C’est donc Sam Tiba et Panteros666 qui représentent le club au fil de cette discussion en avant-première exclusive et intergalactique pour parler de Discipline, la machine à tubes de 15 titres, et prendre la température avant une tournée à jouer live leur douce house. Si l’entretien démarre par un sympathique «bonjour Brun Magazine», il s’achève naturellement sur le dubstep et… le communisme. Entre les deux, on parle vite fait sur la famille et Booba, dans le respect. 

 

Le premier EP issu de l’album (From the basement to the roof) sort en ce moment, et j’ai l’impression que les EP électro ne servent plus que de faire-valoir promotionnels. Votre avis là-dessus ? 

Sam Tiba : Ça permet aussi de toucher d’autres publics sur tout le spectre dancefloor et tenter différents genres, pour différents moments de la nuit. Parfois, un remix peut aussi t’apporter beaucoup de lumière sans raison particulière. 

Panteros666 : C'est comme le casino : la plupart du temps tu perds, mais si t’as de la chance, tu peux avoir une magie sur un titre. Le remix de MikeQ avait du sens ; vu qu’on jouait beaucoup de voguing, on avait envie de faire passer un de nos titres dans sa moulinette, et il en a fait un titre jouable partout. 

 

Votre album par contre est vraiment surprenant, on a l’impression d’un nouveau groupe. Vous cherchiez cet effet de surprise ?  

P. : On ne l’a pas encore fait écouter, sinon à nos très proches, qui voyaient le projet évoluer. Mais oui, on a fait en sorte que personne ne se doute de ce qui allait se passer. Jusqu’alors, Club cheval était une suite de tests en tant que quatre producteurs ensemble, mais là, sans gommer nos personnalités, on a construit une nouvelle entité cohérente. 

 

Il y a un truc : peu importe ce que vous utilisez, le filtre commun, c’est de remettre de la soul dans tout ce bazar ? Voire du R'n'B, non ? 

S. : J’aime bien le mot soul

P. : Le R'n'B a un sens plus fonctionnel - c’est un mélange de Rythm’n’Blues, de soul et de hip-hop, créé pour le commerce, donc ça a toujours une connotation un peu plastique, alors que soul traduit tout de suite l’émotion. En tant que Français, on compose avec des émotions : chaque Français est poète par rapport aux Cainris, chaque Français compose avec ses tripes. 

S. : Même s’il n’y a aucun style qui me dérange, on met vraiment toutes les musiques sur le même pied d’égalité. J’adore Call Me Maybe de Carly Rae Jepsen, par exemple. 

 

 

Vous n’avez pas non plus de schéma couplet-refrain qui revient régulièrement. Il y a quatre interludes dans l’album. Vous avez cherché un format hybride ? 

S. : Nous, on vient d’un monde où ça commence par un kick pendant une minute, donc cet album pour nous signifiait se lancer dans nouveau format. En résumé, la dernière année où l'on a planché sur cet album est marquée par des expériences avec DJ Kore, notre producteur (producteur occasionnel de Booba, Rohff, Scred Connection… nda). Mais, au delà des expériences : le plus dur dans la musique, c’est de faire un truc simple.

P. : Et on s’est senti de relever le défi de faire quelque chose d’universel à nous quatre. On s’éclate dans des niches chacun de notre côté, mais ensemble, on voulait faire un album pour faire comprendre notre musique à nos mères, à des mômes de 15 ans, à des Américains… 

S. : Moi ça me faisait ramasser de rentrer le dimanche aux repas de famille et qu’on «passe ma musique» pour faire écouter à la famille, médusée d’entendre juste un kick pendant une minute ! Mes tantes comprenaient rien ! 

P. : [imite :] «Euh… les jeunes aiment bien !» (rires) 

S. : Ouais, mais c’est chiant de s’excuser, justement. 

 

Vous avez l’impression d’être devenu un groupe de rock électronique ? 

