Vous parlez à deux, trois reprises de votre difficulté à liquider l'événement “fondateur” que constitue votre viol, mais aussi de sa difficulté à le mettre en mots. D'où est venu le déclic pour parvenir à le faire en 2006 ?
Virginie Despentes : Je voulais faire un livre traitant du sujet depuis la sortie du film Baise moi en 2000. Si on avait très peu théorisé pour faire le film, on s'est retrouvé à beaucoup théoriser après son interdiction, notamment sur le viol. Mais dans les années qui ont suivi, je ne me sentais pas trop en forme pour retourner au front et entendre tout et n'importe quoi sur le sujet. Il me fallait un peu de temps de restauration. Maintenant, je me sens très restaurée. Mais ça reste un sujet bizarre. À la fois dense et fuyant. Et en parler en public est effectivement un exercice périlleux, genre qui réveille de vieux démons, qui ne m'appartiennent pas en propre, mais me traversent. Ça a été important et ça le reste, de lire des écrits de femmes qui parlent de leur point de vue de femmes violées. Ça marche exactement comme un outing. Ça fait du bien de voir s'avancer d'autres gens qui prennent la parole à ce propos. Pas en leur qualité de sociologue ou de gens de loi, mais en leur qualité de « je suis une personne tout à fait lambda à qui c'est arrivé, comme à beaucoup d'autres, ça ne me résume pas, mais ça me marque ».

Vous évoquez votre identité punk, et votre période punk-rock, à plusieurs reprises dans le livreÂ…

Virginie Despentes : Je dois beaucoup à cette histoire de punk. Plus les années passent, et plus je suis consciente que ce que j'avais pris alors pour une entreprise de débauche et de nihilisme était une meilleure préparation à la compréhension du monde moderne que toutes les grandes écoles. Ça ne prépare pas trop au monde du travail le punk, mais c'est une très bonne grille de lecture. Par contre, c'est un romantisme d'un autre siècle. Je le vois plutôt mort et enterré, qu'entamant sa trentième année. Mais c'est un concept qui m'intéresse toujours beaucoup. Notamment parce que je rencontre beaucoup de gens qui ne sont pas passés par là, et je vois bien que ça leur manque, cruellement.

Par Hubert Artus // Photo: DR.