« Dans la vie moderne, il y a tout un langage à inventer. Un langage autant musical que de mots. Tout le monde est à créer, tout est à faire. »
Serge Gainsbourg, émission « Entrée dans la confidence », le 13 avril 1968.


Comment se lance-t-on dans une telle aventure ?
Frédéric Sanchez : La Cité de la musique est venue me proposer cette exposition il y a trois ans. Après des cycles sur Wagner, Lennon, Hendrix ou la musique du IIIe Reich, ils avaient envie d'aborder un artiste français et ont donc pris parti de se concentrer sur l'oeuvre de Gainsbourg. Ils se sont donc tournés vers moi, connaissant mon travail sur le son depuis une vingtaine d'années maintenant, sur des projets pluridisciplinaires (illustrations sonores pour des annonceurs tels que Prada, Hermès, Calvin Klein, etc., environnements sonores pour Costes, Air France, collaborations artistiques avec Louise Bourgeois…, ndlr) et assez tranversales… Aspect que l'on retrouve tout au long de l'oeuvre de Serge Gainsbourg.

Vous avez donc eu carte blanche pour la mise en scène de cette rétrospective ?
Oui, pour moi, c'était assez instinctif. J'ai entrepris de travailler cette exposition de la même manière que je peux travailler le son. Ce qui m'intéresse avant tout avec le son, c'est d'emmener le spectateur dans l'imaginaire. J'ai voulu cette expo comme un véritable voyage initiatique. C'est d'ailleurs très important chez Serge Gainsbourg cette notion d'initiation qui revient très souvent dans ses interviews, tout comme la technique. Je tenais également à travailler avec des images. Bien entendu, vous retrouverez beaucoup de clichés, de films de Serge Gainsbourg, mais aussi des images repères de l'époque afin de tirer des fils avec cette période pour pouvoir raconter cette histoire au visiteur. Quand on parle de quarante ans de Serge Gainsbourg, on parle aussi de quarante ans de culture française. Et cet aspect m'intéresse fortement, car Gainsbourg, tout comme des artistes comme David Bowie, Brian Eno ou Patti Smith, sont des artistes qui parlent de musique mais aussi de littérature, de peinture… C'est comme s'il y avait une sorte de logique de retrouver Serge Gainsbourg dans un musée.

Gainsbourg était un artiste total, cas assez rare dans le paysage français ?
En effet, c'est très rare. Et surtout, ce n'est pas dans la culture française. C'est quelque chose de plus anglo-saxon. Les musiciens comme Bowie ou Pink Floyd sortent pour la plupart d'art school. Gainsbourg est assez unique dans ce cas. Je crois qu'il a eu des chocs artistiques très jeune. Ceci probablement dû au père. Mais si une autre personne dans le paysage culturel français l'a marqué, c'est sans aucun doute Boris Vian, qui joue de cette même transversalité. Il était acteur, écrivain, journaliste, chanteur… Cela l'a forcément nourri.

Pouvez-vous nous résumer le parcours initiatique de Gainsbourg ?
Il faut savoir que Gainsbourg a commencé par le piano et la musique classique avec son père. Il a également suivi les Beaux-Arts. Il a été initié à la peinture avec des professeurs comme André Loeb qui est un théoricien du surréalisme ou encore François Léger. Il a été beaucoup au Louvre, a copié beaucoup de tableaux.

Il répétait souvent qu'il considérait la musique comme un art mineur, s'est-il lancé dans la musique par défaut ?
Il est peut-être allé plus facilement vers la musique pour des questions économiques. Mais, il faut se remettre dans le contexte de l'époque. Michel Colombier (compositeur de musiques de films et arrangeur, ndlr) disait la même chose. Ce qui est remarquable, c'est qu'ils ont collaboré ensemble. En fait, pour leurs deux pères, leurs professeurs en quelque sorte, il y avait comme un mur de Berlin entre la musique classique, la grande musique et le reste. Il aurait peut-être rêvé être un peintre comme Francis Bacon mais, en même temps, il raconte aussi, que pour lui, la peinture était un art anachronique. Il rêvait de faire de l'image autrement. J'imagine qu'il y aussi un jeu dans ces déclarations.

On disait de lui qu'il savait habilement s'entourer des bons arrangeurs pour reprendre les styles, rock, reggae, jazz, à sa manière ?
Oui, on a dit qu'il avait pilé la musique africaine dans les années 60. Aujourd'hui, les gens diraient, « il a samplé ». Il y a quarante ans, l'emprunt paraissait incroyable. Une chose qui revient, c'est qu'il a été très très marqué par l'apprentissage de son père, et en particulier par ce morceau, Rhapsody in Blue de Gershwin, où on trouve en quelque sorte cette espèce de forme de métissage entre une culture extrêmement savante et le jazz… Ce qui est d'ailleurs très clair chez Gainsbourg, c'est comme on le voit dans un des films présentés à l'exposition, où on le voit créer le thème d'Initials B.B, il y a une chose du détournement de la musique classique que l'on peut retrouver chez des compositeurs de musique de film ou même chez des pianistes comme Duke Ellington ou Art Tatum qui reprennent de la musique classique et la recréent à leur manière.