S. : Complètement. Et pour moi, c’était très important, car les autres (Panteros666, Myd et Canblaster, nda) ont tous déjà eu des groupes. Là, on sort de résidence à la Paloma (une nouvelle scène moderne à Nîmes, ndlr) où j’ai joué mon premier live, et, après quatre ans à bosser ce disque ensemble, on arrive à se parler en un regard, comme des musiciens de scène. La réaction des gens, les meufs qui dansent tout de suite, c’était très encourageant. 

P. : Quand on joue en solo, les gens dansent seuls, alors qu’en live de Club cheval, ils dansent en nous regardant. Le fait de transposer toute notre musique sur scène en plein de machines (entre autres : 6 synthés, une batterie électronique, un transformateur de voix, des percussions chinoises etc, nda), ça donne des perspectives de groupe, de deuxième album, de tournées sur des banquettes de Renault Master qui collent...

 

 

Haha, tu veux dire que vous allez descendre en standing ? 

S. : Un DJ arrive avec sa clé usb, il est payé plus qu’un groupe : c’est une réalité logistique. Un DJ coûte quatre fois moins qu’un groupe. 

P. : Et dans un club, les gens claquent plus de thunes qu’à un concert où tu payes juste une pauvre bière à l’entracte ! Mais on veut rentrer dans cette nouvelle économie. 

 

Dans vos références, vous ne citez jamais de choses qui datent d’avant Underworld, alors que vous pourriez faire comme tous les DJ's et citer les premiers albums de Prince... On dirait que vous mettez en premier lieu vos contemporains en avant ? 

P. : On peut te faire une liste de 800 noms, mais ça fait chier le name dropping de trucs anciens.

S. : Je me souviens d’une interview de Muse où ils disaient que leur influence, c’était Chopin. J’avais trouvé ça tellement dégueulasse ! Je préfère dire que nos influences, déjà, c’est nous quatre, le monde autour de nous, un milliard de trucs, mais c’est pas le propos de s’attacher à un héritage. Regarde, toi, tout le monde : personne ne sait bien définir Club cheval.  

 

Oui, mais il y a un autre fil conducteur - j’ai ainsi l’impression que vous cherchez toujours à utiliser un son, house ou techno par exemple, d’une nouvelle manière ? 

S. : Exact. Je matais un documentaire sur les synthés Moog il y a peu, on y voyait la réaction des gens qui découvraient un son électronique. Et t’avais des gens qui se barraient de la salle parce qu’ils étaient trop angoissés ! J’aime beaucoup arriver à ça : trouver un son dont on ne comprend pas tout de suite la provenance. Ça va toucher des instincts, et ça va toucher à fond les producteurs aussi. 

 

 

Vous êtes peut-être le premier supergroupe de producteurs ? 

P. : Ha, ça on ne sait pas. Souvent les groupes se créent, puis les membres partent en solo. On a pris le truc à l’envers. On avait d’abord une carrière solo, et on s’est rejoints. C’est assez inexplicable. 

S. : Moi au début, j’étais fan hardcore de rap, je mixais du baile funk, et lui ne me parlait que d’italo-disco, alors que je ne savais même pas que ce style existait ! Mais un jour, on s’est rencontrés comme n’importe qui, en soirée, et on a tout de suite su qu’on allait faire un groupe. 

 

Vous étiez déjà dans la musique ? 

P. : J’avais eu le cerveau retourné par la soirée Paris Terror Club à la Fabric de Londres avec Teki, Surkin et Bobmo. Ils avaient tout défoncé avec des laptops. À l’époque, j’étais déjà en train de bidouiller chez moi avec des séquenceurs des trucs expérimentaux, j’étais assez fan de Battles, des séquences asymétriques et à la fois des trucs super kitch italiens. Mais je n’avais pas d’exemples autour de moi de gens qui réussissaient à vivre de la musique. 

 

Vous faisiez quoi avant ? 

