C'était déjà un fait acquis, mais tu es un personnage unique dans le paysage musical actuel. Tu fais ce que tu veux, tu prends du temps pour toi et ta famille, tu ne te mets aucune pression en termes commerciaux, tu ne t’obliges pas à pondre des tubes alors qu’on sait que tu sais le faire... C’est rare.

Róisín Murphy : Oui, c’est vrai. Mais je ne me pose pas la question - honnêtement, tout s'effectue de manière intuitive. Après, il est vrai que je fais toujours ce que je veux : personne ne m’a jamais dit quoi faire. Il arrive que je fasse des choses, et c’est seulement après coup qu’on m'avoue que je n’aurais pas dû procéder ainsi... (Rires)

 

Tu n’as eu de pression d'aucune part pour écrire des tubes ? Parce que tu as prouvé que tu sais en composer.

Vraiment, tu crois ? Disons que j’ai essayé. Avec l’album Overpowered, j’ai fait un album pop - un bon album pop -, mais il n’a pas été très populaire !

 

Tu n’es pas en quête d’un hit ?

Non, il n’y a aucune quête à remplir. Tu sais, si je repense à l’un de mes hits comme Sing it back par exemple, je n’en suis pas très fière... (Rires).

 

Róisín en 1998.

 

C’était un accident cette chanson de toutes façons, non ?

Non, c’était très délibéré - en tout cas pour ma part. A la base, je l'ai composée comme un morceau de house. C’était un peu ma réponse au club new-yorkais le Body and Soul, où j’avais passé deux mois. C’était la folie, et je me souviens que François, le DJ du club, avait créé cette ambiance démente où tout le public lui chantait les chansons en retour ("sing it back", ndlr). Ca m’est resté en tête, puis je rentrée à Sheffield. Là, j’ai dit à Mark (Brydon, l'autre moitié de Moloko, ndlr) que je voulais faire un disque de house. Il m’a donc produit un beat de house, et ensuite j’ai écrit le reste. C’était à l’époque de notre deuxième disque, mais les choses étaient compliquées : on avait un peu perdu la foi et on trouvait que le morceau n’avait pas sa place sur cet album. Alors je l’ai légèrement modifié pour qu’il s'y insère plus naturellement. Mais cet album fut une déception en termes de ventes. Il faut aussi savoir que c’était à une époque où beaucoup de monde produisait des «tubes» avec des remixs. C'est pourquoi j'ai eu l’idée d’en faire un remix : ce n’était pas du tout un accident ! Le label voulait que ce soit Todd Terry qui s'occupe de ce remix ; c’est ce qu’il a fait, et c’était cool, mais selon moi, le morceau n’avait pas le potentiel d’un tube. Puis de son côté, sans qu’on le sache, Boris Dlugosch bossait sur un remix (qui fut l'un de ses plus grands succès, ndlr) qu'un jour, on a trouvé dans la boîte aux lettres ! Le sentiment que j’ai eu quand j’ai entendu son mix était hyper-intense, je me voyais déjà en train de chanter la chanson à Top of the Pops, je savais que ce serait un énorme tube. Mais j’ai dû me battre avec la maison de disques, qui préférait sortir la version de Todd Terry, sans doute parce qu’elle avait dépensé beaucoup d’argent sur ce coup-là. Puis le morceau a été joué à la Miami Winter Conference et a cartonné : c’est comme ça que l’histoire est née. Ce n’était donc pas un accident, je me suis battue pour que ça arrive. Mais ça ne me représente pas vraiment, ni moi ni ma musique. On va dire que c’était une facette de moi à l’époque.

 

En réalité, je perçois ta discographie comme une énorme boîte de nuit, avec plein de salles et d’ambiances différentes. Dans quelle salle aimes-tu le plus traîner ?

Je te répondrai que je n’ai pas à choisir car il s'agit de ma boîte de nuit ! (Rires)

 

Comment l'appellerais-tu ?

Discorientation !

 

 

Tu as dit aimer adopter le rôle de muse dans tes relations sentimentales ; est-ce à dire que tu ne peux pas envisager une relation amoureuse qui ne serait pas créative par ailleurs ?

