Notre conversation s'amorce en amont de l'enregistrement : nous parlons du fait que la France s'approprie LaFawndah en tant que talent français en devenir, une fois que les médias étrangers (Pitchfork, Fact, Dazed, The Fader…) l'aient consacrée.

 

Il faut que ça passe systématiquement par l'étranger, une reconnaissance ici ?

La Fawndah : Pas systématiquement, mais dans mon cas, personne n'écoutait vraiment (sa musique, ndlr) avant que j'apparaisse dans divers mags. Maintenant, c'est une espèce de consécration. Quand je faisais de la musique ici, jamais je ne me suis sentie à l'aise ou à la maison, c'est pour ça que je suis partie. Je n'ai même jamais réfléchi à faire une carrière musicale ici, ce n'est pas ma famille musicale.

 

 

Jamais ?

Non. Même les moments où j'étais là, où je faisais de la musique… Je ne veux pas rentrer dans le débat "les Etats-Unis c'est mieux qu'ici", c'est stérile et ça n'a aucun intérêt. Quand je faisais de la musique ici, les productions n'étaient pas finies, le public n'avait pas grand'chose auquel se raccrocher, mais je n'ai jamais vraiment senti de soutien. C'est vrai qu'aux Etats Unis, il suffit d'un concert - ça peut parfois te faire déboucher sur tout un tas de trucs.

 

On accueille la nouveauté d'un meilleur œil, là-bas ?

Je ne sais pas. Peut-être que mon son est plus anglo-saxon ou qu'il parle immédiatement à un public anglo-saxon. On a une grosse culture de variété en France. De mon éducation musicale ici, de ce que mes parents m'ont transmis, j'ai surtout conservé un amour des mots, de la langue, des allitérations, des choses hyper-importantes qui viennent de Ferré ou Gainsbourg. Et puis la construction d'une mélodie en français, c'est un travail très particulier. La langue en elle-même fait que l'on n'ait pas donné naissance à la même musique.

 

Mais tu voyages énormément, est-ce que ça vient d'un souci de mise en danger ? Tu as besoin de faire table rase tout le temps ? Trop de confort, c'est stérile pour créer ?

Ouais. Même si je ne le vis pas comme une mise en danger. Mais je crois que je m'ennuie assez vite en fait. Et puis à chaque fois que je bouge, j'ai le sentiment que je dois renaitre, me ré-adapter. C'est évidemment des codes très différents, l'humour, les références en littérature, en cinéma… Je me retrouve systématiquement à côté de la plaque. Et chose intéressante sur le continent américain, les même types te parlent de Beyoncé avec le même enthousiasme que d'un musicien expérimental qui composait en haut d'une montagne dans les 70's. Il n'y a pas de hiérarchie dans la culture, et ça fait du bien en fait. Ça m'a appris à digérer la culture comme ça. Quand tu arrives de France, ton bagage fait qu'il y a des choses que tu n'es pas censée aimer. Toute la culture pop est traitée de manière horizontale. Quand je suis arrivé au Mexique, j'ai dû tout réapprendre en fait, je n'avais aucun tronc commun culturel avec eux, j'étais un nouveau-né - et ça te pousse à renaître, ce genre de situation.

 

 

Tu penses que ça t'aide à créer ? Le fait de te réinventer pousse à la création ?

Oui, puisque même hors Art, tout ce que tu fais est nouveau : tu es dans une situation où tu as tout à créer. Tout ce que tu ingurgites est frais, tes influences ne t'accompagnent jamais des années ; du coup, ça te pousse à les considérer comme tes pairs, il y a quelque chose d'irrévérencieux dans la manière d'agir. Tu ne sacralises plus tout ce que tu découvres.

 

Tu parles souvent de "langage universel du corps". Tu crois que ça vient du fait d'avoir beaucoup côtoyé de cultures différentes ? Ça pousse à chercher une langue commune hors langage ?

Je crois, ouais. Si tu te sens appartenir à rien ou à nulle part, la constante, c'est de toujours chercher à communiquer. La musique est un bon véhicule. Par exemple, au Mexique, tu vas te rendre dans différentes fêtes, les musiques y seront très différentes en fonction des groupes ou des couches de population, mais tu trouveras un genre qui fonctionnera partout : la cumbia. C'est transgénérationnel, ça fonctionnera aussi bien sur les riches, les pauvres… ça, c'est la recette et ça me fascine. Et je ne saurais pas te dire quel est l'équivalent en France. Aux Etats-Unis, tu as la pop et tout le monde répond à ça, du plus prétentieux jusqu'au petit gamin de Kansas City. J'aime cette idée d'une track irrésistible agissant sur quiconque.

 

Et toi tu cherches une universalité dans ta musique ? Quand tu avais un groupe de punk à Mexico, d'ailleurs, tu aimais à en parler comme de la musique tribale.

