi.

C’est une feuille de route le scénario, c’est vraiment une espèce de boussole. Ce n’est en rien la partition à jouer tout le temps pour le film, c’est toujours une chose à chercher dans le moment, mais cette première feuille de route est très importante.

Ce que j’avais aimé aussi dans le parcours de Marianne, parce qu’avec le scénario, j’avais reçu son CV et tout, c’est qu’elle était à la fois technicienne, assistante caméra, vraiment avec l’objet, le stylo du cinéma, quelque chose de très concret, qu’elle avait aussi fait des études de philosophie, j’aimais bien ce mélange entre quelque chose de très concret et quelque chose de plus large.

 

Et le reste du casting est super aussi, Adèle Exarchopoulos…

Marianne : …et Rashid Debbouze.

 

Oui, il est bon et en plus il a une super veste dans le film, un peu à la Drive.

Marianne Tardieu : Il est venu avec au casting, c’est pour ça que je l’ai pris. C’est pour la veste ! (Rires)

Reda : Juste pour sa veste ?

Marianne : J’ai pris le paquet, Rashid et la veste. Non, en fait pour raconter Rashid, je pensais qu’il était un peu jeune pour le rôle et il est arrivé au casting avec sa dégaine et cette veste jaune tellement visuelle et l’ensemble m’a tapé dans l’œil direct. Je trouve qu’il a une présence vraiment forte due à son regard assez pétillant et à son côté un peu narquois et, en même temps, assez dur.

 

Rashid Debbouze dans La Désintégration

 

Les petits rôles, les plus jeunes sont bien aussi.

Marianne : Oui, il y a aussi Serge Renko et Alexis Loret qui sont des comédiens incroyables qui ont fait des long-métrages sur leur nom et qui ont accepté de venir faire des petites partitions dans le film.

A la fois c’est un film qui est très centré sur quelqu’un et en même temps toutes les personnes qui traversent le film sont importantes. Parce que je trouve ça beau au cinéma de sentir que quelqu’un rentre dans le champ et après il sort du champ, mais il est encore en train de vivre sa vie, qu’à chaque fois on nous propose des points de vue forts. Je déteste ces films où les trois premiers rôles sont bien joués et puis après on sent qu’on s’est pas du tout cassé la tête sur le type qui vient dire un mot. Il arrive, il est trop nul. Je trouve ça beau de parler du monde de la façon la plus vaste et la plus riche possible et ça passe par les choix des comédiens du premier rôle aux silhouettes.

 

Que tous les personnages aient une épaisseur…

Marianne : Que ça soit riche et que le spectateur puisse se projeter dans chacun d’entre eux. Effectivement dans le casting il y a des gens qui sont non-professionnels comme les jeunes, en même temps ils ont 15 ans, c’est normal qu’ils fassent leur premier film, mais il y aussi beaucoup d’agents de sécurité du film qui sont agents de sécurité dans la vie. La petite scène à l’école d’infirmiers, c’est des étudiants et une prof de l’école d’infirmiers.

Il y a des comédiens aguerris, des gens qui sont des jeunes comédiens, comme Rashid Debbouze ou Moussa Mansaly qui joue Abdou, c’est des gens qui ont déjà joué mais qui sont quand même très frais.

Et puis il y a Adèle, qui, les gens l’ont oublié, joue depuis qu’elle a 12 ans et que j’ai rencontrée en janvier 2013, donc elle avait tourné La Vie d’Adèle, mais le film n’était pas sorti, pas vu à Cannes. C’était une jeune comédienne prometteuse dont on se disait bien, puisqu’elle avait fait un film d’Abdellatif Kechiche, qu’elle serait sous le feu des projecteurs. Elle avait très envie de faire le film, très envie de jouer avec Reda. On a fait des essais avec Adèle et Reda et c’était totalement évident. Il y avait une espèce de simplicité. D’abord elle fait le poids en termes de jeu, d’énergie, de vitalité. Et puis il y a un truc con qui est en fait assez important, c’est que Reda est grand et elle est grande. Du coup le couple de cinéma ça marchait bien.

 

Ça ça dépend des valeurs de plans, non ? C’est parfois possible de mettre quelque chose pour rehausser un comédien.

Reda : Oui, on peut mettre un petit cube. (Rires)

Marianne : Oui, c’est vrai, c’est drôle les histoires de taille au cinéma… Donc voilà, on a tourné en avril-mai 2013 avant le festival de Cannes. Et une semaine après la jeune comédienne est devenue une star.

 

Adèle Exarchopoulos dans Qui Vive

 

C’est un film qui s’est fait sans chaîne de télé. C’est dur de convaincre les financeurs avec un premier film aujourd’hui ?

