C’est marrant. La première fois que j’ai croisé Forever Pavot, c’était dans un Agnès B. Un peu comme si vous rencontriez Fréderic Lefebvre chez Zadig et Voltaire. Marrant, quoi. Dans cette soirée (musicale quand même), trois ou quatre mecs s’installent sagement parmi les fausses plantes du rayon «Accessoires». À en juger par l’apparence, c’est bel et bien la première fois que Forever Pavot se produit chez un styliste mécène. Long cheveux, veste XS, moustache XL, le chanteur Émile soigne un look tout en asymétrie. Le batteur est un sosie distingué de Kele Okereke, l’ex-leader de Bloc Party, tandis que le guitariste porte un polo Brice. Enfin, tout ça est bien flou. Nous sommes en mai 2013, Daft Punk vient de commettre le son de l’été, Nabilla n’est pas encore en GAV et les coquelicots, mesdames, ont bel et bien éclos.

 

 

Rêve party

Ce dont on se souvient par contre, c’est une étrange sensation de rêverie, un agréable sentiment de distorsion et un étonnant (r)éveil des sens. Durant son set, c’est comme si Forever Pavot avait détouré le public avant de le coller dans un autre endroit pour aller voir là-bas si on y était. Là-bas, c’est des chevaux qui dansent sur des nuages, des champs d’herbe bleue et Kevin Parker qui copule langoureusement avec Ennio Morricone. Bref, une ascension assez vertigineuse vers un truc beaucoup plus bon que le plus bon de tes cachetons. Je me souviens aussi de la dégaine d’Émile Sorlin, l’inventeur de la formule, qui me rappelait le mec dans Wrong qui cherche son chien mais surtout qui, avec ses «cool» et ses doigts en V, m’avait donné beaucoup envie d’aller voir derrière l’étrange. Je ne l’ai jamais fait mais, à la force de quelques EP's (1st EP, Miguel El Salam, Le Passeur d’Armes), j’ai continué à considérer Forever Pavot comme une île de liberté, et Émile comme un mec qui fume des buzz en jouant du sitar.

 

Ce n’est qu’un an après que je revois le groupe, gonflé de quelques nouveaux membres, à Rock en Seine. Sous une bâche, Forever Pavot envoie toujours autant d’extase, à grands renforts de mélodies qui galopent comme des chevauchées fantastiques à travers des rivières d’opium. La voix est beaucoup moins présente et les morceaux s’étalent sur de longues phases rythmiques où se croisent tour à tour synthés, cloches, sitar et accords de guitares. On ne le sait pas encore, mais l’alliage des deux concerts précités donnera la psychédélique moëlle de leur excellent premier album, Rhapsode, sorti le 10 novembre dernier. 

Pour apprécier Rhapsode, il faut avoir du temps. Le même que vous consacreriez à un film de John Ford pour vous faire un petit plaisir d’antan. Car si le disque a été composé entre 2011 et 2014, il sonne comme une galette des années 60 quand le LSD stimulait encore le système nerveux des musiciens. Mise en abyme impeccable de l’époque pop la plus regrettée de l’histoire, l’album de Forever Pavot s’apprécie donc comme un tourbillon psychédélique où le son des pistes est aussi aérien que leur nom : Les naufragés du nieil, Les cigognes nénuphars, Magic Heliptocer. La bande-son parfaite pour enfiler des perles en pleine montée hallucinogène. Le moment opportun de s’imaginer un monde suédé où les gens dansent au son du pianocktail. Bref, en un mot comme en mille, Rhapsode est un incroyable instrument à rêver.

 

«Un truc apocalyptique où des singes jouent selon une prophétie»

Le problème, c’est que le groupe a très vite fait d’être désigné par un mot qui, un demi-siècle plus tard, ne veut plus rien dire : le psychédélisme, soit le signe sous lequel j’ai décidé de placer ma première rencontre avec Émile. Sommé de trouver une inspiration à la hauteur de l’enjeu, j’avais carrément prévu de consacrer l’interview à 1967, année charnière - si l’on veut - du rock psychédélique dans le monde entier. Il s’est avéré que notre homme n’avait rien à dire sur la Guerre des Six Jours, ni sur la première greffe du cœur réalisée par un chirurgien sud-américain. C’est tout juste si l’on sait désormais qu’Émile Sorlin préfère le Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles au premier Doors, au premier Velvet Underground ou au premier Pink Floyd. «Parce que c’est plus pop», cède-t-il dans sa moustache.