Cette ambiguïté entre musique classique et avant-garde, entre Gainsbourg / Gainsbarre… Il planait une dualité dans le personnage…
Je pense qu'il faut dépasser ce débat Gainsbourg / Gainsbarre qui correspondait à une époque. Il y a une chose chez Gainsbourg qui est très poétique, et qu'on retrouve d'ailleurs dans les cabarets russes où les musiciens jouent une musique triste puis une musique enjouée, ainsi de suite. Ils passent de l'une à l'autre en permanence. Cette histoire de double, on la retrouve un peu à cette manière chez Gainsbourg. Ainsi, on peut aussi distinguer la blonde puis la brune, Juliette Gréco puis Michèle Arnaud, Saint-Germain-des-Près et le côté très très intellectuel pour l'une et le côté rive droite et beaux quartiers pour l'autre. On va retrouver ça après avec Anna Karina puis Brigitte Bardot, nouvelle vague d'un côté et un aspect plus léger de l'autre. Puis dans les années 70, ce sera la nuit et le jour, la rue de Verneuil et Jane Birkin. Un univers très renfermé avec des murs tendus de noir où vous pouvez retrouver des objets très étranges, un peu Huysmans et le côté plus vivant, médiatique avec Jane. De même, dans les années 80 avec la dualité Adjani / Deneuve… C'est sans doute plus à traiter de cette manière-là.

A-t-il souffert d'un manque de reconnaissance à son époque, était-il à la recherche de celle-ci ?
Ce que je pourrais dire, c'est qu'il y a toujours deux périodes qui se répondent chez Gainsbourg. Les années du début sont plus sur le jazz, l'expérimentation, son choc avec Boris Vian… Cela a fonctionné, mais il a été plus reconnu par un milieu qui était très intellectuel sans que ce soit le grand boum. Ensuite, il a commencé à écrire des choses plus légères pour les yéyés. Tout à un coup il est devenu en quelque sorte un musicien à succès, mais pas pour lui directement. Il écrivait pour les autres. Au début des années 70, il a de nouveau composé des choses plus expérimentales, avec Melody Nelson, l'Homme à tête de chou… Il ne vendait pas énormément de disques non plus. Par la suite, quand il reprend la Marseillaise en reggae, et que cela devient en quelque sorte un étendard de provocation. Tout à coup, il vend près d'un million d'albums. Il y a une sorte de tristesse dans tout ça. Comme si c'était le personnage Gainsbarre qui marchait et non Gainsbourg.

Pour revenir à l'exposition en elle-même, comment s'est-elle organisée?
Une grande salle qui fait office de voyage initiatique dans un ordre plus ou moins chronologique avec quatre grandes parties correspondant à quatre grandes périodes :
« La Période bleue », clin d'oeil à une interview où il décrivait ses premières années comme sa période bleue, référence à Picasso mais bleu aussi comme le blues et le spleen, la mélancolie. Et il y aussi chez Gainsbourg toujours le fait de faire des parallèles entre ses chansons et la peinture. Quand on lui demandait comment il qualifiait sa chanson L'Eau à la bouche, il répondait « c'est une sanguine », chose assez poétique.
Ensuite, « Les Idoles », centrée sur les années 60, où il proclame « Je suis la nouvelle vague de la chanson ». Il écrit pour les yéyés, France Gall notamment… C'est également un clin d'oeil au film de Marc'O, sorte de critique de l'industrie discographique de l'époque.
« La Décadense », prise sur l'idée de la chanson mais c'est aussi la décade, la danse, la nuit, les années Palace, les Punk…
« Ecce Homo », les années 80, le reggae, le mixage des cultures… Il devient une icône et une signature, non seulement pour des interprètes mais aussi une signature publicitaire et une bête de scène.
Entre 64 et 79, il a arrêté la scène. Sa dernière apparition avait eu lieu en 64, quand il partageait l'affiche avec Barbara. Et sa maigreur, son apparence le dérangeait énormément. Et du moment où il remonte sur scène, c'est le moment où il devient Gainsbarre, dès l'instant où il met des lunettes noires.
C'est donc un voyage initiatique visuel et sonore. On entend en live tous ses interprètes, une vingtaine, de Catherine Deneuve à Isabelle Adjani en passant par Ana Karina… A qui j'ai demandé de lire des textes comme des poèmes._Puis vous avez cette vitrine de 37 mètres de long qui reflète finalement cette vision sur Gainsbourg avec des objets lui ayant appartenu, des manuscrits… Ainsi qu'une salle avec toutes les pochettes de disque.

A travers tout ce travail de recherche, y a-t-il une formule, une citation que vous retenez plus que d'autres ?
Non pas particulièrement. Il y a toujours cette histoire d'avoir voulu faire de l'image autrement. C'est une chose qui me touche énormément vis à vis de mon travail sur le son et de l'utiliser comme une chose qui amène les gens dans l'imaginaire… Je me rends compte que mon travail depuis vingt ans découle d'artistes comme lui.



Gainsbourg 2008
Du 21 octobre 2008 au 1er mars 2009
À la Cité de la Musique 221, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris
Toutes les infos sur www.gainsbourg2008.fr

 

Propos recueillis par ToNYoX // Photos : Pierre Terrasson et DR.