Marianne : Je crois que c’est dur aussi de faire un deuxième film. Je crois que c’est dur de faire des films en fait. Pour tout le monde. Après, oui, moi ça été dur de faire mon premier film, mais quand on regarde beaucoup de premiers films mettent cinq ans à se monter comme le mien. La difficulté dans ces cas là c’est comment faire pour conserver l’envie et l’élan qui étaient là au départ, l’intuition du film et du scénario. Et en fait ce qui vous sauve, c’est d’abord que le film si on a tenu cinq ans, c’est que on y tient, et c’est aussi le moment où les comédiens arrivent, où les décors arrivent, où l’équipe arrive et tout d’un coup ce qui était des mots, qui était un peu loin de vous, se réincarne, et l’énergie revient. Et c’est remis en question par tout le monde, c’est remis en question par les décors parce qu’on n'a pas les décors qu’on avait imaginés et qu’il faut se réadapter à la réalité et ça devient bien et c’est remis en question aussi à chaque scène parce que des fois c’était ça et des fois c’était pas ça du tout, donc il fallait le transformer.

 

Comment vous avez abordé le tournage avec ces contraintes financières ?

Marianne : J’ai retravaillé le scénario. On a tourné la version 11, j’ai resserré certaines scènes, j’en ai enlevé d’autres, deux mois avant le tournage. On a pensé les lieux, regroupé des personnages. C’était pas une mauvaise chose, c’est aussi un moment où on se libère du scénario.

 

Ces limites peuvent être sources de créativité, non ?

Marianne : Ça peut être créatif, mais franchement j’aurais espéré avoir un peu plus de sous, un peu plus de temps.

 

Et ensuite au montage ? Il y a certains plans qui durent plus…

Marianne : Il y avait l’envie dans le film qu’il y ait des changements de rythme, qu’il y ait des grandes séquences avec énormément de plans comme le braquage, comme le cocktail, comme la séquence de concert, avec beaucoup de personnages, et qu’il y ait des moments plus en suspens, beaucoup sur Cherif, où on prenne le temps de regarder le personnage, pour que le spectateur ait la place de se projeter en lui. Et il y a des séquences comme la danse où, volontairement, le temps s’arrête un peu et on respire. Donc il y a l’idée, comme le film est très en tension, qu’il y ait de temps en temps des respirations. Et la musique de Sayem aussi est venue aider à ça.

 

Reda Kateb dans Qui Vive

 

Et toi Reda comment tu as fait pour aborder ce personnage de mec de banlieue qui n’est pas un stéréotype ?

Reda : A la fois en suivant le scénario, à la fois en étant libre par moment, encore une fois sans stratégie, scène par scène.

Marianne : ... et prise par prise, même !

Reda : Mon rôle à moi, en jouant, c’est d’amener ma peau. Je cherchais à être juste, au plus proche de la vérité des scènes, et à varier. Après c’est quasiment musical, un travail rythmique, d’une prise à l’autre. Faire durer un temps plus long à tel endroit, speeder plus à tel autre, mais c’est très concret, c’est très artisanal tout ça.

 

C’est un film dont le décor, c’est la banlieue. Marianne, tu avais une volonté de te positionner par rapport à la façon dont le cinéma français aborde la banlieue ? Récemment, il y a eu Bande de Filles, assez esthétisant par exemple.

Marianne : J’avais une réflexion en terme de cinéma. Par exemple, pour la cité où vit Cherif, je voulais vraiment trouver un endroit qui soit cinégénique et faire que de ces décors parfois un peu ingrats aient quand même quelque chose de lumineux. Dans la cité où on a tourné, il y avait quelque chose de très simple, avec une grande dalle, un petit passage, et en même temps quelque chose qui permettait de faire des plans et des mouvements. Pour mettre du cinéma dans mon histoire.

C’est pas un film sur la banlieue, c’est un film qui se passe en partie en banlieue, puisque c’est là où vit le personnage. Ça parle de ces quartiers de province relégués, entre plusieurs zones commerçantes. L’idée c’était de ne pas être caricatural. Et de montrer à la fois que la vie s’y passe la plupart du temps normalement avec des personnages positifs comme Abdu, qui est aussi agent de sécurité, qui vit dans même quartier que Cherif mais qui ne vit pas du tout les choses de la même façon, ou les parents de Cherif, et après c’était d’être juste et de ne pas chercher à surjouer des choses.

Je pense qu’une des réussites du casting dans les petits rôles autour de Cherif, c’est que tous les comédiens soit connaissent, soit sont liés à la vie de quartier. Ils n’avaient aucune envie de surjouer les gars de banlieue.

 

Marianne Tardieu

 

Le film se place un peu dans une tradition perdue du film noir à la française. J’ai pensé à Série noire par exemple.

Marianne : Ma référence principale qui en plus est à l’origine de mon envie de cinéma c’est plutôt Claire Denis. Par exemple S’en fout la mort. Mais Série noire, c’est un film que j’aime beaucoup et je pense qu’il y a en commun de se situer un peu en périphérie dans des zones pas forcément très identifiées avec un regard un peu différent ou en tout cas essayant d’être différent. Claire Denis, ce qui m’avait frappée quand j’avais vu S’en fout la mort, c’est cette manière de regarder les gens qu’on regarde pas au cinéma et de leur donner une dimension héroïque. Ils sont incarnés, il y a du romanesque, en même temps, on est à Rungis, les combats de coqs… C’est comme si tout d’un coup, elle mettait à l’image le monde qui m’entourait. Les gens qu’on voit dans le RER et qui, à cette époque là, étaient très peu vus au cinéma. Et quand on n'existe pas à l’image, on n'existe pas tout court, j’ai l’impression.

