Peux-tu nous raconter comment tu en es arrivé à faire un film ?

Stuart Murdoch : J'ai toujours essayé de rester ouvert à toutes les possibilités. Un jour, j'étais en tournée avec Belle and Sebastian, et la première chanson est venue à moi ; alors, j'ai pensé en faire un album. Normalement, je réserve mes chansons pour le groupe, mais je me suis dit que là, c'était un projet différent. Puis d'autres chansons sont venues et je voyais qu'elles étaient faites pour une fille, donc je me suis dit que j'allais faire un album pour une chanteuse. Mais je ne pouvais pas travailler dessus car je bossais avec Belle and Sebastian. Et pendant ce temps d'attente, qui a peut-être duré six mois, je me suis dit que je pouvais carrément écrire une histoire. Tout ça est venu très naturellement - c'est comme ça que j'ai pensé en faire un film.

 

 

Et ça a été compliqué à produire ?

Ca n'a pas été difficile d'écrire les chansons, ni d'écrire le scénario. Quand j'écrivais, j'entendais parler les personnages comme des amis invisibles. Tout ça a été facile. Mais quand mon producteur m'a dit que le scénario n'était pas assez bon pour en faire un film, là, ça s'est compliqué. Et de trouver le casting et l'argent n'a pas été simple non plus. Puis il nous est arrivé plein de merdes par la suite, ça a été vraiment pénible. Mais tout l'aspect créatif a quant à lui été un pur plaisir.

 

Glasgow est presque le personnage principal du film. Quel est ton rapport à cette ville ?

Je pense que ce film a moins à voir avec l'Écosse qu'avec la notion même de ville. Si j'habitais à Paris ou Bruxelles ou n'importe où ailleurs, ce serait tout aussi important. L'histoire a davantage à voir avec mon rapport à la ville en général qu'avec la ville où je suis né. Glasgow est un super endroit où vivre, une ville post-industrielle, pleine de fantômes du passé, et pour un rêveur, ça laisse libre cours à l'imagination - penser à ce que la ville a pu être lorsqu'elle était plus vivante, parce que son histoire y est encore très présente. Il y a plein d'endroits laissés à l'abandon où plein de gens qui le sont aussi finissent par atterrir, et c'est sur quoi j'ai voulu écrire.

 

On y retrouve aussi beaucoup d'endroits emblématiques de Glasgow...

Oui, mais on a surtout filmé dans un petit périmètre du West End. Et c'était pour une raison pratique, parce qu'on devait tourner très vite. On déplaçait le matériel nous-même sans camion d'une scène à une autre. On a utilisé une lumière naturelle, et de tourner dans ce quartier très vert donne une esthétique particulière, presque onirique, car on se trouve toujours près de la rivière, près d'un parc.

 

Stuart Murdoch, Hannah Murray et Olly Alexander sur le tournage du film. 

 

Comment as-tu trouvé les acteurs principaux ? Malgré l'omniprésence de Glasgow, aucun d'entre eux n'est écossais, non ?

Quand j'ai fait le disque à l'origine du film, on a lancé sur le net des auditions ouvertes à tous. Les gens pouvaient télécharger la chanson, et j'en ai reçu des centaines de versions. Car je voulais quelqu'un de brut pour Eve, le personnage principal. Je m'en fichais qu'elle sache jouer la comédie, ce qui m'importait, c'était sa fraîcheur, une certaine pureté. Et puis le tournage approchait et on a fait appel à des casteurs professionnels, donc ils ont commencé à m'envoyer des vidéos d'auditions tous les jours. Mais l'Ecosse est un petit pays et je n'ai trouvé personne qui me plaisait. Or quand j'ai vu Olly Alexander, qui vient d'Angleterre, je me suis rendu compte qu'il était sans conteste le meilleur pour endosser le rôle de James. J'ai tout de suite vu qu'il était génial, intéressant et drôle. Contrairement au personnage que j'avais écrit, il était Anglais et bien plus jeune, donc ça changeait tout. De même, on n'a pas pu trouver une Eve écossaise, donc on a choisi Emily Browning, qui est Australienne. Donc on a réécrit le script pour eux. Mais tout ça a été très naturel parce que de toute façon, les personnages étaient déjà des étrangers dans leur propre pays.

 

Est-ce que ce film marque un tournant dans ta carrière ?

Oui, je crois. Ce fut comme un long apprentissage, mais on peut établir tellement de parallèles entre la création d'un album et celle d'un film... ça m'a aidé. J'ai adoré faire un film - il y a quelque chose de plus humain dans ce processus que de faire de la pop, qui est quelque chose d'assez complaisant finalement. Parce que dans un film, le rapport aux personnages et à leurs sentiments rend la chose beaucoup plus humaine.

 

Tu as toujours voulu faire du cinéma ?

Non, c'est seulement deux ans avant de faire le film que j'ai commencé à penser que ce serait un truc chouette dans lequel me plonger. Ce n'est pas tant un accident que la matérialisation d'une inspiration. J'aimerais bien refaire un film, mais c'est super dur en termes de financement. Ce n'est pas comme si ce film était premier au box-office en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis... Mais peut-être qu'il aura une certaine longévité. Voilà ce que j'espère.

