D'un Prélude To A Feud (prélude à une fuite) à un hommage à Freud, Gonzalo est ici le décorateur d'un intérieur coquet et cossu de son être où s'isoler aux yeux de tous. De la grande mélodie sur petit format - du romantisme à siffloter comme du Rick Ross en baroque - ce Chambers est surtout la chambre à coucher du pianiste et de l'entertainer

 

Canadien d'origine, ancien résident parisien installé en Allemagne, Gonzales emploie sa propre langue. Fait d'anglais parlé en français, de sursauts anglophones et de punchlines taillées dans le cœur du verbe, afin de préserver la pureté et le charme de l'entretien, le mouvement de balançoire entre les langues a été conservé.

 

 

Avant que l'interview ne démarre, nous entretenons une conversation informelle où se jouent les courtoisies d'usage. Je lui demande si, notamment, il va bien. Des choses et d'autres sont énoncées. Je lui demande avec aplomb si Cologne - où il réside - est bien desservi. 

Jason Beck (Chilly Gonzales) : c'est pour TGV Magazine l'interview ? (On rit) Non parce que j'avais préparé tout un truc. 

 

C'est pour un autre magazine, où l'on est aussi très chemin de fer, c'est pour Brain… (son regard s'illumine, ndlr)

C'est pas vrai ?! So you know Cyril 2 Real (aka notre red' chef adjoint, Josselin Bordat, ndlr) ? C'est marrant, ça a été mon plus grand supporter et mon plus grand hater. On a une longue histoire tous les deux. Il sait que tu es là ? 

 

Je l'ignore…

C'est un chouette type, mais il sait que ce qu'il a écrit sur moi m'a blessé, c'était à l'époque de mon record du monde. Il a écrit un truc du genre "ferme ta gueule, Gonzales", ça m'a scotché. 

 

Quel voyou.

Mais on s'est revus depuis et tout va mieux. Et quelque part, si ça m'a touché, c'est qu'il avait raison - et ça m'a fait du bien au bout du compte. 

 

Oui, Brain fait du mal, mais c'est pour produire un bien plus grand.

Tu sais, c'est pas la première fois que quelqu'un déteste ce que je fais, mais là, ça a été un miroir très juste. Il a appuyé où il fallait.

 

 

C'était une période d'instabilité pour toi, l'époque de ce record ?

Oui, exactement. J'étais très inconfortable dans ma peau, et c'est pour ça que ça m'a assassiné. Avec l'introspect, je comprends pourquoi ça m'a angoissé autant. 

 

Si l'on s'autorise un peu de psychanalyse de comptoir, un record du monde, c'est autant quelque chose que l'on prouve au monde qu'à soi-même. 

Exactement. Ça a été l'évènement qui m'a remis sur le bon chemin : j'ai lancé mon propre label, déjà. Je ne voulais plus me battre avec un label, et c'était en 2010 ; 2010, pour un artiste comme moi, c'était une année idéale pour lancer son propre label. Je ne vois plus personne dans l'industrie de la musique aujourd'hui, c'est génial.  

 

C'est vrai que ni dans ta personnalité, ni dans ta carrière, on ne te verrait décemment travailler ailleurs que dans ta propre maison.

Ça ne se passait pas bien avec la plupart des labels, c'est vrai. Il n'y a eu que No Format, avec qui j'ai fait Solo Piano, parce que c'était plus petit et j'avais un besoin de travail attentionné, je l'exige, et les gros labels voient ça comme une menace à leur travail en fait. Un artiste sait mieux que quiconque ce qui doit advenir de sa musique.

 

Ça tombe sous le sens.

C'est quelque chose qui est clair quand nos idoles sont des rappeurs. Je vois Teki Latex, mon bon pote : on a fait un album de pop ensemble chez Virgin en 2006 (Party de Plaisir, ndlr) et on sentait qu'il y avait quelque chose de bizarre, on n'avait pas l'espace pour être nous-mêmes. Pour quelqu'un comme Teki Latex, c'est mille fois mieux de créer sa propre structure. "It doesn't matter where you come from, everybody starts from the bottom" as Drake would say, you now. Et la seule façon de garantir que ça marche, c'est de tout faire nous-mêmes. C'est beaucoup de défaites, mais les victoires sont d'autant plus savoureuses.