 

Pourquoi le genre du film noir pour ton premier film ?

Marianne : Je me dis jamais : « Je vais faire un film de ce genre, de ce ton ». J’avais l’envie du personnage, je le voyais. La sécurité privée aussi, j’ai l’impression que c’était une place hyper juste pour parler du monde d’aujourd’hui, des tensions d’aujourd’hui, de la place précaire de quelqu’un à qui on donne très peu d’armes et qui est vulnérable, à qui on demande de protéger… L’histoire est née comme ça, elle s’est imposée. C’est vrai que sur la question du genre, je n’étais pas à l’aise. Les scènes qui me faisaient un peu peur, c’est le braquage et les scènes de police, parce que j’avais peur de tomber dans des clichés ou dans du déjà vu ou dans des scènes qui viendraient copier d’autres scènes. Et donc, j’ai travaillé en faisant des repérages dans des commissariats, j’ai passé deux semaines à suivre des gardes à vue, des perquisitions pour essayer d’avoir mon propre regard sur des enquêteurs de police qui interrogent dans une petit affaire.

 

Et toi Reda, on t’a vu beaucoup dans des films sombres, tu es prêt à aller vers d’autres genres comme de la comédie par exemple ?

Reda  : Bien sûr.

 

Ou de la comédie romantique ?

Marianne : Ah ça serait bien ça !

Reda : Moi, dès que je lis des bons scénarios, j’ai envie d’y aller, donc après… ouais, carrément ! Là j’ai réalisé un court-métrage dans lequel je joue et le ton c’est plus tragi-comique. J’espère parvenir à ce ton-là dans le film. Je n’ai pas de limitation, ni de ton, ni de rien du tout.

 

T’as reçu des propositions dans ce sens ?

Reda : J’ai pas reçu de bons scénarios de comédie, à part des petites incursions comme dans le film de Guillaume Gallienne.

 

T’as aussi un début de carrière aux Etats-Unis. Bientôt, tu seras également dans Loin des hommes, face à Vigo Mortensen, un film français avec une certaine exposition internationale. Comme t’as un peu une « gueule » comme on dit, tu te vois jouer un méchant dans James Bond ?

Reda : J’ai failli faire un méchant dans James Bond il y a trois ans je crois, j’étais vraiment dans la dernière liste, j’avais rencontré Sam Mendes. Mais moi je me dis pas je voudrais jouer ça ou ça.

 

Comme ça vient.

Reda : Il y a des rôles que j’aurais pu accepter il y a deux ans, il y a des rôles que j’aurais peut-être refusés il y a deux ans et que j’accepterai dans six mois. J’essaie d’être le plus proche de mes désirs du moment, et le cinéma est une chose dans le moment. Quand on y pense et quand on le fait. Pour le moment ça ne me porte pas malheur, on verra plus tard.

 

 

Est-ce que tu sens le regard des gens changer sur toi après le succès d’Hippocrate ? Est-ce que tu as de nouvelles propositions que tu ne recevais pas avant ?

Reda : Non, j’ai commencé à recevoir beaucoup de propositions au moment d’Un prophète et Qu’un seul tienne et les autres suivront. Là, c’était le moment ou on m’a découvert et puis depuis c’est par salves quoi. Là, ils se trouve qu’il y a plus de sorties.

Je suis très heureux d’avoir une reconnaissance de ce métier, que les films que je fais puissent avoir une répercussion comme Hippocrate qui a connu un grand succès public, c’est pour ça qu’on le fait, c’est la super surprise, ça fait du bien. Après, je ramène pas les choses à moi-même.

 

Rien n’a changé alors ?

Reda : Une chose peut-être. Je fais le choix, après le film que je suis en train de tourner en ce moment de prendre un petit peu de temps pour moi et du coup d’être encore plus précis dans mes choix, enfin précis…Plus limitatif. De sélectionner encore plus.

 

Et toi Marianne, ton prochain projet ?

Marianne : J’ai porté Qui Vive pendant six ans. Il faut reprendre un peu d’air, pouvoir regarder les choses autour de soi, lire… Je me remets à écrire doucement, mais j’étais un peu asséchée par tout ce temps de travail.

Après la sortie du film je pense qu’il va y avoir quelque chose qui va redescendre, L’envie c’est de travailler plutôt autour d’un personnage féminin. Un ou plusieurs mais pour l’instant c’est qu’une envie.

 

 

++ Qui Vive de Marianne Tardieu, avec Reda Kateb, Adèle Exarchopoulos et Rashid Debbouze, sort aujourd'hui en salles.

 

 

Damien Megherbi.