J'aime que ça s'adresse à l'instinct, ouais. Plus qu'à ce à quoi tu aurais pu être confronté culturellement. Je ne sais pas si c'est quelque chose que je recherche dans tous mes morceaux mais dans l'ensemble, l'idée revient souvent, oui, clairement. D'ailleurs, je me souviens de cette chanson que l'on avait faite avec les filles qui s'appelait Marte, on a plein de retours assez sporadiques, dont des retours de mamans qui nous racontaient que les bébés étaient addicts à cette chanson. J'aime énormément cette idée de tribal, de dialogue avec l'instinct, de toucher ce qui en nous précède la culture.

 

 

Il y a un mot qui revient souvent concernant ta musique, c'est sexy...

(elle rebondit, ndlr) ...ça m'ennuie beaucoup. Être une fille qui fait de la musique, si les gens te trouvent jolie ou je ne sais pas quoi, on finit par tomber dans ce genre de qualificatifs hyper-réducteurs. Quand The Fader titre son article "Sexy Tracks blabla"  je ne sais pas ce que ça veut dire. Je ne sais pas de quoi il parle. Il y a une chanson qui parle de fantôme, une autre de la jungle au Chiapas, c'est un conte pour enfants, une de séparation et la dernière, oui, de sexe. Donc "sexy tracks", ça signifie que ça te donne envie de faire l'amour ? Dans ce cas, je trouve ça très bien. Mais alors, peut-être que tu parles de ma tête ? Je ne sais pas, mais je trouve ça hyper-frustrant. Je veux bien qu'on m'explique. Et concernant Butter, oui, elle parle de sexe, mais personne ne m'a jamais demandé comment j'écris mes textes. Mon processus ou autre tandis que l'écriture c'est un travail extrêmement important pour moi. Butter parle peut-être de sexe mais sous une dynamique hyper-particulière, ça aborde le SM. Et puis "sexy tracks"… C'est comme un terme que toi tu as écrit quelque part à mon sujet. Ce terme, quelques unes de mes collègues féminines l'expérimentent en ce moment simplement parce qu'elles font de la musique en tant que femmes en 2014, et c'est le R'n'B.

 

Je me doutais que tu reviendrais dessus.

Oui mais tu vois, moi j'ai très peu de culture R'n'B. Quand j'avais douze ans, j'ai écouté une chanson des TLC… C'est tout. Mais je ne suis pas blanche, je suis une femme, et en 2014, on résume souvent les choses avec du R'n'B. Mais c'est intéressant que l'on utilise le terme R'n'B aujourd'hui, parce qu'il y a dix ans on ne l'aurait pas fait. Aujourd'hui c'est valorisant et/ou parlant, significatif quand tu veux replacer un artiste sur une carte. En fait, je m'étonne en ce moment de voir à quel point le genre a été digéré.

 

Par volonté de vulgariser, on raccourcit parfois, c'est vrai. Mais le premier truc que m'a évoqué ta musique, c'est Fade To Mind, Night Slugs ou Kelela

Ouais. Kelela pour le coup, c'est vraiment du R'n'B. Mais j'ai le sentiment que parfois, si j'étais blonde aux yeux bleus, on ne passerait pas par du R'n'B pour me vendre. Je ne trouve pas ça pertinent me concernant.

 

Je ne pense pas que le problème vienne de là. Regarde Jessy Lanza, elle est vendue très régulièrement comme un pari "novö-R'n'B".

Qui ça ?

 

Jessy Lanza, une chanteuse de chez Hyperdub, canadienne.

(elle situe, ndlr) Oui ! Rousse ? Oui, elle est cute.  Mais ce n'est pas du tout du R'n'B ce qu'elle fait.

 

 

J'entends bien, mais c'est un genre parent, même une évolution du genre - si tu veux la situer, tu peux la raccrocher au R'n'B et ça ne sera pas un mensonge.

Ouais, mais si je ne connaissais pas ma propre musique, j'aurais plutôt envie de voir apparaître des mots-clés type "musique pour enfants" ou "tribal" que R'n'B, je ne trouve pas ça pertinent. Parce que dans ma recherche de son, je me dirige vers des choses difficilement identifiables. C n'est pas que je tienne à être par dessus-tout originale, mais si j'entends quelque chose d'immédiatement reconnaissable, ça ne m'excite pas intellectuellement. Quand je cherche des sons et que je tombe sur des trucs trop connotés dans un genre, ça ne m'intéresse pas. Il y a une volonté de produire quelque chose que je n'ai pas entendu, de m'installer quelque part où ça n'est pas saturé. J'ai envie de prendre une place un peu vierge, une place encore disponible dans l'esprit du public. C'est nettement plus excitant. Ça me plaît d'être difficile à catégoriser. Ça me manque parfois de ne pas avoir été musicienne dans les années 90, c'était une époque où tu pouvais te permettre d'être expérimentale, un électron libre, et en même temps hyper-pop. C'est génial. Quand tu te dis que Björk fut une énorme pop star, c'est absurde ! C'est génial, c'est quelqu'un qui n'a jamais fait de compromis, qui est complétement chelou quand tu y penses, et pourtant elle remplissait des stades.

