Comment t’est venue l’idée de faire un film de super-héros dans le sud de la France ?

Thomas Salvador : Je n’ai pas décidé de faire un film de super-héros, j’ai eu l’envie de ce film. Après, il se trouve que ça ressemble à un film de super-héros, mais c’est d’abord venu d’une envie d’images que j’ai vues - pas en rêve, mais dans ma tête. Un type comme ça, un peu normal, en maillot de bain, qui faisait des choses un peu extraordinaires dans l’eau. L'idée de départ, c'est plutôt celle du décalage, très présente dans le film, que du super-héros.

 

La mythologie des super-héros ne t’intéresse pas ?

Si, ça m’intéresse, mais c’est un truc 100% hollywoodien ; certes, ce n'est pas au point du western, mais il y a un truc quasi-inexportable dans ce genre-là, parce que le super-héros, c’est super codifié. On accepte le postulat que le mec, au lieu de se poser la question de comment vivre sa différence et tout ça, il ait envie de sauver la planète. Je pense qu’en France, on a un souci de justification, de réalisme. D’un coup, hop, un type qui aurait un costume ? Ca ne marcherait absolument pas ! Dans Spiderman, le héros va sauver les gens d’un accident de voiture, mais on se dit que peut-être à 300 mètres, il y a un truc beaucoup plus grave en train de se passer où il y a plus de gens à sauver. Dans un film français, on le remettrait en question - alors qu’à Hollywood, on accepte qu’ils sont forcément toujours au bon endroit, vu qu’ils sont Américains et super-héros.

 

 

C’est pour ça que les Américains ont un peu le monopole des super-héros ?

Ouais, parce que c’est leur culture, qui est liée à leur histoire, à la Guerre Froide et à plein de choses. Ce n’est pas vraiment un monopole ceci dit, parce qu'à Bollywood par exemple, il y a aussi des super-héros... mais ils sont adaptés, en fait. Et surtout, est-ce que Vincent, c’est un super-héros ? Il ne se sent investi d’aucune mission en tout cas, d’aucune responsabilité envers l’humanité toute entière. Il est juste responsable de lui-même, des gens qu’il a choisi, de ceux qu’il aime.

 

Tu ne penses pas que les super-héros sont en train de tuer Hollywood ?

C’est clair que ça prend énormément d’argent, d’écrans et d’énergie, et qu'il y a un truc qui est un peu en train de s’asphyxier. Quand tu vois le planning DC Comics et Marvel jusqu’à 2025 - parce que c’est déjà planifié -, c’est juste délirant. Aujourd’hui, les films se dissocient par la surenchère, les budgets plus gros et le nombre de minutes de baston ou de choses démentes. Tout passe par le gigantisme, en réalité. Avant, les films de super-héros finissaient par dix minutes de bagarre délirante - maintenant, c’est vingt. Ou carrément la dernière demie-heure du film. Dans Man of Steel, la bagarre en arrive presque au grotesque : les mecs détruisent cinquante immeubles ! En plus, ils sont à moitié invincibles les deux, donc... En comparaison, et même si ce n’est pas un «vrai» film de super-héros, c’est pour ça que ça fait un bien fou de regarder Les Gardiens de la Galaxie (sorti l'année dernière, ndlr), par exemple ; parce que d’un coup, ce qui prime dans le film, c’est le ton et l’humour, qui sont ici plutôt réussis.

 

Et puis aujourd'hui, on retrouve aussi dans ce genre-là une sur-utilisation d’effets spéciaux...

Lors d’un débat il y a trois jours, quelqu’un m’a dit qu’avec mon film, il retrouvait le plaisir du «putain, comment ils ont fait ?!». Alors que plus personne ne se demande comment Superman porte l’avion au moment où il le balance.

 

Comment vous avez fait, du coup?

Le plus simplement du monde ! Il y a quelques petits renforts numériques, mais sinon, tout est fait au tournage, dans les décors : pas de fond bleu. Il n’y a pas de ralenti, il n’y a pas de marche-arrière dans toutes les séquences aquatiques, qui sont souvent ce qui impressionne le plus.  C’est bidouillé de telle sorte que l'ensemble soit filmé avec des systèmes de câbles, de propulseurs qu’on a bricolés, des choses parfois qu’on n’ose pas révéler tellement ça semble simple - comme les secrets de magiciens, en fait ! Dans un film Marvel, on le verrait faire des sauts de dauphin à dix mètres hors de l’eau, on le ferait passer au ralenti devant la Lune, on créerait toute une imagerie. Alors oui, ça pourrait être super beau, mais là, mon héros ne fait que des sauts de dauphin à un mètre de l’eau ; ainsi naît une sensation de réel. «Mais il l’a vraiment fait !». Hé bien oui, d’ailleurs, c’est vraiment fait.

 

Thomas Salvador, réalisateur / auteur / comédien du film

 

Tu parles de Vincent à la troisième personne, mais c’est toi le comédien principal de ton film. Tu es en sus l’auteur du scénario, bien sûr, mais également cascadeur, acrobate et alpiniste. C’est toi le super-héros en fait, non ?

