Avec Eden, tu n’as pas fait le film attendu la French Touch, qui apparaît plus comme une toile de fond sur laquelle se déroule un drame intime.

Mia Hansen-Løve : Oui - en fait, quand on a commencé à parler du projet avec mon frère, il y avait l’ambition de saisir quelque chose, une atmosphère, l’énergie, les idéaux d’une génération, qui peuvent être aussi assez universels, d’ancrer le film dans une époque très spécifique et de faire ça de manière extrêmement précise. Et pour autant, on a n’a jamais eu le projet de faire LE film, LE biopic sur la French Touch avec tous les passages obligés que ça impliquait. Il m’a semblé que c’était plus intéressant de me plonger dans le parcours de mon frère et d’y rentrer de manière aussi profonde que possible, plutôt que de surfer sur tous les noms de la French Touch. 
 
 
C’était un parti-pris dès le départ ?
Oui, c’était un parti-pris clair de ma part auquel Sven a adhéré tout de suite. De me concentrer sur ce qui me paraissait essentiel, ou en tout cas de raconter l’histoire telle qu’on pouvait la raconter nous, avec notre sensibilité, notre expérience, sans essayer de rendre des comptes à tous les acteurs de cette scène. Et pour autant, je ne peux pas dire que ce choix, ce parti-pris, cette économie, empêche que ce soit un film sur la French Touch. Après, ce n’est pas à moi d’en juger - d’une certaine manière, c’est quelque chose qui, au fond, me dépasse. C’est le public qui décidera si oui ou non, pour eux, c’est ça. Mais j’imagine - je sais déjà - que pour certains, ça le sera, et pour d’autres, ça ne le sera pas.
 
Qu’est-ce qui te paraissait intéressant dans l’histoire de ton frère quand vous avez commencé à écrire le scénario ?
Notre projet, c’était de faire un portrait aussi vrai - enfin, profond - que possible d’un DJ inspiré par le parcours de Sven, et à travers lui, son regard, son expérience, avec les limites que ça implique, mais aussi avec les dimensions universelles de tout regard humain quoi, de raconter l’histoire subjective et partielle de cette époque.
 
L’histoire va des années 90 jusqu’en 2014. Mais plein de références importantes musicales ne sont pas présentes. La French Touch 2.0 comme on l’appelle parfois, n’est pas du tout citée par exemple.
De toutes façons, si on fait la liste de ce qui manque, il y a plus de choses qui n'y sont pas que de choses qui y sont présentes ! On s’est vraiment concentrés sur ce DJ, son duo et ses amis, ce qui inclut les trois organisateurs des soirées Respect, qui est un symbole fort de la French Touch.
 
Et les Daft Punk comme fil rouge.
Et en filigrane le parcours des Daft Punk, oui. A l’exclusion d’une certaine manière de tout le reste, mais parce que, encore une fois, si l'on commençait à rentrer dans une logique où il fallait inclure tous les acteurs importants, il n’y avait plus de fiction. Pour moi, si l'on avait procédé comme ça, il n’y avait plus de narration, et ça devenait un film peut-être plus commercial et peut-être plus attractif pour d’autres, une sorte de biopic rempli de name dropping... mais ce n’était pas le projet du film. Je pense que pour atteindre la vérité d’une époque, ça ne passe pas vraiment par le fait d’aligner tous les noms les plus connus. Et en plus, si l'on rentrait dans cette logique là, c’était sans fin ! A partir du moment où il y avait Cassius, il fallait qu’il ait Etienne de Crécy, à partir du moment où il y avait Air, il fallait qu’il y ait Justice... Ce n’était pas l’esprit du film, et ce n’est pas l’esprit de mon cinéma en général.
 
