Comment en es-tu venu à la musique ? C'est quoi, ce que tu as écouté qui t'a fait dire «je veux faire ça» ?

Tobias Jesso Jr. : Je sais pas si ça m'a donné envie de jouer de la musique, mais à une époque, j'écoutais beaucoup les Fugees. Vraiment beaucoup, je trouvait ça excellent. La première fois que j'ai pensé à faire de la musique, c'était en voyant des groupes, des groupes canadiens. En voyant surtout la réactions des filles devant ces groupes-là. Ça m'a fait dire «je pourrais bien faire ça...». En termes de chant, la première chose que j'ai écoutée qui a pu me mettre en confiance, c'est Girls. Je ne me suis jamais vu en performer, et ce n'est toujours pas le cas. Je pensais juste écrire des chansons, derrière le rideau, dans un bureau, quelque part, avec une guitare et un piano, et offrir tout ça à plein de gens différents.

 

 

Tu avais un groupe au Canada, aussi.

Oui, après le lycée, j'ai joué de la basse dans un groupe qui m'avait demandé de les rejoindre. On a fait une compétition, Emergenza. On a tout gagné, on a fait un tour du Canada, on est allés en Allemagne, etc. On s'est séparés en revenant à Vancouver. C'était très pop, on entrait tout juste dans ce monde, on ne savait pas trop ce qu'on voulait jouer. On voulait juste être grands, on voulait juste être les Killers ! Bon, j'ai été dans pas mal de groupes entretemps, ceci dit.

 

Et tu as notamment rencontré cette fille, Melissa Cavatti...

C'était super marrant ! Je l'ai rencontrée sur un tournage de clip à Vancouver. Elle avait besoin d'un groupe qui jouerait des instruments en arrière-plan. J'y suis allé, pour genre 100$, et son père a demandé à tout le monde au tournage si nous voulions être dans son groupe. Parce qu'il y avait de la musique en fond sonore, et même si ça se vannait et que tout le monde rigolait plus ou moins, on arrivait quand même à jouer sur le son qui passait. Ils nous ont demandé de les rejoindre, et finalement, ç'aura été pour moi le meilleur job de tous les temps. Être payé pour jouer de la musique ! Et en plus, on est allés nulle part. On est restés à Los Angeles et on a fait genre deux-trois concerts là-bas.

 

C'est pour ça que tu es allé à Los Angeles pour la première fois ?

En fait, la première fois que je suis allé à Los Angeles, j'avais 18 ou 19 ans. C'était pour une fille.

 

Et comment ça s'est passé ?

Super mal. Quand je suis arrivé, elle venait de se remettre avec son ex. Et c'est elle qui m'avait demandé de venir... Je n'avais presque pas d'argent. Ça a vraiment mal tourné, mais au final, j'y ai passé un très bon moment.

 

 

En parlant de toi, cette période est souvent décrite comme le moment où tu as touché le fond. C'était si dur que ça ?

Non, pas du tout. Je n'ai juste pas eu ce que je voulais, mais ça n'était pas dur. Certainement que oui, je râlais et me plaignais beaucoup de tout ça, mais c'était un belle expérience. Los Angeles, c'est très beau, le climat est très agréable, les gens sont adorables... Mais si tu veux que tes rêves s'y réalisent, ça ne va pas être facile. Ça n'était pas dur ou douloureux, non, mais ce n'était pas facile pour autant. Pas aussi facile que je ne le pensais, en tout cas.

 

Tu t'y es pointé dans un mauvais état d'esprit ?