Ouais ! (Rires) Non, je plaisante. Vincent me ressemble beaucoup, et c’est vrai que je prends dans mon cinéma des biais d’expression qui ne passent pas par la psychologie, où les gens se racontent eux-mêmes, où ils verbalisent tout, tout le temps. Au contraire, mon cinéma passe vachement par le corps, par le côté burlesque... c’est un langage qui me va bien. Alors oui, il se trouve que je joue dans le film, mais c'est une dynamique que j'ai entamée avec mes courts-métrages, dans lesquels mes personnages avaient déjà une dimension acrobatique - ou de danse, des choses comme ça. Après, je ne suis pas un acteur dans le sens où je serais incapable de jouer un rôle de composition, un avocat et tout, mais Vincent, dans sa timidité, dans sa gêne, il me ressemble beaucoup. Il était donc assez naturel pour moi d'incarner ce personnage, et comme j’adore faire des cascades et que j’ai encore, même si j’ai quarante ans, un peu ce côté gamin de «jouer à», hé bien j’ai joué dans le film. D’ailleurs, on a tous un truc physique dans les rôles principaux : Vimala Pons a fait du cirque et Youssef Hadji est un super danseur.

 

Tu parles de burlesque, mais il y a des moments dans le film où l’on se demande si tu fais du premier ou du second degré. Par exemple, pendant toute la séquence de la course-poursuite.

C’est une très bonne question, parce qu’effectivement, je crois que je voulais la réaliser au premier degré. En fait, je veux tout faire au premier degré, mais après, je réalise qu’il y a une forme de distance qui s'instaure et qui est drôle ! A un moment, on ne peut pas lutter contre ce qu’on a fait. A un moment, on s'est dit que ce film, quoi qu'il en soit, il comporte cette distance, il porte ce regard un peu joyeux sur les choses... même si je fais les choses très sérieusement. On y trouve un côté ludique, et en même temps, le héros risque sa vie, sa liberté. Par exemple, la séquence du mur, je la fais hyper-sérieusement, je la filme sérieusement et je la joue sérieusement : il n’y a pas une once d’ironie dans cette séquence du mur - mais c’est de là que provient le drôlatique, je pense. Et quand je me positionne devant le mur, moi, je suis hyper-sérieux : je suis trempé, je suis sur une bâche en plastique et le mur est costaud. Même Superman, en poussant ce mur, il va avoir les pieds qui glissent - donc je me cale bien le pied contre une palette et un sac de ciment, et puisque j’ai le jean tout collant à cause de l’eau et que je plie la jambe un peu pour pousser, je remonte un peu mon froc. Et là, boum ! C’est l’hyper-sérieux qui, en fait, fait que c’est drôle. Alors que si j’étais arrivé et que j’avais juste fait une pitchenette sur le mur, ç'eut été un gag, mais je pense qu’on aurait perdu quelque chose du personnage. Ca, ça aurait à coup sûr créé une distance, à vrai dire.

 

Personne ne voulait que tu ailles plus loin dans ces scènes ?

Si : soit les gens se disaient «c’est n’importe quoi», soit ils avaient envie que ce soit plus. Pourquoi mettre en scène une bétonnière et non pas un camion de pompiers ? Parce que si on tournait la scène avec un camion de pompiers, on la réaliserait en numérique - donc je vais me retrouver au tournage avec un cube vert. Et ça, ça ne m’intéresse pas : on va bien sentir, même si je fais «bien semblant», que je fais des mouvements qui ne correspondent pas au centre de gravité du camion. Moi, je voulais que ce soit hyper-réaliste, même dans le fantastique. Je sais que je peux fabriquer une fausse bétonnière, mais qui va faire vrai, qui est quand même en métal, qui est quand même lourde, et que la voiture, c’est une vraie voiture, simplement préparée avec des vérins hydrauliques.

 

Tu as réussi à convaincre facilement les gens avec ton projet ? Depuis les partenaires financiers jusqu’aux techniciens ?

Ça a été long. Déjà, parce que le film est à la fois drôle et un peu dramatique : il y a une histoire d’amour, c’est un film d’auteur, il y a plein d’ellipses... on y trouve une espèce d’économie dans la narration.

 

 

Il a une esthétique particulière, aussi.