 
La French Touch, ça symbolise aussi une sorte de réussite à la française. Tu as pris un peu le contrepied de tout ça. Ton film n’est pas une success story. Tu racontes l’histoire d’un artiste qui ne réussit pas vraiment... ce qui m’a rappelé Inside Llewyn Davis, avec de l’électro à la place de la folk.
J’ai une longue histoire avec Inside Llewyn Davis. Bon, d’abord j’adore les films des frères Coen, j’avais écrit sur eux dans Les Cahiers. Ce n’est pas comme si j’étais la seule en même temps, mais en tout cas, ils sont des cinéastes importants pour moi, et la première fois que j’ai entendu parler du projet, c’était par Greta Gerwig quand je l’ai rencontrée pour Eden. Par hasard, une amie lui avait donné le scénario du film des frères Coen qui n’était pas encore réalisé. Et elle a tout de suite vu la similitude, le parallèle qu’il y avait avec le parcours de Bob Dylan qui est raconté en creux, qui brille par son absence. Les quelques plans dans le film qui le font exister sont extrêmement forts, et surtout, le parallèle qu’il y a dans leur film entre ce qu’incarne Bob Dylan et le personnage principal ressort de manière très puissante. Ainsi, même si Eden et Inside Llewyn Davis sont des films sont extrêmement différents aussi bien par leur style que par leur sens, je pense, ce dernier est un film qui m’a bouleversé. Je ressens quand même une proximité entre les deux, ne serait-ce que par leur parti-pris de mettre au centre un personnage dont le parcours est celui d’un échec. 
Toutefois, dans Eden, on trouve quelque chose de beaucoup plus nuancé. Dans le film des frères Coen, le personnage ne fait qu’échouer, ce que je trouve d’ailleurs extrêmement audacieux de leur part. Ils font des films qui ont quand même un certain coût - on ne peut pas dire que ce sont des films hollywoodiens, mais en tout cas, ils ont un pied dans le système - et ils arrivent à imposer le parcours de quelqu’un qui est aussi sombre et mélancolique. Le fait de savoir qu’ils avaient ce projet pendant que je traversais toutes les difficultés d’Eden, ça a été comme un petit signe. Parce que j’étais tout le temps confrontée aux lectures des commissions qui reprochaient le manque d’envergure du personnage, le fait qu’il ne savait pas ce qu’il voulait… Il y a souvent un rapport très conventionnel à l’idée du héros, ce qui légitime une fiction. On m’a souvent reproché le décalage entre la curiosité que pouvait susciter le sujet et le fait que j’avais pris le parti de raconter cette histoire à travers le regard d’un personnage qui est fragile et qui est dans la marge, quoi.
 
On ne sait même pas si lui-même a envie de réussir.
Absolument.
 
Arnaud Azoulay et Vincent Lacoste dans le rôle des Daft Punk
 
On a l’impression qu’il prend le train en route, sans trop savoir ou ça peut le mener. Et finalement, à un moment, ça n’avance plus.
Ce qui le caractérise, ce qui le définit - et Sven lui-même quand il évoque son propre parcours le perçoit de cette manière-là - au fond, c’est son manque d’ambition, ce qui n’enlève rien à la force de l’amour qu’il a pour cette musique, mais il n’a pas d’ambition de carrière ou de composer aussi de la musique, et c’est ce qui va faire toute la différence. Ce qui me frappe après, en tout cas au stade de la réception du scénario, c’est la dureté des lecteurs à l’égard de ce genre de personnage. Au fond dans la vie, il me semble qu’il y a quand-même plus de Paul que de Daft Punk, qui sont visionnaires, qui savent où ils veulent aller, qui se projettent sur vingt ans et qui ont cette ambition folle. Bien sûr il faut le talent aussi, il ne suffit pas d’avoir l’ambition. C’est magnifique, mais c’est absolument exceptionnel. Et notamment à cette époque, il y avait une sorte de désintérêt pour toute perspective de rentabilité, ce qu’on peut critiquer, mais que moi je trouve plutôt beau. J’ai remarqué que ça peut susciter des réactions assez violentes de rejet. C’est là que je me rends compte qu’on est à la fois dans une époque très matérialiste, mais aussi très moralisatrice. Le fait que des gens puissent se jeter à corps perdu dans la musique, dans la fête, sans projet de vie, de métier, de rentabilité, qui est un geste qui a quand même une forme de grandeur, c’est quelque chose qui est souvent très mal compris. 
C’est un petit peu différent, mais avec mon film précédent, j’avais été étonnée de l’hostilité que pouvait susciter le personnage du jeune homme dans les salles quand j’étais confrontée au public qui souvent lui en voulait de son indécision - il y avait une sorte d’intolérance. Alors que c’est quelque chose que je comprends, je ne juge pas mes personnages, je n’ai pas l’impression de juger trop les gens non plus en général. Je me suis demandée si c’est parce que ça les renvoyait justement à eux-mêmes, parce que tout le monde est un peu comme ça, et que du coup c’était quelque chose que les gens avaient plus de mal à voir au cinéma, et qu’ils préféraient en fait - ce qui est vieux comme le monde - s’évader à travers des personnages plus positifs, plus uniformes qu'eux, qui paraissent plus aller d’un point à un autre. De manière déterminée. Que finalement cette indécision, cette fragilité les renvoyaient à quelque chose qui était désagréable pour eux.
 