Oui, c’est vrai que j’ai tendance à adopter ce rôle. Mais je pense aussi que tout est connecté.

 

Mais à quel point es-tu une muse pour autrui ? Parce qu'on a quand même l’impression que tu décides de tout…

Oh, je ne suis pas une softy, ça c’est clair ! (Rires) Disons que je ne suis pas une muse facile, ou une muse passive. Avec Mark, j’étais jeune - j’avais 19 ans et lui en avait 33. Lui était déjà un producteur de musique ; moi, je ne voulais même pas faire de la musique, je voulais simplement "être artiste". On a commencé à faire de la musique, mais lui avait déjà connu beaucoup de désillusions. L’album sur lequel il avait bossé juste avant de me connaître avait été retiré des ventes au bout de deux semaines alors qu’il avait travaillé dessus pendant un an... Ca l’avait plutôt déprimé, et moi j’en rajoutais des couches. Ce qu'il avait fait, c'était de l’acid-jazz, et je trouvais ça chiant : je lui disais «c’est de la merde ! C’est de la grosse merde !». J’étais un peu une connasse. Au début de Moloko, j’étais dure et j’avais des avis arrêtés sur tout. Mais c’était aussi une histoire d’amour ; on s’est marrés, c’était très passionné, tout était mélangé, la musique et l’amour... Nous ne faisions qu’un.

 

Tu as réalisé ton premier clip Exploitation. Qu’as-tu retiré de cette expérience ?

J’ai adoré le faire. La seule chose qui m’a déplu, c'était de devoir prendre la décision de réaliser - ou pas - ce clip. J’ai fait plusieurs nuits d’insomnie à cause de cette question. Mais j’ai toujours été très impliquée dans l’aspect visuel de mes projets, j’adore ça. Mais sur ce coup-ci, j’ai eu le contrôle artistique total, et c’est un sentiment incroyable.

 

Róisín aujourd'hui.

 

Tu voulais le faire depuis longtemps ?

Oh tu sais, quand tu entends que plein d’autres personnes le font aussi, ça te donne une putain d’envie de le réaliser !

 

Quels sont les clips qui t’ont le plus marqués ?

J’aime les clips de Michel Gondry, surtout celui pour les Chemical Brothers (Star Guitar, ndlr). Pour moi, c’est la vidéo pop parfaite et ultime. J’aime aussi les clips de Chris Cunningham pour Björk. J’ai aimé travailler avec mon amie Elaine Constantine, qui a tourné un film sur la northern soul et qui avait réalisé pour Moloko le clip de Familiar Feeling. Elle m’inspire beaucoup.

 

 

Trouvera-t-on des chorégraphies sur ta prochaine tournée, comme ça a pu être le cas auparavant ?

Je ne pense pas ; cet album est plus axé sur la musique, il n’y aura que des musiciens sur scène, on va changer et s’échanger pas mal d’instruments. Je veux vraiment que les gens écoutent, cette fois-ci. Il n’y aura pas de choristes, ce ne sera pas axé mode non plus, comme ça a pu l’être auparavant avec toutes les tenues extravagantes que j’ai portées. C’est une nouvelle ère qui s'inaugure.

 

Il y a quelques années, tu disais : «je ne peux même pas m’imaginer monter sur scène en jean et en t-shirt»…

Hé bien peut-être que c’est ce qui va se passer cette fois-ci ! (Rires) Non, je ne pense pas, mais simplement, je veux enlever plusieurs couches et exprimer quelque chose de différent.

 

Pardon, mais peut-on utiliser ici cette expression ultra-éculée en France : tu as sorti ton «album de la maturité» ?

