[Nous entamons la discussion en mettant un premier morceau : BARBARA - NANTES]

Hugo Leclercq (Madeon) : (Rires au "Il pleut sur Nantes") Non, je t'avoue, je ne vois pas.

 

C'est Barbara.

D'accord ; je la découvre. Je suis toujours assez touché par les voix de cette époque, avec ce vibrato un peu fébrile. Bah écoute, Nantes, j'y ai vécu toute ma vie, je suis né là-bas, j'habite encore là-bas. C'est important pour moi d'avoir une base où je peux me retrouver, un peu loin de l'industrie musicale, en isolation. Je ne suis pas très fan de Los Angeles.

 

Tu y as pourtant passé beaucoup de temps...

Ouais, mais finalement un peu malgré moi. Nantes, ça reste crucial.

 

[DAFT PUNK - HIGH LIFE]

(Dès les premières secondes) High Life ! J'ai écouté cet album 8 milliards de fois. Énorme fan de Daft Punk, évidemment - c'est grâce à eux que j'ai découvert la musique électronique et la musique en général. J'avais 11 ans, ils sortaient Human After All, et je suis tombé sur un docu de MTV sur eux. J'ai pu en une demie-heure découvrir toute la richesse de leur univers, toute leur ambition démesurée, toutes ces sonorités nouvelles, il y avait 20 000 bonnes idées à la minute, c'était la claque de ma vie. Je suis allé acheter le DVD d'Interstellar avec tout l'argent de poche que j'avais. J'ai regardé le film et entendu l'album au même moment. Aujourd'hui encore, je garde toujours ce lien intense entre les visuels et la musique.

 

Et qui sait, tu n'es peut-être pas à l'abri de bosser un jour avec eux.

Écoute, franchement, je tuerais pour ça. Enfin, peut-être pas mais...

 

Fais gaffe, c'est enregistré.

J'ai peut-être déjà tué pour ça... ! Après, les Daft Punk sont une figure tellement mythique pour moi que parfois, c'est bien de garder une certaine distance. A quoi sert la vie si tu accomplis tout trop vite ? Il faut des figures de déité, je crois.

 

 

[NEW ORDER - JETSTREAM]

Ce n'est pas facile à trouver, et loin d'être la meilleure du groupe, mais cette piste est produite par quelqu'un que tu aimes bien.

(Dès l'intro passée et les premières notes) Déja, ça sonne comme une prod' de Stuart Price (aka The Thin White Duke ou Jacques Lu Cont, ndlr).

 

C'est ça.

Mais je ne trouverai pas, dis-moi.

 

C'est New Order.

Aaah, ouais. Ça reste une partie obscure pour moi. Je connais très bien ce que Stuart a fait pour Madonna, ce qu'il a fait sous Les Rythmes Digitales, ce qu'il a fait pour The Killers, notamment. Mais j'avoue que ça, je connais moins.

 

C'est moins de ta génération, d'où le choix.

Ouais, ouais. Je l'ai rencontré, Stuart Price, d'ailleurs. C'était une déité pour moi lui aussi. Il a même dîné avec mes parents, il est venu chez moi à Nantes. Il y a Pete Tong aussi, qui est venu manger avec ma maman une fois. J'ai vécu des trucs surréalistes à une certaine période parce que je n'avais pas trop envie de sortir de chez moi.

 

Du coup les gens venaient à toi ?

Bah ouais. Et du coup lui, c'est un mec brillant, gentil, avec une sorte d'intelligence et de sagesse dans sa perception de la musique qui te laisse admiratif. 

 

[A-TRAK - KNUCKLEHEAD]

Ça ne me dit rien, mais je kiffe. J'ai une furieuse envie de sampler ce snare.

 

C'est A-Trak.

Je suis assez admiratif de sa carrière. Son approche est assez différente de la mienne, parce que lui est vraiment investi dans cette culture DJ ; moi, je m'en sens assez détaché. Je l'ai rencontré plusieurs fois. Il a ce même questionnement que le mien, qui est : comment faire de la musique électronique une performance ? Je dis souvent que le rock, c'est d'abord une musique de scène qui est enregistrée, alors que la musique électronique, c'est de la musique de studio ; sa transition sur la scène est forcément un peu artificielle. Lui, il le fait par le turntablism avec génie, avec ce côté très organique et physique du disque, de la culture du DJing - dont je suis une fois de plus plutôt détaché mais pour laquelle j'éprouve une grande fascination.

 

 

[DADDY DJ - DADDY DJ]

(Immédiatement) Oh putain, Daddy DJ ! J'avais 7 ans. 

 

Tu te souviens du clip ?

Ouais, un animé...

 

Un petit gars qui prenait la place de son père derrière les platines.

Ouais, je suis retombé dessus sur YouTube à 5h du mat', relativement récemment. Je n'ai pas une passion pour ce morceau, mais c'était finalement l'une des premières fois où j'entendais ce genre de sonorités, ce genre de synthétiseurs, donc je suis sûr qu'il eu une petite influence sur moi. De la même manière, je suis fier quand j'entends l'un de mes propres morceaux passer à la radio, parce que je me dis qu'il y a des gamins de 6-7 ans qui vont être à l'arrière de la voiture de leurs parents, à l'écouter par accident, sans forcément y penser - et peut-être que quand ils le ré-écouteront dans dix ans, ils en seront nostalgiques ! J'aime bien apporter une légère contribution à l'environnement culturel, je trouve ça super beau. 

 

[LADY GAGA - FILTHY POP]

Oh putain, j'ai mis du temps à reconnaître ! Notre amie Stefani (Germanotta, le vrai nom de Lady Gaga, ndlr) ?