S. : On a fait Sciences Po Lille pour avoir un bon plan B. Et moi, j’avais le complexe de l’imposteur : je me demandais jusqu’où j’allais réussir les nouveaux trucs dans lesquels je m’aventurais ! Je ne me voyais pas du tout là : c’est assez rare le côté vocation dans la musique, c’est tellement aléatoire. Et puis si ça n’avait pas un peu marché, je ne sais pas si j’aurais eu les couilles de m’accrocher. 

 

Vous pensez quoi du nouveau Booba ? 

P. : On n’a pas encore écouté, mais c’est marrant, DJ Kore a produit du Booba. Ce gars a été l'un des plus big producteurs de R'n'B en France, ses disques d’or vont de Rohff à Magic System. C’était un autre monde pour nous. Et il a tout de suite compris le délire de l’album, et a rajouté quelque chose. Au départ, on partait sur des samples de voix, et c’est lui qui nous a mis en lien avec des vrais mecs de la soul de Miami pour faire les pistes vocales, comme de vrais instruments. C’est presque lui qui nous a fait refaire l’album, il nous a renvoyé bosser notre copie. 

 

 

Justement, l’album s’appellera Discipline : c’est parce que vous avez arrêté un mode de boulot «trop bordélique» ? 

P. : C’était 4 mecs ensemble, il fallait tout faire rentrer dans une valise, sans que la valise soit boudinée ! 

S. : C’était aussi une discipline de travail - on ne fait pas un album en bossant deux heures par semaine. Dans Club cheval, il y a zéro bataille d’égo, et pour moi la discipline, c’est ça : mettre l’égo de côté et le boulot devant. Mais ça n’est pas une finalité, la discipline sert à accéder à la liberté, à la fiesta. Un bon exemple : Panteros666, quand tu le rencontres, tu penses que c’est un rigolo avec ses cheveux bleus. Et c’est le mec qui bosse le plus que j’ai rencontré. Et c’est aussi le mec le plus normal. C’est sa discipline qui lui permet de se lâcher sur scène. Ça serait difficile de ne pas tailler un mec comme ça si c’était un branleur. 

 

Vous aviez une pression venant de l’extérieur sur votre album ? 

P. : Non - quand on attend ton album depuis 4 ans, la pression disparaît. La vraie pression, c’était de plaire aux trois autres membres du groupe et à DJ Kore, qui mettait un critère de qualité niveau Mercedes. C’était celui qui mettait un tampon rouge AOC. 

S. : Ce qui nous a maintenu motivés pendant tout ce temps, c’est qu’on s’est toujours dits que notre musique est bien. Faut savoir se détacher du complexe d’infériorité très français. Moi, maintenant, les commentaires négatifs glissent sur moi, alors qu’avant je pouvais bader deux jours pour un tweet haineux. 

 

 

Alors quels sont vos objectifs avec cet album ? 

S. : Mon objectif était qu’au prochain repas de famille, on écoute un morceau de Club cheval et que ma famille trouve ça bien. 

P. : C’est important d’avoir la reconnaissance de tous les genres d’êtres humains, tu ne peux pas te dire que tu ne vas pas parler à tout le monde. Sinon, tu ne fais pas avancer la musique en France, ni la culture et la société. C’est comme les idées politiques, ça vient toujours d’un petit groupe, puis ça monte au Sénat, au Parlement... Et puis c’est le peuple qui récupère le truc et qui nique tout. 

S. : Ouais, le communisme, c’était une niche, c’était comme le duspteb anglais. 

P. : Maintenant le dubstep, c’est ce qui fait danser tous les immigrés coréens et mexicains aux US. Ils sont en train de découvrir une nouvelle rave, et nous, on est carrément pour ça. 

 

++ La page Facebook et le compte Soundcloud de Club cheval.

++ From The Basement To The Roof, le premier album du groupe, est sorti le 27 avril dernier.

 

 

Bastien Landru // Crédit photo : Études Studio Priscillia Saada.