Vous vouliez au départ enregistrer la totalité de ce nouvel album dans le Parlement anglais, pourquoi ?
Matthew Herbert :
Je voulais que cet album traite d'une institution. Au départ, je voulais que cet album soit enregistré entièrement dans la plus mauvaise école anglaise - notre pays est obsédé par les classements. Le bruit des murs, des enfants, du bâtiment. Ensuite, je me suis dit que je voulais l'enregistrer dans mon supermarché, les supermarchés étant à l'origine des plus gros désastres du monde, de par la façon dont nous créons et distribuons la nourriture. Et puis finalement, je me suis dit que si je voulais faire un album politique, le mieux serait peut-être de le faire au plus près de mon gouvernement, donc essayer de l'enregistrer dans le Parlement. J'ai donc fait la demande, mais parce que le gouvernement est le gouvernement, c'est un processus qui prend un temps infini. Et au final, ça ne s'est jamais fait, parce qu'ils étaient inquiets à l'idée que ma musique puisse causer des dégâts.

Quels dégâts ?
Matthew Herbert :
J'aimerais bien le savoir. Ils m'ont dit qu'ils craignaient que je ne discrédite l'image du Parlement. C'est dingue quand tu sais toutes les choses immorales qui se sont passées dans ce Parlement, tout ce que le gouvernement a fait, tous les gens qu'il a tués, même si, bien entendu, le gouvernement anglais a aussi fait des choses positives, mais bon… Au final, le gouvernement anglais est quand même assez dégueulasse, vraiment, presque pire que le gouvernement de Bush, parce qu'il prétend être un gouvernement de gauche et de se préoccuper des choses, alors que tout n'est que business. C'est drôle parce qu'on me soutient tout le temps que la musique ne peut rien changer, or là, le gouvernement lui-même me dit en fait que la musique peut changer les choses, puisqu'il se sent menacé par ma musique. C'est très intéressant, très excitant.

Vous avez d'ailleurs toujours affirmé que la musique pouvait changer les choses…
Matthew Herbert :
Oui, je l'ai toujours pensé. Dans les années 60, on pensait que la musique pouvait changer les choses pour le mieux, représenter une autre voie. Peut-être que ça n'aide pas que Bob Dylan vende des Cadillac et des Starbucks… En tout cas, il est clair que la musique peut empirer les choses. Prenons l'exemple du gangsta rap, qui a contribué à rendre les flingues cool, à placer l'hétérosexualité comme la seule forme acceptable de sexualité, à augmenter la consommation de voitures et de Hennessy... Alors que quand j'ai commencé à écouter du hip hop, il y avait des messages dans ce que disait Public Enemy ou dans ce que disait NWA. Même s'ils parlaient de « culs et de seins », il y avait des messages : ils nous racontaient ce que c'était de vivre dans la pauvreté en Amérique, c'était de la poésie.

Quel a été le point de départ de cet album ?
Matthew Herbert :
Je voulais faire un album sur une institution et qui soit enregistré entièrement dans cette institution. Je voulais aussi faire un album big band. A l'image de Johnny Cash dans la prison de Saint Quentin. Je voulais ajouter des risques à la musique, me mettre en danger. C'est très facile de parler de principes artistiques tout en buvant un verre de rosé dans un café chic parisien, c'est facile de se sentir important, mais c'est beaucoup plus dur de parler à un chauffeur de taxi ou à quelqu'un qui bosse 20 heures par jour pour survivre et de lui faire comprendre ce qu'est le sampling, la musique électronique et ce que tu essaies de faire. Je voulais que ce soit inconfortable pour moi, et une partie de ça consistait à emmener la musique dans des endroits où la musique ne va pas d'habitude. Donc dans une institution. Mais face au refus du gouvernement anglais de me laisser enregistrer dans le Parlement, cet album s'est peu à peu recentré autour de la question du pouvoir : le pouvoir de la religion, de l'argent, le pouvoir du gouvernement, de la Reine, le pouvoir de l'amour…

