De retour de la côte ensoleillée de la région d’Alicante, Koudlam a ramené un souvenir plus brûlant que le sable de la station balnéaire au caractère de béton bien trempé. Au milieu des tours brumeuses et des néons pétards, ce sont 13 titres annonciateurs d’un futur passé qui sont sortis des machines du producteur. Comme si Vangelis et Jean-Michel Jarre avaient chacun pris la tête d’un gang nucléaire de zone industrielle, Benidorm Dream fantasme cet état de guerre rétro-futuriste, dans un environnement qui monte haut dans les tours. Bien sûr, nous n’avons quasiment pas parlé de Blade Runner.

 

Gwenaël Navarro (Koudlam) :  C’est écrit ?
 

Oui, c’est pour Brain Magazine. Tu as déjà répondu à une interview chez nous. Par écrit à mon avis, vue la rigidité des réponses…

Koudlam : Si l'on peut terminer cette interview par mail d’ailleurs, ça m’arrange. Je plaisante : parler de musique ne me dérange pas, seulement, j’ai besoin de réfléchir deux heures. Et j’aime écrire, donc je demande souvent les questions par mail.


J’ai adoré ton disque. Benidorm Dream est sorti il y a un mois, et je crois que tu avais des choses prêtes depuis longtemps déjà. Negative Creep est sorti presque cet été… Tu as l’impression que c’est lointain ?

Quand un disque sort, tu es souvent propulsé dans l’après. Dans Benidorm Dream, il y a des choses qui datent, des rythmes notamment. Mais comme souvent dans ma musique, c'est le point de départ de nouveaux morceaux. Je réutilise des choses mises de côté, qui sont autant de nouveaux points de départ. Ça évite la page blanche.

 

 

L’attente était plus grande cette fois. Tu réagis comment face à cela ?

Bien sûr que je ne suis pas indifférent aux retours. Mais je ne lis pas les articles. Même ce que tu vas écrire, je ne vais pas le lire. Je vérifie parfois les citations, les premières lignes, c’est tout. Je verrouille parce que ça peut parasiter mon travail.

 

Il y a deux disques : jusqu’à The Landsc Apes, on retrouve une partie «ténébreuse» alors que la face B est plus solaire, non ?

Euh… Il faudrait que j’aie la liste sous les yeux. (Il regarde sur mon appareil, coupant par là-même mon enregistreur…) Non. Je ne trouve pas forcément que ça soit ce que j’ai voulu faire.

 

OK. Un truc qui me fait rire, c’est l’intro à la Yngwie Malmsteen de metal chevaleresque, mais au clavier. C’est l’envie d’être un guitar hero du synthé ?
Oui : c’est le fantasme du mauvais Bach, du virtuose robotique. Je le fais dans plein de morceaux, mais là, je voulais y consacrer une intro, un truc presque injouable pour un humain. C’est un pastiche, mais pas juste un foutage de gueule, c’est aussi une jouissance de pouvoir utiliser la programmation pour pasticher. Un pied-de-nez aux Steve Vai.

 

 

Oui ! J’ai eu internet en même temps que Steve Vai dans ma vie. J’étais fan.

J’ai connu il y a peu de temps ce Vai, mais c’est le maître de tous les forumeurs de matos de musique, apparemment.

 

Avant, tu faisais vraiment de la techno transe ?

Non je n’ai jamais dit ça vraiment. Avant je faisais de la techno hardcore, la branche dure de la techno. En mixant au départ comme tout le monde, sur des platines. Puis j’ai appris les machines, les sampleurs et tout ça en faisant de la techno et du hardcore. Ceux qui m’ont mis là-dedans étaient des teuffeurs, Cortex, ou des gars des Heretik. J’avais 17-18 ans, ils rentraient de teuf se coucher et me prêtaient du matériel pour que je joue. J’ai joué dans des raves.

 

Negative Creep, c’est la boucle la plus violente depuis le début de Koudlam ?

Il me semble que j’ai fait plus violent que ça sur Nowhere (son tout premier album, sorti en 2006 et autoproduit, à l'époque sous le nom de Saigneur Koudlam, ndlr)... Une des idées de départ que je veux placer depuis longtemps, c’est de mettre un kick sur une crash (crash ride, c-à-d une cymbale de batterie, ndlr) et d’étendre la réverb', et qu’elle augmente jusqu’à ce que ça devienne une espèce de mur du son. C’est bête, mais c’est beau de le porter à son paroxysme. Sinon, ça tape fort mais ce n’est pas très rapide. La litanie, cette espèce de slogan, ça m’est venu du titre de Nirvana, j’ai voulu en faire une sorte de version techno hardcore.

 

 

«Si les deux lignes de refrain sont belles, tu peux mettre ce que tu veux autour, on s’en fout», pour citer approximativement Lou Reed.

Oui, c’est ça, être au paroxysme de l’épure. Enfin, tu peux en faire une litanie si l’idée est valable.

 

L’album maintenant. Le thème de Benidorm m’a beaucoup touché car je suis obsédé par la Grande Motte, même si Benidorm doit être plus violente. Est-ce que toi personnellement, cette manière d’aller dans une ville de spring break, c’est un amusement auquel tu te prêtais avant ?

Ah mais je n’ai jamais fait de spring break, moi ! Et pendant ce disque, je ne me suis pas défoncé la tête à Benidorm, même si cette ville appelle à cela de partout.

