Aujourd’hui, avec votre retour, tous les médias disent de vous que vous êtes l’un des groupes les plus importants des Etats-Unis. Ressentiez-vous déjà tout cet amour à l’époque ?

Carrie : Oui, je crois que les gens nous ont toujours appréciées. A chaque album, nous avons gagné des publics différents.

 

Est-ce que pendant cette «pause» de huit ans, les gens vous ont harcelé pour que vous vous reformiez ?

Corin : Oui, je me suis fait harceler une fois par une fille de 12 ans qui était totalement bouleversée que nous ne soyons plus en activité.

 

 

Vous avez toujours dit qu’il avait été difficile d’être une femme dans l’industrie du disque. Que pensez-vous de tout ce "féminisme pop" (à la Beyoncé, ndlr) qui a fait son apparition il y a quelques temps ?

Carrie : Je ne veux pas juger ou critiquer ce que certaines personnes interprètent comme une action féministe. Il faut se concentrer sur la finalité du message, l’égalité entre l’homme et la femme. Si telle personne se revendique féministe, je ne vais pas critiquer ou limiter sa vision du féminisme - il y a bien des sortes de féminismes.

 

Et pour toi, le féminisme c’est quoi ?

Carrie : C’est œuvrer pour une vision plus égalitaire et juste de la société. C’est œuvrer pour un monde où les femmes sont en sûreté et ne sont pas considérées comme des objets. Le féminisme, c’est aussi pouvoir et vouloir s’habiller comme on le souhaite. Moi, je suis très heureuse que Taylor Swift soit féministe.

 

Taylor Swift est l’une des plus grosses stars du moment, et elle a décidé de faire un pied-de-nez à l’un des acteurs les plus importants du business qui est Spotify, en retirant ses chansons de la plateforme. Elle a été beaucoup critiquée pour cette décision, et certaines personnes disent que si un homme avait fait de même, les réactions n’auraient pas été identiques. Qu'en pensez-vous ?

Carrie : Taylor Swift est très intelligente et elle sait très bien que l’industrie de la musique est sexiste ; pourtant, elle joue selon ses propres règles. Les gens la critiquent par rapport à ses chansons sur ses exs et la pauvre doit se justifier en permanence, or les mecs écrivent sur les filles en permanence. Taylor Swift est tout autant douée en termes de business : le message qu’elle a fait passer à Spotify est très fort. Evidemment, c’est beaucoup plus dur - voire impossible - pour des petits groupes de faire de même. Elle peut se le permettre parce qu’elle a vendu 1,2 millions d’albums en une semaine. Personne n’a fait ça depuis 2002, c’est de la folie.

Corin : Je trouve ça cool qu’elle joue de son pouvoir financier en se barrant de Spotify. Elle a l’air très à l’aise avec le fait d’être une jeune femme très puissante et populaire, et je trouve ceci fort inspirant. Je pense qu’elle est un bon modèle pour les jeunes filles, elle est puissante et n’a pas peur. Personnellement, je trouve scandaleux que Spotify rémunère si peu les artistes et les musiciens, il faudrait trouver un système plus juste. Je pense qu'en général, même s’ils écoutent de la musique sur leur iPhone - et donc dans des conditions qui ne sont pas optimales -, les gens n'ont pas tendance à réaliser tout le travail qui est effectué sur un album.

 

 

Etes-vous des consommatrices de musique ?

Carrie : Oui, j’achète des vinyles - et désormais, tu as de plus en plus la possibilité de télécharger les chansons par la même occasion.

 

Quel est le dernier vinyle que tu as acheté ?

Carrie : J’ai acheté Run The Jewels  et Perfume Genius, tu aimes ? 

 

Oui, beaucoup. J’ai lu que l’idée de vous réunir à nouveau est née un soir lorsque vous regardiez Portlandia chez Corin. Est-ce à dire que tu te regardes régulièrement à la télévision, Carrie ?

Corin : Non, non, c’était un épisode dans lequel mon fils faisait une petite apparition. Nous voulions le voir tous ensemble !

Carrie : Non, je ne regarde jamais ce que je fais ! (Rires)

 

Carrie, tu es désormais respectée en tant que comédienne. Etait-ce une voie que tu imaginais emprunter un jour ?

Carrie : Non, je ne l’aurais jamais imaginé. Ceci dit, j’ai toujours aimé me mettre en scène et j’ai toujours écrit, donc c’est une suite logique, il me semble. Dans Sleater-Kinney, on a toujours aimé se marrer et faire des blagues ; je pense que les gens nous ont prises bien trop au sérieux.

 

 

J’ai l’impression que dans le circuit indé', ce n’est pas très cool de rire : tout est très sérieux, non ?

Carrie : Oui, clairement, il y a de ça, mais il y a aussi le fait de prendre la musique très au sérieux.

Corin : Ca déconnait quand même pas mal en coulisses. Tu ne penserais pas qu’un groupe comme Fugazi  serait drôle, et pourtant nous avons eu avec eux un nombre incalculable de fous rires ! Ils sont hilarants.

 

Qui sont les gens qui vous font rire ?

Carrie : Amy Schumer, Louis C.K qui est drôle et triste à la fois. J’aime bien aussi Dave Chappelle.

 

Vous considérez-vous comme un groupe politisé ?

Corin : Je pense que nous écrivons sur ce que nous trouvons important, que ce soit la politique ou tout autre chose, l’injustice, l’inégalité. On parle des sujets qui nous tiennent à cœur.

 

 

Que pensez-vous de ce qu’il se passe aux Etats-Unis actuellement, avec l’acquittement des policiers qui ont mené au décès d’Eric Garner et de Michael Brown ?

Carrie : C’est révoltant. Le racisme et la brutalité policière font des ravages aux Etats-Unis depuis des années. Jusqu’à ces deux affaires, la middle class américaine pouvait avoir le choix d’ignorer cette réalité, mais aujourd’hui, c’est plus difficile de le faire. C’est un peu déprimant... peut-être que les choses ne changent pas autant qu’on a pu l’espérer.

 

++ Le site officiel, la page Facebook et la page Wikipédia de Sleater-Kinney.

++ Sorti le 20 janvier 2015 chez Sub-Pop, No Cities To Love, le dernier album de Sleater-Kinney, est disponible ici ou sur iTunes et est en écoute intégrale sur Deezer.

 

 

Sarah Dahan // Crédit photo : Brigitte Sire.