Vous parliez tout à l'heure de chauffeurs de taxis et de gens qui bossent 20 heures par jour, or à mon sens, votre public est plutôt du genre à boire du rosé dans des cafés chics. C'est quelque chose que vous aimeriez : que votre musique s'adresse à monsieur tout le monde ?
Matthew Herbert :
J'aimerais, bien entendu, mais je ne choisis pas mon public. Je ne fais pas des disques avec l'intention de les destiner à telle ou telle audience. Je les fais pour moi. Mais ceci étant, je pense que c'est pour cela que j'ai refait un disque de big band, parce que les big bands en live ont cette capacité à toucher tout le monde, des gens de trente ans comme de soixante. C'est une expérience visuelle, une expérience que l'on ressent avec le corps. Entendre et voir 17 personnes faire de la musique, c'est puissant. On a joué dans des festivals de jazz, de rock et dans des raves et on a toujours été accueillis chaleureusement, ça a toujours marché. J'aime ce côté universel du big band. Ça serait sans doute plus facile de toucher les chauffeurs de taxis si j'étais signé dans un grand label, mais je n'en ai pas envie parce que ça serait obligatoirement faire des compromis.

Quand vous faites un album, vous avez des intentions précises sur la façon dont vous cherchez à toucher les gens ?
Matthew Herbert :
C'est une hiérarchie de réponses. Je souhaite d'abord que les gens questionnent ce qu'ils entendent, que les gens soient curieux et qu'ils cherchent à en savoir plus. Et c'est déjà beaucoup. Maintenant, au-delà de ça, il y a toute une série de choses que je souhaiterais : que les gens achètent moins de choses, que les gens prennent moins l'avion, que les gens aident à combattre le changement climatique, que les gens ne se tuent pas les uns les autres, qu'ils s'aiment plus. Mais bon, si je peux déjà encourager les gens à penser de façon critique en écoutant ma musique, eh bien peut-être qu'ils appliqueront les mêmes principes critiques face aux olives sur la table, à leurs vacances à Tunis, aux chaussures qu'ils portent, à l'album de Jennifer Lopez. Je veux que les gens aient une relation critique et engagée avec la musique. La musique n'est pas un produit fini, elle n'est pas faite pour te faire acheter une voiture, elle n'est pas faite pour te faire te sentir mieux…

La musique n'est pas faite pour te faire te sentir mieux ?
Matthew Herbert :
Non, mon nouvel album n'est pas fait pour se sentir mieux. Si tu écoutes le morceau Non Sound, c'est le bruit de Palestiniens qui se font tirer dessus à la frontière entre l'Israël et la Palestine, ça n'est pas fait pour te sentir mieux. Mais oui, certaines parties de l'album visent à te faire sentir en vie. Dans notre société, être en vie est associé au bonheur, à la sécurité, au luxe. Mais en fait, être en vie, c'est tout autant une question de mort, c'est avoir conscience que tout est fragile, que tout est éphémère et peut disparaître à tout moment. C'est l'un des principales échecs de notre société que de rejeter la mort.

Combien de temps cela vous prend pour faire un morceau généralement ?
Matthew Herbert :
Ça n'est pas très long, peut-être quelques heures. Mais Plat du Jour m'a pris trois ans et demi de travail, et ce dernier album deux ans. Et j'avais fait entre un an et dix-huit mois de recherches avant de le commencer…

Qu'entendez-vous par recherches ?
Matthew Herbert :
Si j'écris un morceau sur la monarchie, comme Gina dans cet album, je veux mieux comprendre l'histoire de la monarchie pour définir plus clairement ce que je veux raconter. De même, le morceau sur Guantanamo est une histoire très précise sur une personne qui s'y est retrouvée, donc je veux m'assurer que les faits sont exacts, parce que cette chanson va durer jusqu'à la fin de mes jours. Pour l'album Plat du Jour, les recherches ont été très détaillées, mais comme cet album-ci traite de problématiques plus abstraites - il n'est pas question de bacon mais de la monarchie ou du conflit israëlo-palestinien -, les recherches ont été plus larges et donc plus longues. Après les recherches vient l'écriture, qui est assez rapide, deux heures pour écrire une chanson. Ensuite, j'emmène tout ça chez l'arrangeur, qui travaille pendant trois mois environ. Ensuite l'enregistrement avec le big band, puis je rajoute les sons et je finalise les morceaux, et enfin le mixe. Cet album m'a pris disons deux ans. C'est beaucoup de travail. Parfois, je me dis que j'aimerais refaire des disques électroniques…