 

 

Mais c'est important l'échec d'un côté. Beckett disait "échoue encore, échoue mieux".

C'est vrai. Mais avec un grand label, tu ne peux même pas apprendre des échecs. On n'a jamais la certitude que le succès vient de l'objet ou a été imposé. C'est confondant pour quelqu'un comme moi, parce que je veux avoir du réalisme dans mon projet pour voir jusqu'où je peux le pousser. Ou alors je rétrécis mes attentes. Avec ta propre structure, tu peux connaître précisément la température de ton projet. Savoir qui, quoi, comment il est reçu...

 

Tu lis beaucoup ce qui s'écrit sur toi ?

Pas tant que ça mais dans les moments-clefs, au début d'un projet, ça peut m'aiguiller. Par un concert, dans les interviews, savoir ce dont les gens parlent, ce qu'ils retiennent de l'album. Mais lire trop évidemment, ça mess with your head. Mais je connais très peu d'artistes qui ne lisent rien. 

 

Mais ce record, ça a marqué un tournant dans ton existence, ta carrière ? Ou ça n'était qu'un défi de plus ?

Le record a été une prise de conscience, disons. Le grand changement a été Ivory Tower. Après l'échec de Soft Power, je voulais travailler avec Boys Noize et rajouter Chilly à mon nom ; c'était une métaphore pour annoncer que j'allais devenir de plus en plus moi-même. Et puis, il y a eu The Unspeakable, dont personne ne voulait. Je ne voulais pas non plus que ça soit considéré comme un nouvel album, je voulais le glisser entre deux sorties. Et quand tu es dans une major, tu ne peux pas glisser un album de la sorte, ça révèle que tu as une considération différente pour chaque projet. Mais ça me tenait à cœur de le réaliser, de dire des paroles qui me représentent. Parce que je ne suis pas vraiment chanteur. Donc c'est tombé sur le rap d'être l'outil musical qui me plait le plus. 

 

 

Tu sembles avoir un rapport particulier avec le rap et les rappeurs. D'où ça vient ? L'autodidactisme ? La figure du self-made man ? Où te retrouves-tu dans tout ça ? 

Ils étaient les premiers à confirmer un truc que moi, j'ai pas osé affirmé. Toute ma vie jusqu'à ce que je m'installe à Berlin en 98, je faisais de la musique et on m'a fait la réflexion du choix entre le commercial et l'artistique. À toutes les étapes de ma vie artistique, ceci m'a été posé comme un dilemme ; quelque chose en moi me disait que c'est un faux choix, on peut être artiste et entertainer à la fois, mais où sont les exemples ? Et puis il y avait les rappeurs. Eux ont compris que les deux sont liés, même qu'il faut intégrer les deux. Ils le font dans leurs personnages larger than life. Et le nom Chilly Gonzales m'a été inspiré par des rappeurs comme Busta Rhymes qui ont de l'énergie mais sont audiblement faux. Je me suis dit "on va trouver mon authenticité au travers mes fantasmes". Plus que si j'étais moi-même. Il n'y a rien de pire dans la musique : les gens qui font semblant d'être eux-mêmes. Moi, je prends plus du fantasme de quelqu'un. J'ai une relation intime avec Daft Punk, Björk, Bowie parce que ce sont des gens qui se réalisent à travers leurs fantasmes. Et les rappeurs sont déguisés d'une certaine manière. 

 

J'ai le sentiment que c'est le moteur de toute ta carrière : l'harmonie. Trouver un équilibre dans le grand écart, entre l'artiste et l'entertainer, ici entre la pop et le baroque...