D’une certaine manière, oui. Les paroles sont poétiques, la musique est constituée d’une multitude de paysages différents, elle n’est pas linéaire... Cet album n’a rien à voir avec ce que j’ai pu faire auparavant. Même au niveau des paroles, c’est poétique mais c’est compréhensible, - d’une certaine manière, c’est un songwriting plus sincère. La musique électronique te force à être linéaire et la pop aujourd’hui est très «couplet-refrain-couplet», tu ne peux pas faire autre chose, or j’ai voulu m’échapper de ce schéma. Autrefois, quand les gens s’asseyaient à un piano pour composer une chanson, les chansons ne ressemblaient pas à cela. J’ai voulu faire des chansons avec des vrais musiciens, qui ne se forcent pas à aboutir à un refrain hyper-catchy. Mes chansons sur cet album se baladent, il y a plein de cassures, de rebondissements. C’est un voyage ; tu ne trouveras pas de refrains sur cet album. Quelque part, les chansons de Burt Bacharach n’avaient pas forcément de refrains non plus, par exemple ; à un moment donné, il y avait bien sûr toujours une phrase un peu catchy, mais ce n’était pas le but ultime de ses morceaux.

 

Róisín en 2008.

 

Que penses-tu de l’industrie du disque aujourd’hui ?

Elle me plaît : aujourd'hui, j’ai plus de contrôle et de puissance qu'auparavant sur mon oeuvre, par exemple. Même à travers les réseaux sociaux. J’ai fait cet album sans chercher de contrat avec une maison de disques, je l’ai juste fait. Je l’ai fait en pensant que je pourrais le sortir d’un million de manières différentes, puis j’ai signé un contrat de license, voilà comment ça s’est passé. Je n’avais pas de maison de disques hyper-paternaliste sur le dos qui était tout le temps par-dessus mon épaule à regarder ce que je faisais.

 

Tu es très active sur Instagram. Et tu ajoutes #hairlesstoys, comme le nom de ton album, sur plein de photos. Que signifie «hairless toys» pour toi ?

(Rires) Oui c’est juste ! «Hairless toys» induit une esthétique assez étrange, c’est assez abstrait et difficile à expliquer. Mais je peux regarder quelque chose, une horloge dans un café ou le trench-coat d’une femme, et te dire si c’est #hairlesstoys ou pas.

 

C’est quelque chose de stylé, quelque chose que tu aimes ?

C’est quelque chose d’étrange, de perturbant - mais quelque chose qui rappelle l’enfance, aussi. C’est quelque chose de froid, de brutal, un peu vintage mais avec un aspect désuet un peu crade. Dans le livret de mon album, il y a huit images de moi avec huit looks différents. Comme un catalogue un peu bizarre de 1972 que recevra une femme au foyer de banlieue. Tout ça est très abstrait.

 

Róisín en 2013.

 

A chacun de tes albums, tu fais émerger un nouveau personnage, une nouvelle facette de ta personnalité. Est-ce que tu te réveilles un beau jour avec un nouveau délire en tête qui t’obsède et que tu te dois de faire vivre ?

(Rires) Ca dépend ! Pour cet album, le délire s’est développé. Il a réellement pris vie quand il a été question de faire les premières photos pour le livret. Après une longue pause, il fallait que je me replonge dans une toute nouvelle imagerie. J’ai fait quelques photos pour Mi Senti, mais c’était assez léger, je n’ai pas plongé dans un gros délire. Mais Hairless Toys, qui m’aide à décrire de manière très abstraite un certain concept, vient au départ d’un malentendu. J’étais avec Eddie en studio, et je disais «careless talk» dans une chanson ; il a cru que je disais «hairless toys», et c’est resté depuis lors. Ca n’a rien à voir avec des jouets ou le fait de ne pas avoir de cheveux. Un immeuble peut être «hairless toys», une chemise peut être «hairless toys», une personne peut être «hairless toys»... tout comme une pièce ou une émission télé. C’est un concept, une sensibilité. Quand vint le temps de faire ces photos, je ne voulais pas partir sur un trip trop mode, trop extravagant, je voulais repartir de zéro. Alors on y retrouve beaucoup de pièces vintage, car je ne voulais pas être associée à un créateur en particulier.

 

Disposes-tu d'un entraînement particulier pour ta voix ? Elle est peut être très douce comme très rauque, le spectre de ses possibilités est assez impressionnant. On a l’impression qu’elle évolue en permanence.