 

Tu as fait des études en Art, non ?

Je n'ai pas fait des études en Art mais en Histoire de l'Art pour être précise.

 

Et tu as le sentiment que cet enseignement a défini ta manière d'aborder la musique ?

On m'a déjà posé la question, c'est bizarre…

 

Ah oui ?

Oui, et ça ne m'a pas paru une évidence du tout. (Elle réfléchit, ndlr) Je peux peut-être avoir une approche plutôt conceptuelle… (elle hésite, ndlr) Non je ne vois pas, ce n'est pas comme si j'avais connu une pratique artistique ou plastique avant… J'ai peut-être une approche un peu "pièce" de la musique, où je fais primer l'idée plutôt qu'une approche instinctive. Je me pose rarement devant une page blanche en attendant de voir ce que ça va donner, j'ai une idée directrice et je me donne tous les moyens de lui donner une forme. C'est pensé avant.

 

 

Tu me disais plus tôt que tu es peinée qu'on n'aborde jamais ta manière d'écrire.

Ouais, je suis peinée (elle rit comme pour me répondre "c'est peu de le dire", ndlr).

 

Ça passe trop au second plan ?

Souvent, c'est plus facile pour un journaliste de raconter une histoire. Finalement, on parle assez peu de musique, on veut mettre en avant un bout de vie. Ou alors me présenter sous le prisme de mes connexions, avec qui je traîne et axer un papier sur le name dropping, je trouve ça dommage. Avec le temps, j'apprends aussi à naviguer dans une interview et à ne plus être la victime de questions trop pourries (rires, ndlr). Je ne te parle pas de notre interview, hein…

 

Tu me rassures. Néanmoins, n'hésite pas à m'en faire part au cas où.

Non, mais ce que je veux dire, c'est que tu apprends à amener sur la table des sujets qui te tiennent à cœur.

 

Les journalistes passent souvent à côté d'éléments cruciaux ?

Oui et non. En fait, ils se focalisent souvent sur les mêmes titres, ce qui fait que Butter est devenu comme un single malgré lui. Pourtant, il y a un titre dont personne ne parle jamais et qui m'évoque beaucoup de choses. C'est Tango Down. Il a été fait à un moment de notre voyage (l'album a été enregistré en Guadeloupe avec Garagembanda et Jean Claude Bichara, ndlr) où nous étions vraiment enfermés dans cette maison dont ne nous sortions pas, on ne voyait personne, c'était un vrai huis-clos. Du coup, il y a beaucoup d'attention portée aux uns aux autres. Ainsi qu'aux autres compagnons de la maison qui étaient les insectes. Je lis assez peu mais il y a souvent un livre par an qui me marque vraiment. À l'époque c'était un livre d'Amos Tutuola, et j'ai voulu en extraire des paroles parce qu'à la fin du voyage, on vivait des harcèlements d'insectes, notamment des scolopendres - c'est hyper-dangereux -, et Tango Down a été fait dans un climat où on était envahis par les scolopendres. J'avais la frousse. Et Emilie (Garagembanda, ndlr) dut en tuer alors que c'est quelque chose qu'elle ne pratique pas dans sa vie parce que c'est mauvais pour le karma. Ça a suscité pas mal de questionnements, dont le fait qu'elle ait dû tuer pour me protéger, et cette chanson aborde particulièrement bien ça, ce que tu peux faire pour protéger tes sœurs. C'est quelque chose dont j'ai assez peu parlé. Si tu considères ça comme une sexy track

 

 

Cette histoire de sexy track s'explique peut-être. Toi, tu cherches un langage universel du corps via ta musique. Et le sexe reste un des langages du corps parmi les plus primitifs et instinctifs. Tu utilises un vocabulaire du sexe dans cet EP.

Oui mais sexy et sexuel, c'est différent. Sexuel, c'est très assumé. C'est évidemment lié au corps et à l'envie d'aborder ce thème sans tomber dans les stéréotypes d'une chanson qui parle de sexe. Tu vois, Butter parle de SM et je voulais absolument aborder de manière très détaillée ce que ça provoque dans la chair, les articulations, les muscles. C'est vraiment sur le corps. Mais l'idée était aussi de réellement trouver un juste équilibre entre des tournures surprenantes et quelque chose d'éloquent, de frappant immédiatement. Je veux te surprendre en te donnant l'impression d'avoir toujours entendu - ou plus exactement, d'avoir toujours voulu entendre ces mots, tournures ou images.