Tu parlais tout à l’heure d’une société plus matérialiste. Dans ton film, on voit une évolution du clubbing. On passe de raves où tout le monde reprend les paroles du refrain, quelque chose de chaleureux où l'on mixe avec des vinyles, à un club glacial ou l'on mixe sur MacBook et où il n’y a plus personne sur le dancefloor.
Bien sûr il y a ça, il y a cette froideur dans cette scène, il y a cette évolution. Il n’ y a plus le contact physique, la chaleur du vinyle dont on peut-être très nostalgique, et dont en même temps ni Sven ni moi ne sommes en fait nostalgiques. Cette scène est profondément mélancolique parce qu’elle l’est du point de vue du personnage principal à ce moment-là de l’histoire. Mais en fait, c’est le point de vue de Paul, en particulier dans le Silencio, qui se sent exclu de ce monde. Ça le renvoie à tout ce qu’il a perdu. Ce point de vue qui est bien sûr très important et dont parle la scène n’est pas notre point de vue nécessairement. Paul et moi, ce n’est pas la même chose, et Sven et moi, ce n’est pas la même chose non plus. Sven, sa vie aujourd’hui n’est pas la même qu’il y a trois ans ou qu’à l’époque à laquelle correspond le film quand on l’écrit. Ce que je veux dire, c’est que pour Sven comme pour moi, il y a certainement une innocence qui s’est perdue dans le rapport à la musique qui était une caractéristique de cette époque - mais on ne croit pas pour autant qu’il y ait un moins grand désir de fête, ni une moins grande énergie aujourd'hui. Simplement, celle-ci s’articule plus autour de la vie matérielle. La différence, c’est qu'on ne retrouve plus ce désintéressement qu’il y avait, il me semble, auparavant. Ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose non plus, c’est-à-dire qu’avant, il y avait une insouciance, une incapacité à se projeter dans le futur avec ce que ça a de vain et de destructeur au bout d’un moment.
 
Qu’est-ce qui a changé pour la génération d’aujourd’hui ?
Le film m’a amenée à me rapprocher de l’électro d’aujourd’hui, puisque c’est aussi là qu’on a été chercher tous les figurants ; on n’a pas pris de figurants professionnels. Le comédien principal évolue dans la musique aussi. Je voyais bien qu’il y avait une nostalgie très forte à la fois de ces années-là et d’une certaine innocence qu’ils ont l’impression d’avoir perdue. Il y a un rapport très fort avec cette musique-là qui est vraiment rentrée dans les mœurs, dans les gènes, à laquelle ils s’identifient. Et en même temps, on est à une autre époque... je ne sais pas, c’est la crise, nous sommes dans une époque particulièrement morose quand même, en France. Et puis il y a l’angoisse du lendemain, il y a un souci de  trouver un métier, de faire des enfants, de fonder une famille... Ce qui n’était pas du tout le cas dans le milieu de mon frère dans ces années-là. Sven n’a jamais eu d’argent, ce qui rendait mes parents fous. Là-dessus, il y a vraiment une totale opposition qui se fait jour entre hier et aujourd'hui.
 
Au niveau de la mise en scène, tu as choisi un traitement particulier, qui n’est pas non plus celui qu’on aurait pu attendre avec un tel sujet.
Ça aurait pu être plus pop, en fait. 
 
 
Là, c’est peut-être un peu froid.
De mon point de vue, je pense que ce film est extrêmement tendre, mais ce qui a été notre parti-pris - le mien et celui de mon frère, qui était d’accord avec ça -, c’est de rechercher la poésie, le lyrisme oui, mais à travers une forme de réalisme qui nous a paru d’autant plus pertinent qu’il n’intéressait personne. C’est-à-dire qu’au fond, il y avait cette idée reçue sur la manière de représenter les clubs. Ça se manifeste très différemment quand on est face au cinéma américain ou européen. Mais en tout cas, je trouve qu’il y a une sorte de code de la "scène de club". Souvent, elle épouse un peu de manière premier degré la musique en soulignant le fantasme, l’imaginaire lié à la musique. Ça peut être des effets liés à la lumière, de trucs artificiellement colorés, ou quelque chose de très découpé ou des figurants qui en font beaucoup, etc.
Je conçois bien que ça plaise et que ça produise aussi un plaisir, une émotion. Mais nous, c’est un autre type d’émotion qu’on recherchait, d’autant plus qu’on n’avait pas l’impression que quelque film que ce soit ait cherché ce type de réalisme-là. Ça m’intéressait d’aller souligner dans ma mise en scène ce que la musique disait déjà. Ce que je voulais, c’est trouver une forme de mise en scène qui s’efface au profit de la musique - je voulais qu’on l’entende ! Alors que je sais que pour d’autres, on entend d’autant mieux si c’est martelé par des effets de montage, etc. Peut-être qu’on l'entend - ce sont deux écoutes différentes - mais moi, ce n’est pas cette mise en valeur-là de la musique qui m’intéressait, c’était une autre qui était plus souterraine, plus invisible, mais qui me semblait donner un accès plus direct, plus transparent à la musique afin qu’elle s’incarne.
 