Oui. Il est réaliste, il est fantastique, il est plein de choses. Et c’est vrai qu’en France, on a envie de savoir précisément ce que c’est. Alors, c’est une comédie ou c’est un film d’auteur ? Ou encore un film d’action, vu qu’il y a une poursuite ? Donc oui, ce problème de classification du film se posait - et puis il y a aussi ma résistance à chercher «le spectaculaire pour le spectaculaire». Parce que moi, je suis persuadé que si tout est réaliste et incarné, si on croit réellement au personnage, il suffit d’un rien pour qu’on se dise «whaou !». Il n’y a pas besoin de le faire sauter à vingt mètres de haut ! Avec un vieux trampoline et une camionnette, il saute à deux mètres cinquante, mais ça crée vachement d’effet, en fait. Et ça, c’était dur aussi à faire passer. C'était même dur à faire comprendre à beaucoup de techniciens, qui poussaient beaucoup pour l'utilisation du numérique, pour ne pas que je fasse les choses moi-même, pour ne pas qu’on fasse «en vrai»... Alors que moi, j’y tenais à ma bétonnière, à mes vrais sauts sur de vraies voitures. Il a fallu qu’on change un peu certaines habitudes. Aujourd’hui, un acteur qui court après un bus, s’il a plus de trente ans, il est doublé par un cascadeur ! (Rires) C’est pour ça que j’ai mis huit ans à faire le film.

 

Vous vous êtes marrés pendant le tournage ?

Pas du tout. J’aurais bien aimé, mais on a eu tellement peu de temps pour préparer le film... Parce que déjà, c’est un film qui ne peut se tourner qu’à la fin de l’été. On a eu le feu vert début juillet et on a tourné le 28 août, donc on a eu moins de huit semaines pour faire les repérages, constituer l’équipe, choisir le décor, fabriquer les machines, tout ça. Je dormais en moyenne quatre heures par nuit. Pendant le tournage, je passais mon temps à me réchauffer parce que l’eau était gelée, j’étais très concentré pour qu'aucun de nous ne se blesse accidentellement, pour que les choses marchent et pour tenir l’équipe. Je pense que les gens se sont marrés au tournage, mais moi qui faisais un peu tout, je pense que je suis celui qui s’est le moins marré...

 

Vous avez tourné où ? Les décors sont magnifiques.

Dans les gorges du Verdon. Je connaissais ce coin pour y avoir fait de l’escalade, et j’avais le souvenir de décors qui inspirent une immense tranquillité. Il y a plein de très beaux décors en France, mais souvent, tu sens qu’il y a un village pas loin, une route pas loin, qu’il y a des promeneurs qui vont surgir - alors que là-bas, on trouve cette sensation d’isolement que recherche le personnage principal.

 

Si, dans la réalité, tu avais un super-pouvoir, lequel serait-ce ?

Je pense que ce serait quelque chose d’un peu à l’image du film et de Vincent, quelque chose de modeste. J’ai notamment très longtemps rêvé de pouvoir faire varier mon poids pour devenir hyper-léger dans les voies d’escalade difficiles.

 

 

Tu continues l’alpinisme ou l’escalade ?

J’ai hâte de m’y remettre !

 

Ce sont deux passions séparées pour toi, l’alpinisme et le cinéma ?

Pas tant que ça : j’ai réalisé un documentaire en montagne, et j’ai un projet de fiction qui se passerait intégralement en haute-montagne. Jusqu’à 22 ans, j’hésitais entre devenir guide de haute-montagne et cinéaste. Je savais qu'a priori, je voulais plutôt être cinéaste, mais j’ai longtemps hésité. En tant que Parisien, je pense que la montagne renferme pour moi quelque chose de l’ordre du fantasme.

 

Tous les super-héros ont des débuts particuliers. Et toi, tu viens d’où ?

Je n’ai pas fait d’école de cinéma, j’ai travaillé tout de suite après le bac. Je viens d’une ancienne école qui est la cinéphilie, la cinémathèque : voir tout ce qu’on pouvait voir.

 

La musique du générique de fin, c’est William Onyeabor. Un musicien mystérieux, avec plusieurs biographies différentes. Lui, c'est un peu le super-héros du funk nigérian. C’est marrant, ce choix...

On a essayé plein de musiques, on m’a fait des propositions. A un moment donné, avec le monteur, on écoute ça, et puis le soir, on fait une projo à ma productrice et un ami qui venait voir le montage. Ils étaient nos premiers spectateurs extérieurs. Puis on essaye un titre d'Onyeabor parce qu’on aimait bien, en se disant que c’est un peu n’importe quoi. Et en fait, c’est resté. Et il se trouve que le morceau s’appelle Fantastic Man. Alors mon film, il parle de plein de choses : de la différence, de la difficulté de faire des choix, de s’accepter soi-même... mais on y perçoit toujours une part ludique, drôle, enfantine même. A la fin du film, il y a cette fameuse course-poursuite qui se termine sur une forme d’exil - mais je ne voulais pas du tout finir sur un truc grave ou dramatique. Quand je fais des débats, des rencontres, je rentre avant la fin du film, et je vois qu’il y a plein de têtes qui se secouent. Donc j'ai choisi Fantastic Man pour conclure, parce que ce morceau donne envie de bouger. Je trouve ça bien pour finir un film.

 

 

++ Ecrit et réalisé par Thomas Salvador, Vincent n'a pas d'écailles sort aujourd'hui 18 février au cinéma.

 

 

Damien Megherbi.