 

 

Il aura fallu évoquer la création de l’ANPE en cette année 67 par un certain Jacques Chirac, alors Ministre de l’Économie, pour en savoir un peu plus. Après avoir évacué une question d’un sourire malaisé, Émile confie que Forever Pavot n’est «juste qu’un kiff». «Je ne me vois pas vivre de mon groupe», précise-t-il. «Personne ne s’y voit d’ailleurs. On a tous des boulots à côté. Et je crois qu’on n’a pas vraiment envie d’en changer.» À la ville, l’artiste est réalisateur. Un métier qui lui va bien donc, mais qui lui permet surtout de forger une identité proche de la musique, et ainsi de développer un imaginaire de plus en plus structuré. Son premier clip, réalisé pour le groupe australien Cut Copy, emprunte justement au cinéma. «Un truc post-apocalyptique où des singes jouent avec les membres du groupes en suivant une espèce de prophétie. Et pour ça, ma principale référence reste La Planète des Singes», explique Émile, l’œil malin. Car le film de Franklin J. Schaffner, qui fera le lit de tous les autres, a bel et bien été réalisé en… 1967.

 

Le cinéma ne lui permet pas simplement des renversements artistiques. Il lui sert aussi à évacuer tout débat lorsqu’on aborde le psychédélisme. «On me pose souvent la question, mais je me sens pas tellement psyché'. On sent quelques influences, dans les instruments par exemple. Moi, je pense qu’on fait un mélange de pop sixties et de musique de films.» Ennio Morricone donc, ou Alessandro Alessandroni. Plus que Cream ou Quicksilver Messenger Service. «Des types qui ont fait des trucs un peu psyché' quand même puisqu’ils étaient inscrits dans une époque». Et surtout des types dont les influences se retrouvent sur la plupart des morceaux de l’album.

 

Gentils godelureaux, mesdames

Quand on lui demande si le psychédélisme veut encore dire quelque chose aujourd’hui, Émile fronce enfin les sourcils et devient tout à coup beaucoup plus disert : «ça n’a jamais vraiment voulu dire grand'chose. Le psychédélique (sic), c’est très large. Dans les années 70, t’avais 13th Floor Elevators, qui était considéré comme LE groupe psyché', et à côté, on te mettait aussi Soft Machine. Mais ça n’a rien à voir ! Soft Machine, c’est du jazz progressif ! Le psyché', pour certains, c’est une époque, quelques groupes... Pour d’autres, c’est une musique qui fait voyager. Mais franchement, on sort souvent ce mot-là parce que c’est un effet de mode. C’est pour toutes ces raisons que je pense que nous ne sommes pas psyché'. Après, si ça plaît aux gens de le dire, qu’ils le disent…»

 

 

Raté. Comme ces gens qui renvoient Forever Pavot à la gomme blanche, donc automatiquement à l’opium, à la morphine, à l’héroïne… et, par la même occasion, ses membres à des mecs qui s’éclatent en sniffant de l’eau écarlate. Là encore, Émile douche pas mal de préjugés avec une histoire qui «n’a rien à voir avec la drogue». «Un ami est venu chez moi il y a quelques années avec une trousse d’écolier qu’il avait achetée chez Emmaüs. Comme tout écolier, le gamin à qui elle devait appartenir au départ avait écrit des trucs au Tipp-Ex du style 'Peace & Love'. Là, il y avait marqué 'Flower Power', mais très, très mal écrit. Et j’ai lu 'Forever Pavot'.» Inconsciemment aussi, un clin d’œil aux Fleurs de Pavot, illustre groupe de la fin des années 60 emmené par Jean-Claude Vannier dont, encore une fois, l’influence recouvre le disque d’Émile. Sinon, rien de mal là-dedans. Si le groupe est une formidable machine à rêver, son leader est un excellent automate lorsqu’il s’agit de briser les clichés. Finalement, ne serait-ce pas ça que d’écouter Forever Pavot ? S’imaginer plein de choses et n’en savoir aucune.

 

++ La page Facebook et le compte BandCamp de Forever Pavot.
++ Le premier album du groupe, Rhapsode, est sorti le 10 novembre dernier chez Born Bad Records et est disponible ici.

 

 

Matthieu Amaré.