 

C'est ça.

C'est produit par qui ?

 

Aucune idée, c'est une espèce de démo... je suis tombé dessus en grattant un peu. 

Au début, j'ai pensé à un truc late seventies. La prod' sonne comme ça, et surtout elle a une voix très jeune à ce moment-là. Tu sens que ça date. Et évidemment, Gaga, c'était une rencontre assez folle. J'étais un grand fan au moment ou elle a explosé. Je trouvais ça excitant d'observer en temps réel quelque chose se passer dans la culture populaire, et qu'elle ait elle-même cette ambition d'être une légende. J'ai l'impression que tout le monde cherche à être une star, mais que personne ne cherche à être une légende. Ce côté omniprésent, inévitable, quand tout - tes habits, ton corps... - devient partie de la performance. Je trouvais ça passionnant ; je voulais absolument participer à ce mouvement, comme Stuart Price a pu participer sur du Madonna, par exemple. C'est arrivé par hasard, et j'étais incroyablement ravi de pouvoir travailler avec elle. Je l'ai aussi fait avec une certaine humilité. Quand je suis arrivé sur l'album, il était déjà entamé. On m'avait proposé de faire sa première partie, j'avais déjà un pied dans la porte. Je lui ai envoyé des morceaux, elle a adoré, elle m'a appelé, et je suis arrivé dans ce projet d'album en voulant simplement contribuer légèrement, en étant un outil dans sa création. J'ai fini par passer beaucoup de temps avec elle, et j'ai appris beaucoup à plein de niveaux. Concernant le processus créatif d'un disque, je n'avais jamais fait ça, la vie en studio avec des musiciens, etc. Cet épisode fut une véritable école pour moi. 

 

En studio, elle est tout autant dans la performance que sur scène ?

Ouais, elle arrive en studio avec des costumes incroyables, tous les jours, même sans photographes, même si nous étions juste tous les deux. C'est passionnant, elle est réellement investie dans ce qu'elle fait. Par tout son être. Beaucoup de pop-stars jouent à la pop-star - elle, elle en est une. Mais bien joué le coup de la démo inconnue, parce que je connais pourtant bien sa discographie !

 

 

[DEADMAU5 - CAN'T REMEMBER THE NAME]

(Ne trouvant pas) Je vais faire péter le Shazam...

 

C'est Deadmau5.

Sérieux ?... Deadmau5, ça m'évoque une vidéo de lui qu'il avait postée sur YouTube, où il jouait devant une foule énorme pendant un festival. C'est la première fois que j'ai eu envie de ça, où je me suis dit "ça doit être fou de jouer devant autant de personnes". Avant ça, l'idée du DJing ne m'attirait pas du tout. Une fois que j'ai vu ça, ça a commencé à me faire rêver. 

 

[FATBOY SLIM - THE ROCKAFELLER SKANK]

Un son dont beaucoup se rappellent grâce à FIFA.

Bah oui ! J'ai deux morceaux dans FIFA. J'avais Finale dans FIFA 2013. C'est fou, j'ai vu que ça a tout changé, le morceau a maintenant 10 millions de vues sur YouTube, et dans les commentaires, tout le monde parle de FIFA. Les gens sont déjà nostalgiques, je trouve ça tellement cool. Je me dis que j'ai un petit peu contribué à l'époque. Et là, j'ai Imperium dans FIFA 2015. Faire partie de l'environnement, je trouve ça touchant. 

 

[THE BEATLES - SEPTEMBER IN THE RAIN]

(Au bout d'un quart de seconde) Une outtake des Beatles. Ce groupe est pour moi tellement important ! Ils constituent vraiment le deuxième pillier, avec Daft Punk. Les Daft Punk sont mon premier pilier pour le côté électronique, et les Beatles le sont pour la structure pop, cet amour de la concision, cette sensibilité mélodique etc. Je suis ravi d'avoir découvert les deux tôt, je trouve ça vachement complémentaire comme goût. J'ai passé beaucoup de temps à n'écouter que les Beatles ; ça m'arrive encore. Parfois, je retombe sur Magical Mystery Tour - c'est pas un "vrai album" mais c'est quand même mon préféré - et le reste de la musique du monde entier me semble tellement médiocre que je n'écoute que ça. C'est comme une sorte de lieu dans mon esprit. Ils ont étendu le territoire de mon esprit. Quand j'écoute les Beatles, je ressens des sensations beatles-esque. Dont ils ont l'exclusivité ! 

 

Quoi comme genre de sensation ?

Je ne sais pas, une sorte de douceur un peu intemporelle... C'est ineffable... Bon, je galère. À l'époque - j'avais fait très attention -, j'avais acheté leurs albums un par un en CD, ils coûtaient 24 euros chacun. C'est beaucoup.

 

C'est énorme.

Gigantesque. Mais avec cette histoire de prix, j'avais tellement conscience de l'importance des Beatles dans la vie que limite, je trouvais ça bien, parce que du coup, je devais galérer pour rassembler mes sous et acheter le CD d'après - alors pour moi, c'était à chaque fois comme si celui que j'étais sur le point d'acquérir venait de sortir. Ce n'est pas comme si j'avais tout téléchargé d'un coup et tout écouté en une après-midi. Il y avait un espèce de rituel, je choisissais celui qui me manquait, un à un. Le fait de les étaler m'a permis de les apprécier encore plus. 

 

 

++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Soundcloud de Madeon.

++ Son premier album, Adventure, est sorti le 27 mars chez Columbia. 

 

 

Antoine Mbemba.