On perçoit quelque chose d’assez original aussi dans la mise en scène : les textos qui apparaissent à l’écran. C’est une tendance qu’on voit de plus en plus - tu ne voulais pas filmer les écrans de téléphones, tu les trouves moches?
En fait, c’était surtout le souci d’aller à l’économie, ça me permettait de monter un plan de moins. C’est une question que je me pose au montage, la question de l’économie, de l’élégance, de l’épure. Et comme effectivement, c’est rentré dans les mœurs actuelles de le faire, ça n’allait pas être choquant. Puisque ça me permettait en sus d’économiser un plan au montage, je trouvais ça intéressant. Et l’autre chose, c’est que le film joue beaucoup avec les inscriptions sur l’écran comme tu as dû le remarquer avec les dates, les lieux…
 
Oui, le graphisme a une certaine importance dans le film.
Le graphisme, le poème... Du coup, on a énormément travaillé là-dessus car le graphisme de manière générale a beaucoup compté dans l’univers visuel de la French Touch. C’est le même graphiste qui a pensé tout ça, et je trouve que ça rentrait de manière intéressante dans cette réflexion-là, voilà.
 
Tu sortais beaucoup quand tu étais ado ?
Grâce à mon frère et au fait qu’il mixait dans les clubs, je pouvais rentrer partout. Je sortais un peu au Rex et tout ça, mais je sortais surtout à ses fêtes. Je sortais plus au What’s Up, qui est un bar où tout a commencé pour Sven, dans lequel il a mixé les vendredis soirs pendant des années. Avant d’être résident à FG dans les locaux, il faisait la radio là-bas. Ce n’était pas très loin de chez moi, mes parents me laissaient y aller vu que mon frère y était, et en réalité, c’était un bar déguisé en club. Donc mes premiers souvenirs de fête, ce sont vraiment ceux-là. Et après, il y a eu toutes les soirées Respect où j’ai vraiment passé beaucoup de temps puisque je sortais avec Sven et toute sa bande d’amis. Je n’ai jamais été au cœur des choses comme lui, mais j’étais un témoin très présent.
 
Tu n’es pas vraiment présente dans le film en revanche.
Non - ça m’aurait paru très redondant en fait, c’est un peu comme ce que je te disais sur la musique tout à l'heure. Ça ne m’intéressait pas de souligner que «ha, j’y étais, j’étais là». Je pense que faire cela, ç'aurait été la version plus commerciale du film. D’insister sur le fait que je suis la petite sœur. Je préférais que ma présence existe uniquement à travers la mise en scène et les partis-pris esthétiques du film. Je n’avais pas l’impression que j’avais besoin d’aller me filmer en plus, je voulais vraiment me concentrer sur le parcours de mon frère. Et en fait, j’étais beaucoup plus présente dans la vie que dans le film, où je me suis effacée parce que je ne voyais pas très bien quoi faire de mon personnage.
 
Vincent Macaigne dans le rôle de David Blot
 
Tu avais une chanson fétiche ?
J’en avais tellement !
 
Qui n’est pas dans la B.O.
Il y en a plein parce qu’on a dû faire des choix - je ne sais pas, Music Sounds Better With You de Stardust me manque un peu. 1999 de Cassius, voilà, ces deux-là déjà.
 
Le groupe Cassius est juste cité par le biais d'un t-shirt à un moment du film, je crois.
On a fait mettre à Vincent Macaigne le sweat-shirt qui était porté par David Blot, le garçon qui a inspiré le personnage du film. On a tourné chez lui. Les scènes chez Vincent Macaigne se passent réellement chez David Blot, et Vincent Macainge porte son sweat.
 
Et au niveau des financements, ça été vraiment difficile alors ? Tu évoquais certaines difficultés avec les commissions.
C’était l’enfer.
 