 

Et tu me disais que tu lis assez peu ?

J'achète beaucoup de livres. J'ai besoin d'en avoir, de savoir que je peux en lire mais j'en lis assez peu finalement. Il y a trois ans, j'avais repris Marguerite Duras, ça a été ma dernière obsession. Elle sait être précise et essentielle tout en restant digeste, ça a été une influence pour écrire à un moment donné. Mais je suis contente d'écrire en anglais, c'est chouette. C'est une langue que je connais pas mal sans être la mienne. Ça m'autorise à être irrévérencieuse.

 

Ça te protège ?

Ouais - on peut prétexter l'erreur sur des jeux de mots hasardeux et je peux oser des formes un peu enfantines, tenter des choses, ce que je n'oserais pas forcément en français.

 

C'est vrai que tu as choisi ton nom d'après une drag queen que tu as rencontrée ?

Oui.

 

 

Et je sais que tu as nourri un amour pour Planningtorock

(elle rebondit, ndlr) ...oui, ça remonte maintenant, c'était mon amour de MySpace ! (Rires) Elle avait quelque chose d'un opéra moderne, très lyrique à la Kate Bush, un truc très cabaret à la Tom Waits, c'était un vrai choc. Elle est très impliquée dans la musique faite par les femmes, elle soutient beaucoup, elle n'hésite jamais à partager des noms, c'est elle la première qui a parlé de Laurel Halo, Fatima… Il y a dix ans, je trouvais ça vraiment classe. Mais pardon, je t'ai coupé.

 

Ce n'est rien. Je te parlais d'elle parce que dans son cas comme dans la bouche de The Knife récemment, on retrouvait une idée de "queer the sound", une envie d'ingenrer les sons. C'est un truc qui te parle ?

Oui. Depuis toujours. Je suis très intéressé par les écrits féministes, les queer theories américaines comme françaises. C'est le seul moment dans ma vie où je peux me considérer comme engagée. Ce n'est pas un accident si j'utilise des sons - je n'irais pas jusqu'à dire ingenrés - mais aussi bien masculins que féminins.

 

Je vais faire un saut sur ton producteur, Jean-Claude Bichara. Il a longtemps été producteur de zouk, non ?

Lui ne serait pas content si on le réduisait à son rôle dans le zouk. Il en a fait beaucoup mais il en a été dégoûté avec le temps. Il a aussi eu un groupe de rock.

 

Parce que je me suis demandé à un moment si le zouk n'était pas une matière privilégiée, pour le langage du corps ou autre, dans cet album.

C'est amusant - beaucoup de personnes ont parlé du zouk dans l'album, ça intrigue. Le seul morceau zouk, c'est Chilly. D'autres titres flirtent seulement avec. L'ambition à l'origine, c'était un hommage à l'enfance via ce morceau, et pourtant d'un seul coup, on te qualifie de zouk bass, on te propulse aux côtés de Nguzunguzu, toute une lignée que j'adore et que je respecte... mais ce n'était pas du tout la démarche première. À l'origine, on retrouve vraiment Francky Vincent, un souvenir d'enfance. C'était par nostalgie : on voulait retrouver ce que l'on a chanté étant petits.

 

 

Et puis au-delà de la nostalgie, ce que tu as entendu enfant ou à l'adolescence forge tes goûts. Du fait des hormones de croissance, ce que tu écoutes à cet âge-là reste parmi tes souvenirs les plus forts.

Oui, et puis il y a l'envie de prendre une revanche consciente sur ce que tu as ingurgité sans t'en rendre compte étant enfant. Le zouk a une grosse connotation sexuelle qui nous échappait à l'époque. J.-C. était énervé parce que ça a arrêté de se développer dans les années 90, que c'est devenu de la soupe selon lui, et qu'il y a un truc qui s'est imposé : le zouk love. Pour lui, le zouk a régressé. Donc lorsque l'on a voulu en faire un, il était vraiment contre. Et nous, nous voulions lui montrer que l'on pouvait faire un zouk intéressant. Mais j'aimerais bien en faire plus. La façon dont on a relu le zouk est vraiment excitante, avec des synthés rave, des trucs hybrides… le zouk a vraiment quelque chose d'irrésistible.

 

Et justement, chez les mecs avec qui on t'affilie, l'écurie Fade To Mind, les Girl Unit ou Kingdom en jouent dans leurs sets régulièrement.

Ouais - après, c'est un rythme hyper-présent dans toutes les Caraïbes, mais le zouk français a un truc particulier, un peu à part.    

 

++ La page Facebook et le compte Soundcloud de LaFawndah. 

++ Le premier EP éponyme de LaFawndah est sorti le 6 mai 2014 et est intégralement disponible sur Soundcloud. 

 

Honoré d'Autrui.