Pourquoi vous compliquer la vie alors : par peur de vous ennuyer ?
Matthew Herbert :
Disons que je pense que ça peut être très ennuyeux de se répéter artistiquement. Je trouve ça dommage que l'establishment artistique perçoive la répétition d'un style comme une valeur positive. Ça peut-être quelque chose de bien, mais en général, je pense que les gens qui se répètent versent dans la facilité. C'est plus facile de parler de Rothko que de Picasso, qui a fait des choses incroyablement différentes tout au cours de sa vie. Il aurait pu garder le même style, mais il a décidé de changer, et donc se mettre en danger.

Vous vous intéressez toujours à la dance music ?
Matthew Herbert :
Oui, toujours. Elle sera à jamais dans mon coeur. J'ai toujours beaucoup d'amis dans ce monde, et j'y reviendrai, mais je trouve que son manque d'ambition est vraiment triste. Ça me déprime de voir qu'elle se contente d'être de l'entertainment et rien d'autre. Ce n'est pas la dance music que j'ai connue quand j'ai commencé. A cette époque, c'était une musique politique. On pouvait entendre un sample de I Have a Dream de Martin Luther King dans un morceau - et même si c'est de très mauvais goût, au moins ça avait l'honneur de contenir un message. En Angleterre, la dance music était politique parce que Margaret Thatcher essayait d'interdire la musique électronique et la house, c'est de là qu'elle vient. Or maintenant, elle est devenue comme le hip hop mainstream, et Groove Armada signe des deals avec Bacardi. Tant mieux en même temps, désormais, on est un peu divisés. On peut dire qu'eux, ce sont les enculés de commerciaux et que le reste d'entre nous essayons de faire quelque chose de réfléchi, d'artistique, avec un peu d'âme…

Vous avez dit dans une interview « la musique électronique n'a jamais été aussi conservatrice » : conservatrice au niveau musical ou conservatrice au niveau politique ?
Matthew Herbert :
Les deux. La musique électronique aime à penser qu'elle est libérale, mais elle est conservatrice car elle ne semble pas avoir d'ambitions politiques si ce n'est celle de faire de l'argent. De nombreux musiciens se vendent comme des marques, ils vendent des T-shirts et d'autres produits dérivés. Conséquemment, ça ressemble de moins en moins à un processus artistique mais plus à un processus commercial. Donc cela devient conservateur en ce sens.

Mais la musique se dirige vers la gratuité, donc en cela, ne pensez-vous pas que les artistes sont en droit de vendre ce qu'ils peuvent pour gagner de l'argent ? En quoi vendre des produits dérivés est forcément quelque chose de négatif ?

Matthew Herbert : Parce que cela déforme les principes artistiques et que cela altère le discours. La musique est un catalogue d'histoires sur ce qu'est la vie d'un humain à un moment donné, or dans vingt ans, on écoutera la musique d'aujourd'hui et on n'entendra absolument rien sur l'Irak, sur le changement climatique, sur les attentats suicides, sur tous ces sujets fondamentaux. Les musiciens sont censés être des raconteurs d'histoires, nous sommes censés léguer des choses à nos enfants pour qu'ils connaissent notre époque. Je sais que je suis un peu dur et critique, mais je pense que si tu vends des tonnes de T-shirts et que tu te contentes de faire de la musique jetable, alors tu commences à ressembler étrangement à Starbucks et à fonctionner avec les mêmes principes capitalistes.


++ matthewherbert.com
++ myspace.com/matthewherbert


Par A.C // Photos : Ali Mahdavi.