Oui, carrément ! Je suis resté bloqué dans ce mauvais état d'esprit pendant longtemps, comme ça peut arriver à tout le monde quand tu ne sais pas comment t'exprimer, quand tu ne sais pas ce que tu veux faire. Quand je suis allé à Los Angeles pour la première fois, je pensais que bien écrire de la musique, c'était pouvoir écrire n'importe quel style de musique. J'étais bon à ça. Je pouvais écouter quelque chose à la radio et arriver très vite à composer quelque chose de similaire. Pas quelque chose qui ne serait pas original, mais quelque chose dans la même veine. Je n'ai jamais pensé à trouver mon propre son parce que je ne me voyais pas sur le devant de la scène, comme un artiste à part entière. En rentrant à Vancouver, je n'ai jamais prévu la suite : je composais juste pour le fun, pour moi... Et puis j'ai commencé à intégrer des histoires personnelles dans ce que je faisais et à prêter plus de temps et d'attention aux chansons que je faisais, en me disant que je les ré-écouterai plus tard dans ma vie.

 

C'est à cause de «l'échec» de Los Angeles que tu t'es mis à écrire pour toi plutôt que «pour le succès» ?

Je pense. Mais ça n'était même pas ça le souci. Le truc, c'est que pendant longtemps, je m'imaginais écrire pour quelqu'un d'autre. C'était mon seul but : composer une chanson et la faire chanter par quelqu'un d'autre. Je n'avais pas réalisé que je pouvais écrire pour moi. C'est quand j'ai compris ça que les gens ont commencé à y croire.

 

À quel moment t'es-tu rendu compte que tu pouvais chanter ?

À aucun moment. Et toujours pas ! Mais ça ne m'a jamais vraiment posé problème. Je n'imaginais pas beaucoup de gens m'écouter. Je me disais que mes amis m'entendraient et que peut-être que moi, en me ré-écoutant dans le futur, ça me toucherait. Je ne pensais pas plus "grand" que ça. J'étais loin d'espérer plus... Alors bien sûr qu'aujourd'hui, ça fait plaisir d'obtenir de l'attention, mais je n'avais vraiment pas planifié ce qui m'arrive maintenant. Mes paroles sont très personnelles, et sur certaines chansons, je regrette d'avoir écrit certaines paroles, qui sont désormais vraiment difficiles à faire en live. J'étais dans ma cave ! Tu ne pense pas à tout ça quant tu composes seul dans ta chambre...

 

 

Et tu étais dans quel état d'esprit en composant Just a Dream, la base de tout le reste ?

Je bossais pour la compagnie de déménagement d'un pote, j'étais de retour à Vancouver depuis une semaine environ. J'ai rêvé de la fin du monde. Le genre de rêve vraiment troublant mais super intense et réaliste. J'avais une femme et un enfant, et dans ce rêve, le monde s'arrêtait. Ma femme m'expliquait ce qu'il se passait, mais je ne connaissais pas ces gens. Pourtant, il s'agissait de ma famille... C'est marrant de se réveiller là-dessus, à essayer de se souvenir à quoi elle ressemblait. Peut-être que c'est vraiment ta femme en fait ! Je ne connaissais pas ce visage. J'ai essayé de me souvenir où j'étais dans ce rêve. Parce qu'il révèle peut-être une peur fondée. Peut-être que c'est mon cerveau qui me dit que la fin du monde est vraiment proche. Donc le lendemain, je suis allé bosser et j'ai pensé à ce rêve toute la journée. Le déménagement, ça n'occupe pas particulièrement de temps de cerveau : tu ramasses un canapé pour l'amener d'un point A à un point B, donc ça laisse du temps pour penser. Je me suis dit que c'était peut-être prémonitoire... En rentrant, j'ai commencé à y apposer des accords, une mélodie. Je me suis vite dit que c'était un bon sujet ! Et j'ai commencé à écrire, à transposer ce que je pensais. J'ai mis du temps à trouver les paroles, j'ai changé des lignes à droite et à gauche. J'étais vraiment content quand j'ai trouvé le refrain. Le lendemain en arrivant au boulot, j'ai dit à mon boss que j'avais écrit une chanson et que je l'avais enregistrée. Il m'a dit qu'il viendrait l'écouter après le boulot. Il l'a fait, et il m'a dit que c'était de la merde.