Tu ne la trouves jamais cette harmonie. Je l'ai compris dès l'enfance. Mon grand-père était strict, heureux snob, juif wagnérien - c'est compliqué, ça ! - (rires) qui m'apprend à respecter le piano, et une maman qui aime Lionel Richie et qui danse jusqu'au plafond. Moi, je trouve ça cool. Je voulais unir les deux. Et ce sont les rappeurs qui m'ont montré comment, justement. Ils m'ont dit que je n'avais pas à être moi-même, qu'il fallait que j'essaie d'être quelqu'un d'autre pour que les gens sachent que je suis authentique. C'était un déclic. Et c'est au moment du Guiness Record que ça a vraiment pris ; avant, je jouais beaucoup sur la provoc' - on ne savait même pas que j'étais musicien -, puis j'ai enchaîné avec le piano à outrance. C'était un peu inélégant comme transition, un peu soudain. Mais ça a contrebalancé brusquement. Et depuis, j'essaie de conserver un équilibre. Avant, je lançais des paris et je voyais où ça allait me mener. Peut-être parce que j'étais un peu désespéré. Ça s'est vu sur scène, je ne le cachais pas. Parfois, je regarde des vidéos de moi à cette époque-là, et je crie au secours. Même la manière dont je m'adresse au public, c'est hyper-agressif... Je mettais en scène mon appel à l'aide, je m'en rends compte aujourd'hui. 

 

En parlant toujours d'équilibre, si d'un côté on te voit dans les publications de pop diverses, est-ce qu'un Chambers t'ouvre le même accueil du côté du classique ? Comment es-tu perçu chez les puristes ? Les lecteurs de Diapason ?

Ça dépend. Je reçois de gentils billets, mais il y a un blocage surtout au niveau institutionnel, disons. Il y a pleins de journalistes chez Diapason qui sont fans, qui m'ont vu live, qui comprennent parfaitement ma démarche. Généralement, dans ce milieu-là (voyons large), on m'apprécie, on veut parler de moi... mais on ne peut pas parler d'un mec qui s'appelle Chilly Gonzales. Être un homme de mon temps, avec mon nom de rappeur, pour certaines personnes, ça constitue un manque de respect. Je peux comprendre. D'un autre côté, on est sold out à la Philharmonie fin mai - la route n'est pas barrée pour moi. Je fais quelques festivals de classique, de piano, mais je ne tiens pas à en faire plus. J'en fais quelques-uns quand j'en ai l'opportunité, mais je ne tiens pas à jouer pour convertir les fans de classique. I'm happy to be in the studio with robots and rappers, man, je n'ai pas à me plaindre de ce point de vue-là. Comme travailler avec Drake, c'est un rêve qui dure six heures tous les deux ans, même si on ne se parle quasiment pas dans le studio, on n'a rien besoin de se dire et c'est parfait ainsi. C'est comme hang out avec Barack Obama pendant six heures, tu vois ! (Rires)

 

 

L'album pourrait s'appeler Solo Piano III - ou alors, Chambers est un nouveau volet de Solo Piano -, on a le sentiment que ce titre trahit ton rapport à l'instrument. Tu te fixes des défis insensés - ne jouer qu'avec les touches noires, par exemple - ou tu l'épouses à la techno, tu transcendes le piano, tu vas au-delà de ses limites mais ne le quittes jamais et y reviens toujours. "Solo piano", ça qualifie ton rapport à l'instrument : à la fois tout et jamais suffisant. 

Oui. Parce que c'est l'instrument qui me permet de tout faire seul. On m'appelle souvent mais c'est souvent pour quelque chose de très précis. "Vous avez besoin de piano ? Chilly Gonzales". Si je veux être acteur, si je veux faire des blagues dans un Comedy Club, si je veux être un rappeur moyen, je ne pourrais jamais tel quel, c'est le piano qui me permet d'être mauvais à ce que je vais faire et qui m'autorise à me lancer dans mon projet. Donc oui, le piano est partout, c'est tout mais c'est jamais assez.

 

++ La page Facebook et le compte Soundcloud de Gonzales.

++ Le nouvel album de Gonzales, Chambers, sort le 20 mars. A partir du 24 mars, Gonzales sera en tournée dans toute la France.

 

 

Mathias Deshours.