 

Emily Browning

 

Quelle est la part autobiographique du film ?

D'une certaine façon, il s'inspire de ce que j'aurais voulu être il y a une vingtaine d'années, sauf que ce qui se passait dans ma vie était très différent. Ce film représente simplement la manière dont j'aurais aimé que les choses se passent.

 

Vous avez créé une certaine mythologie avec Belle and Sebastian à la fin des années 90 qui se rapproche assez de ce que tu racontes dans le film...

C'est seulement après coup que je me suis rendu compte à quel point j'avais utilisé l'expérience du groupe au service du film. Ce n'était pas très conscient. Mais quand le groupe s'est formé, on a eu très vite du succès car les gens ont tout de suite acheté nos disques. Donc l'histoire que raconte le film se situerait plutôt avant que le groupe ne se forme.

 

Comment se porte aujourd'hui la scène musicale à Glasgow, qui a été très importante à la fin des années 90 - par rapport à Manchester par exemple ?

C'est intéressant car il y a eu un vrai élan à Glasgow, ce fut très vivant. Bien que les groupes qui m'ont le plus influencé venaient plutôt de Manchester, dans les années 90, il s'est passé un truc et les gens ont commencé à s'intéresser à Glasgow. Il y a encore maintenant toujours de la bonne musique qui vient de Glasgow. Rien d'aussi formidable que les Fall ou les Smiths, mais on y trouve de bons groupes, oui. Et quand Franz Ferdinand est apparu, ce fut une sorte de climax - mais celui-ci ne pouvait pas durer une éternité...

 

 

Est-ce que le groupe et toi, vous êtes proches d'autres groupes britanniques en-dehors du milieu glaswegien ?

Londres a toujours été très étrangère pour nous. C'est simplement une ville où l'on se rend pour faire des affaires ou pour jouer en concert. Mais on ne fait pas vraiment partie de la scène de là-bas - pour être honnête, je dirais même que je me sens plus proche de la scène de Los Angeles que de celle de Londres. Quand je vais à Londres, je continue à être perdu, à me sentir comme un étranger.

 

Et Neil Hannon, qui prête sa voix sur une chanson de la B.O. ?

Avec le groupe, on a fait une fois un concert en Espagne, et les organisateurs nous ont proposé de rester dans l'hôtel où nous étions. Avec ma femme, nous nous sommes donc dits que ce serait cool de passer quelques jours de plus sur place. Suite à quoi nous sommes restés dans l'hôtel, mais la seule personne qui était encore là, c'était Neil, parce que c'était la fin du festival. Il était au bord de la piscine, solennel, avec son panama sur la tête, en train de lire un livre. C'est comme ça qu'on s'est rencontrés et qu'on est devenus amis.

 

On sent l'influence esthétique de la Nouvelle Vague ou du Godard des années 60 dans le film. Emily Browning a un petit air d'Anna Karina...

C'est quelque chose que j'ai dans le sang. En effet, j'adore ces films. Il y a surtout une sensibilité en commun, je crois. Mes deux films fétiches sont Une femme est une femme, pour la musique et pour tout le reste, et Baisers volés. J'ai de toute façon toujours aimé les films français, mais ce sont ces deux-là dont je me sens le plus proche.

 

 

Quel est ton rapport au public en France, où vous avez très vite fait l'objet d'un culte ?

Au tout début, on a eu plus de succès en France qu'en Grande-Bretagne, même si ça n'a pas duré longtemps. Je crois que c'est à cause du nom du groupe, mais peut-être que je me trompe. C'est une question de sensibilité, une fois de plus...

 

Vous existez depuis 18 ans. Comment concevez-vous l'idée de durer dans l'industrie de la pop ?

Je n'y pense pas tant que ça. C'est comme être en haut d'une corde raide et regarder vers le bas - si tu le fais, tu tombes. Il faut juste continuer de regarder vers le haut. Mais ça a surtout à voir avec la qualité. On essaie encore et toujours de faire de notre mieux et que ça nous plaise. Et si ça plaît à moins de gens, tant qu'il y a un noyau de gens à qui notre musique plaît toujours, alors tout va bien.

 

Il y a une grande part d'innocence dans tes chansons, et qu'on retrouve dans le film. Comme une difficulté à rentrer dans l'âge adulte...

Tu sais, quand j'étais plus jeune, j'ai attrapé un virus et j'ai dû tout abandonner. Je n'ai pas pu me déplacer pendant une longue période. Je me suis donc très tôt senti différent, comme un étranger. Et ce moment m'a suspendu entre l'enfance et l'âge adulte. Il n'y avait absolument rien d'enviable à ça, mais c'est ce qui a finalement forgé ce que je suis maintenant.

 

++ Le site officiel de Belle and Sebastian, dont le nouvel album Girls in Peacetime Want to Dance est prévu pour le 19 janvier 2015.
++ Réalisée par Stuart Murdoch, la comédie musciale God Help The Girl sort aujourd'hui 3 décembre au cinéma.

 

 

Romain Charbon.