 

Sympa. En tant que songwriter, tu penses que les moments tristes font les meilleures chansons ?

Je pense que les moments tristes sont importants, parce qu'on en a tous. Même enfant. Tu perds un jouet, mettons ; ce n'est pas vraiment triste, mais pour toi, si, ça l'est. C'est toujours une question de perspective. Je ne dirais pas que quelqu'un qui a grandi à la rue sera ipso facto meilleur pour composer une chanson que quiconque d'autre, mais certainement qu'il aura des choses plus intéressantes à raconter. Bon, moi, heureusement, j'écris sur des choses assez communes, comme une séparation, la perte d'un ami... Je n'ai pas eu une vie particulièrement triste, donc je ne sais pas ce que ça fait comme différence.

 

Comment est-ce que tu crées une chanson ? Qu'est-ce qui vient en premier ?

Les paroles en dernier, toujours. Je joue d'abord des accords, j'essaye de trouver la magie dans tout ça, et dans le même mouvement, je fredonne, je chante un air à voix haute. Parfois, je place un mot ça et là, parfois une ligne entière, et puis j'essaye de construire à partir de tout ça, j'essaye de trouver le challenge - ce qui est intéressant, ce qui peut me pousser dans mes retranchements. Une fois que j'ai une vraie structure, en accords, je me lance dans la mélodie. Une fois que j'ai la mélodie, je me lance franchement dans les mots. Parfois ça change, quand j'ai des paroles que j'aime beaucoup, je peux tordre la mélodie pour que ça y rentre.

 

Avec le succès que tu as maintenant, tu te vois encore «songwriter in the dark» ?

Bien sûr. Bon, peut-être moins dans l'ombre qu'avant, maintenant que je me construis une image publique sincère, mais oui, ça me plairait toujours. Je pourrais explorer tellement plus avec un bon chanteur, quelqu'un qui pourrait chanter très aigu ou très grave... Ce serait marrant. Ce serait peindre sur une toile beaucoup plus grande !

 

Pour qui te verrais-tu produire?

Ma préférée, c'est Adele. J'aime aussi Sam Smith, Lana del Rey... Ceux-là sont énormes - ce sont des options un peu hors de portée. Mais je me contenterais tout à fait de newcomers pour l'instant !

 

Tu as déjà des chansons de prêtes, composées dans ton coin, pour ces gens-là ?

Oh que oui. Plein.

 

 

Et alors Goon ; à quel point cet album est-il personnel ?

À 75% ! (Rires) Je ne sais pas. C'est assez perso. Il y a des histoires personnelles, mais avec cet album, je n'ai pas voulu prendre tout ça trop au sérieux. Je ne veux pas que les gens pensent que je passe mon temps à chialer ou que c'est un album triste. Je ne pense pas qu'il le soit, d'ailleurs.

 

Tu peux chanter une rupture de manière joyeuse.

Exactement.

 

Le live, c'est un exercice qui te plaît ?

Non. Je ne me suis jamais pensé en performer. C'est dur pour moi d'avoir confiance en quelque chose dans laquelle je ne me sens pas bon, comme chanter ou jouer du piano. Donc quand tu te retrouves devant une foule qui te demande de faire quelque chose dans laquelle tu ne te sens nul... même s'ils pensent que tu fais ça bien, c'est bizarre.

 

Tu pense toujours – comme tu le chantes – que tu mourras à Hollywood ?

(Rires) Je ne sais pas. Probablement !

 

Ça te plairait ?

Je ne sais pas si ça me plairait de mourir. Au lit, avec une fille, ouais. Hollywood, ça reste un bon plan. Il fait chaud. Je ne veux pas mourir dans le froid.

 

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Tobias Jesso Jr.

++ Son premier album, Goon, sortira le 17 mars prochain.

 

 

Antoine Mbemba.