Non, je fonctionne de manière assez expérimentale ; c'est parfois le moment venu, en studio, que je me rends compte que ma voix peut émettre tel ou tel son. Je pense que ma voix chantée ressemble de plus en plus à ma voix parlée - d'une certaine manière, elle est de plus en plus sincère. La seule chose remarquable que j’ai pu faire concernant ma voix a été d’arrêter de fumer il y a six mois. Mais je ne suis pas de discipline en particulier. Pour être honnête, je pense que j’ai un énorme égo, mais mon égo n'est pas particulièrement lié à ma voix : ce n’est pas ça qui compte le plus pour moi.

 

Et pourquoi ne pas avoir fait de clips pour l’EP Mi Senti ? D’ailleurs, quelle surprise merveilleuse ce fut... Tu as sorti ça de ton chapeau, comme ça.

(Rires) Mon fils est à moitié Italien, ça me semblait naturel de me pencher sur la question et la culture italiennes à un moment donné. Je suis entourée d’italiens depuis quelques années désormais - que dis-je, je suis écrasée par eux ! (Rires) Je ne voulais pas m’emmerder à faire une vidéo, je voulais me concentrer sur la musique. C'est tout.

 

 

Que penses-tu des popstars d’aujourd’hui ? Y a-t-il des personnages forts que tu aimes ?

Quand j’ai fait l’EP Mi Senti, je me suis plongée dans cet univers des années 70, et je peux te dire que personne n’arrive à la cheville de Mina. C’est marrant : elle a toujours fait partie de ma vie, pendant des années on me parlait d’elle, on me jouait sa musique... et puis un jour, ça s’est carrément imposé. Je peux partir dans un vortex sur YouTube et regarder des clips d’elle pendant des heures. A l’époque, les productions italiennes à la télévision étaient extraordinaires : la réalisation, les mouvements de caméra, les décors, tout était absolument superbe. Si tu compares Mina aux divas des années 60 en Angleterre, hé bien tu te rends compte qu’elle était formidablement moderne dans sa façon d’être, même si elle évoluait dans un environnement résolument sexiste et macho. En Angleterre, on avait Dusty Springfield ; je l’adorais, elle, sa voix et sa vulnérabilité. Mais tu sentais que tout l’accablait, ses vêtements, son maquillage, sa grosse coiffure qui l’étouffait... Alors que Mina, elle tuait et maîtrisait tout. Peut-être que Madonna a réussi à égaler ce charisme-là quand elle était au top de sa carrière. Parfois, je me dis qu’on a tutoyé les sommets de l’humanité et qu’on ne peut que s’attendre à une chute inévitable.

 

 

Mais tu es là toi, pourtant…

...mais tout le monde s’en bat les couilles ! (Rires)

 

Ce n’est pas vrai - tu as tellement de fans qui sont surexcités à l’idée que tu sortes un nouvel album.

J’en ai quelques-uns, oui, heureusement. Mais je suis dans une position très particulière : je ne suis pas une superstar, et je ne suis pas non plus une artiste indé hypra-confidentielle. Je me sens comme la middle class de la musique. Et la middle class se fait toujours squeezer de partout et de toutes les manières. J’ai tout de même de la chance car je suis là depuis longtemps, j’ai une belle vie, je fais ce que je veux, je dispose de mon contrôle créatif... J’ai une belle maison et j’ai assez d’argent pour prendre mon temps et m’offrir de chouettes vacances de temps à autre. Mais je ne suis pas blindée de thunes non plus. Ceci dit, je suis assez chanceuse au final. Je ne suis pas obligée de me battre, de jouer un jeu pour rester «au sommet». Quand je vois Madonna aujourd’hui, qui est au bout du rouleau quand des stations de radio ne veulent plus jouer ses nouveaux disques, ça me fait vraiment de la peine. Elle essaie coûte que coûte de s’entourer de gens cools pour essayer de rester dans le game, mais moi, je ne voudrais jamais jouer ce game. Jamais. Et je n’ai pas besoin de faire ça. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de personnes dans ma position. Non, vraiment, je suis la middle class de la musique je te dis !


++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Instagram de Róisín Murphy.
++ Le nouvel album de Róisín Murphy, Hairless Toys, sort le 12 mai prochain chez PIAS et est disponible ici en pré-commande, et sa discographie est en écoute intégrale sur Deezer.

++ Róisín Murphy sera en concert le 6 juin au festival Heartbeats, près de Lille.

 

Sarah Dahan.