 

Tu n’étais pas un usager de Benidorm, en quelque sorte.

J’étais peut-être un peu usager, mais je n’en suis pas certain, je n’ai pas toute ma mémoire sur ça... Je suis aussi resté dans l’hôtel, j’entendais l’extérieur - et tu sais, juste ça, déjà, c’est propice à l’imagination. En majeure partie, j’étais enfermé dans une chambre d’hôtel ou des chambres de location, et même si je n’étais pas totalement hermétique à ceux qui m'entouraient, ce n’est pas d’avoir rencontré des gens qui a influencé ma musique.

 

 

Ma question était plus : aimais-tu, toi, ce concept de ville-parc d’attractions ?

Peut-être qu’aujourd’hui je n’en suis pas encore capable, mais quand j’aurai l’âge de Houellebecq, pourquoi pas ! C’est à la fois infernal et bon enfant en même temps. Je peux comprendre que des petits vieux venant de toute l’Europe débarquent comme à Koh-Lanta, pour six mois l’hiver, et je ne trouve pas que ça soit si dégueulasse. C’est l’Ibiza du pauvre, mais tu as certains endroits sauvages très beaux. Si tu aimes les grands immeubles, tu peux être pris d’hallucinations devant l'architecture qu'on y trouve. Tu sens la rapidité avec laquelle tout est sorti de terre.

 

N'est ce pas une sorte de répulsion qui finit par se transformer en attraction parce qu’on s’y habitue ?

Moi, j’ai toujours aimé mon sujet, je suis arrivé avec les yeux qui brillent. Je n’étais pas là-bas pour décrire la ville, c’était juste un prétexte pour nourrir ma vision, faire mûrir les fruits. Et vivre cette science-fiction, à la Blade Runner, ce qu’elle n’est pas du tout en réalité.

 

Ça ne rend pas fou de composer enfermé dans un hôtel ?

Parfois c’était fou, mais travailler au soleil sur la terrasse, ça ne rend pas fou, non. Après, il y a des mois de boulot sous les néons dans la cave de mon studio ; et ça, ça rend fou.

 

 

Il y a des matériaux très durs que tu utilises dans cet album, comme du gabber et du jumpstyle par exemple.

Plutôt sur Negative Creep que sur l’album. À l’époque, j’étais tombé sur un trésor YouTube avec des centaines de vidéo de gamins qui se filment eux-mêmes en faisant les trois pas de jumpstyle, toujours dans des paysages très tristes - des parvis, des zones industrielles dévastées... - et toujours dans le Nord de la France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne... Dans les bandes-sons de ces vidéos se retrouvaient souvent à la fois du gros synthé débilos mais aussi une certaine tristesse du Nord. Tout ceci a beaucoup inspiré ce morceau.

 

J’ai lu que tu jouais beaucoup aux jeux vidéo, et je verrais bien Benidorm Dream en B.O. d'un jeu d’aventure.

J’espère que l’avenir de la musique va passer par le jeu vidéo ; je rêverais de faire de la musique de jeu vidéo. C’est le paradoxe de Benidorm : c’est aussi une ville d’errance, avec plein de trucs qui sont pétés, comme tous les lieux périurbains. Le monde est tellement cartographié que tu n’as plus d’aventure, ou alors c’est une île déserte cachée pour les riches sans connexion pour les portables… (là, je pense qu’il revient sur les jeux vidéo mais pas sûr, j’ai oublié de demander, ndla). Mais oui, il faut créer de nouvelles choses, de nouvelles créatures, parce que le monde est de plus en plus étouffant.

 

Les artistes sont beaucoup plus décomplexés vis-à-vis de la musique dans les jeux vidéo que de la synchro publicitaire. Finalement, ça sert un produit dans les deux sens, non ?

C’est normal parce qu’un jeu vidéo est créatif en lui-même, et il vend sa créativité. Une publicité, - même si c’est une superbe pub Nike ou Mercedes - vend un produit, c’est de la merde. Mais c’est sans importance, les petits problèmes éthiques que ça pose sont sans rapport avec ce que ça fait vivre derrière : mon label, ma famille, etc.

 

See You All est la B.O. de la publicité L'Oréal Revitalift (sans le clip qui va avec).

 

On te colle souvent l’étiquette du romantique. C’est drôle, puisque tu es chez Pan European Recording, au milieu de «freaks plus psychédéliques que romantiques».

Oui, je sais que je pense comme un romantique, mais je n’aime pas cela. On a érigé le romantique en cliché extrême : la figure héroïque, la rock star des années 70, le poète maudit... toutes ces images, on est encore là-dedans, et pourtant le modèle est aliénant. Après, je suis content d’être dans ce label, je n’aurais pas voulu être dans un label de techno à la mode.

 

C’est une fierté de l’esprit de ne pas «être comme tout le monde» ?

Non, moi j’ai envie d’être normal. Je suis exactement les deux à la fois. Pour moi, on se fait une fausse image du dandy aujourd’hui. Je pense que je suis plutôt grunge en costard blanc, c’est ça ma vraie nature.

 

++ Le site officiel, la page Facebook et le compte MySpace de Koudlam. Sorti le 13 octobre dernier, Benidorm Dream est disponible ici, et la discographie de Koudlam est en écoute intégrale sur Deezer.

 

 

Bastien Landru // Crédit photo : Olivier Ruggiu pour Pan European Recording.