Le sujet est a priori porteur, mais je ne sais pas si ça parlait à tout le monde.
Peut-être plus maintenant… Et encore. Non, ça a été très difficile - le film existe, donc c’est quand même qu’il y a eu un certain nombre de gens qui y ont cru. Le film a pu se faire in extremis. Il est quand-même passé par plusieurs phases où il ne se faisait plus du tout, il était mort. J’ai eu trois producteurs différents sur ce film. Ce qui a permis finalement au film de se faire, c’est à la fois la volonté farouche d’un producteur qui l’avait pris envers et contre tout alors que je venais de me faire refuser l’avance sur recettes du CNC pour la troisième fois. C’est aussi le fait qu’il ait trouvé des investisseurs privés qu’il a convaincus de rentrer dans le film - mais sans ces investisseurs, le film ne se faisait pas, et ce malgré le soutien de France 2 et de Canal +. On n'avait que ça et il manquait trop de choses, quoi.
 
Tu penses que c’est dû au sujet ?
Non.
 
Ou bien à la façon dont tu l’as abordé ?
Je pense que le sujet à la limite, il nécessitait parfois un petit travail pédagogique à faire, parce que ça ne parle pas à toute le monde, mais il y avait des gens à qui ça parlait. En même temps, ces gens-là avaient un rapport très possessif à cette histoire. Ça ne m’aidait pas forcément. Il y a des gens qui se sentent proches et qui ont l’impression d’avoir vécu cette histoire. Un peu comme ce qui s’est passé lorsque j’ai fait le film inspiré par Humbert Balsan où je me suis vue refuser l’avance sur recettes du CNC plusieurs fois de suite. Quand personne d’autre avant n’a abordé ces sujets-là, du coup, ça peut créer quelque chose de très possessif où chacun pense détenir la vérité ou la manière dont il faudrait le raconter. Ou alors, j’étais en face de gens assez extérieurs qui ne comprenaient simplement pas du tout le projet. Quand j’étais en présence d’individus isolés, ça s’est beaucoup mieux passé. C’était dur à chaque fois que j’avais affaire à des commissions où il s'agissait de personnes qui pensaient avoir vécu cette époque autrement et qui m’expliquaient comment j’aurais dû raconter le film.
 
 
C’est un peu un nouveau départ ce film, par rapport aux trois films que tu as faits avant. Tu veux aller vers de nouvelles choses ?
J’ai voulu défricher un nouveau territoire, même si c’est un film qui est très lié à mes films d’avant - même plus que je ne l’imaginais au départ. Mais c’est vrai que j’ai vraiment voulu aller vers quelque chose d’autre. En même temps, c’est le sujet qui me l’a permis. Je ne me vois pas décider de manière théorique de reproduire ça à nouveau, c’est-à-dire de trouver des sujets qui soient à la fois très personnels et qui aient en même temps une forme d’ampleur. C’est arrivé là, mais je ne peux pas dire que je vais aller vers ça. En revanche, ce que ça a complètement modifié, c’est mon rapport à la production. Le fait d’avoir dû travailler avec trois producteurs différents m’a fait découvrir trois rapports à la production complètement différents et réaliser certaines choses. Ça m’a donné envie de chercher une forme de liberté, de souplesse, en trouvant le moyen de faire mes films sans dépendre des commissions et notamment de la France. Mes trois derniers films se sont vendus un peu partout dans le monde. Je considère que c’est une énorme chance, c’est pour cela que j’accorde beaucoup de temps aux voyages que je fais à l’étranger, etc. Parce qu'Eden, c’est grâce à cet aspect-ci qu’il s’est fait. Ce qui a convaincu les investisseurs de mettre de l’argent dedans, c’est le sujet, mais c’est aussi la notoriété de mes films à l’étranger et la reconnaissance qu’ils avaient eu auparavant. Et donc ça m’a ouvert les yeux sur la nécessité vitale de ne pas être dépendante de l’écosystème français pour faire des films et de pas s’enfermer. Ce n’est pas une question de bien ou de mal - c’est juste vital.
 
Après toutes les interviews sur le film, y aurait-il une question que tu aimes bien qu’on te pose et qu’on te pose rarement - ou jamais ?
Il y a une question qu’on ne m’a posée qu'une seule fois, et j’étais contente qu’on me la pose - ce n’était pas un journaliste qui me l'a posée, c’était dans le cadre d'un débat après le film. C’était la question de la signification du geste de Paul quand il efface le visage de Cyril à la fin du film.
 
Et donc ?
Je vous laisse y réfléchir. (Rires)
 
++ Eden, de Mia Hansen-Løve et avec Félix de Givry dans le rôle principal, est actuellement en salle.
 
 
Damien Megherbi.