Certaines personnes vous décrivent comme les nouveaux working class heroes. Vous êtes d’accord avec ça ?

Jason Willamson : Personne ne parle de ce qu’on parle, de ce que vit la majorité des gens en Angleterre.

Andrew Fearn : Maintenant qu’on le fait nous, il est devenu presque trop tard pour d’autres de composer en suivant le même point de vue que nous. Mais lors des concerts, on voit qu’il y a un répondant.

Jason : Ca n’a pas tant à voir que ça avec le fait d’etre working class, mais plutôt avec le fait d’être un être humain et d’en avoir ras le cul d’avoir à gérer la pression au quotidien pour survivre. Il n’y a pas de fierté ou de passion à être working class - c’est simplement une réaction à la vie qu’on mène, à la frustration qu’on ressent, au fait de ne croire en rien. On ne peut pas se tailler la part du lion, ce n’est pas possible ; du coup, on commente ce qu’on voit autour de nous, et ça nous fait déjà beaucoup de bien.

 

La musique a-t-elle sauvé votre vie ?

Andrew : La musique m’a déjà sauvé la vie plusieurs fois. Pouvoir se concentrer sur quelque chose de créatif plutôt que de devoir se fader un job alimentaire horrible avec que des cons, c’est quand même mieux.

Jason : Quand tu es jeune, tu veux échapper à une vie toute tracée, aux trois huit, et la musique permet en quelque sorte de t'y soustraire et de te rendre libre. Après, pouvoir en vivre, c’est une autre histoire... Ca fait des années qu’on fait ça, on a eu plusieurs projets, on s’est fait rejeter, ignorer, mais on a tenu bon. On s’est améliorés - et puis on est devenus plus honnêtes avec nous-mêmes. C’est ainsi qu’est né Sleaford Mods.

 

 

Vous vous sentez isolés sur la scène musicale anglaise actuellement ?

Jason : Il y a quand même quelques groupes qu’on a appris à connaître et aimer, comme Fat White Family. On a la même attitude. Mais sinon, on n'a pas de connection avec d’autres groupes. C’est bizarre, ce milieu ; tu vois, on a presque cinquante ans, et c’est nous qui faisons de la musique fraîche et excitante qui parle aux gens. C’est étrange.

 

Qui étaient vos héros d'hier, et qui sont ceux d'aujourd’hui ?

Jason : Paul Weller (de The Jam et The Style Council, ndlr), les Sex Pistols, Public Enemy, les Stone Roses, Oasis à un certain degré... Je ne suis pas dans le foot, donc pas les footballeurs. Non, je te dirais plutôt mon grand-père, ou des gens normaux !

 

Mais ces mecs-là, tu les rejettes, tu ne veux pas entendre parler d’eux alors qu’ils te font des appels du pied pour des collaborations ou autres...

Jason : Oui, je les rejette car ils ont changé. Leur état d’esprit ne correspond pas à mes valeurs.

Andrew : Ils sont devenus fake, quoi.

Jason : Pourtant, quand tu rencontres ces mecs, ils sont très sympas - mais il y a une différence entre leurs images publique et privée. Ils en sont réduits à jouer un rôle, c’est dommage.

 

Est-ce que votre musique attire tous les milieux sociaux ?

Jason : Oui, plutôt, ça va de la classe laborieuse à la middle class.

 

 

N’y a-t-il pas une certaine hype autour de vous ? Il est de bon ton de vous écouter en Angleterre ; n'est-ce pas par frisson de l’inconnu, des petites frappes de l’Angleterre, des laissés-pour-compte ? Vous n’avez pas «peur» de ça ?

Andrew : Ca dépend de ce que tu veux vivre, de ce que tu attends de la vie. Si tu peux te la coller tous les soirs après les concerts, prendre de la drogue de manière quotidienne, tu peux. Nous, on l’a fait dans notre vingtaine ; on est dans la quarantaine là, on est crevés.

 

Diriez-vous que vous êtes un groupe politique ?

Jason : Du point de vue de notre regard sur la société, oui, bien sûr. Mais nous ne sommes pas un groupe «de classe», je dirais plutôt que nous sommes un groupe humaniste.

Andrew : Comparé aux autres groupes, oui !

 

 

Comment réagiriez-vous si David Cameron disait aimer Sleaford Mods ?

Jason : Il ne le dirait pas. C’est comme si moi, je te disais que j’aime un groupe abstrait de folk suédois.

 

Il a bien dit un jour qu’il était un fan des Smiths... Et d’ailleurs, Johnny Marr le lui avait interdit !

Jason : David Cameron est tellement naze... Il plane totalement. Tu sais, l’aristocratie et la haute bourgeoisie anglaise sont totalement déconnectées de la réalité.

Andrew : Se représenter David Cameron en train d’écouter William, it was really nothing avant de sortir est une idée absolument terrifiante.

Jason : Je pense que Cameron a dit cela par rapport aux Smiths car il y a quelque chose de très anglais et de très classique dans ce groupe, et la voix de Morrissey l’est aussi. Et puis ses paroles sont assez étudiées.

 

 

Pourquoi n’y-a-t-il pas de manifestations sociales en Angleterre ?

Jason: Parce qu’on est des feignasses. Tu sais, tant qu’on a de quoi se payer une bière, on ne bouge pas. Les gens baissent les bras de toute façon, ils abandonnent.

Andrew : Les gens crient à la récession, mais les pauvres sont déjà pauvres ! Alors ça ne les affecte pas. Ils sont exclus quoi qu'il arrive.

 

Que pensez-vous de Little Britain cette émission comique anglaise (et culte, notamment grâce à cette dame, ndlr) qui dépeint la working class avec beaucoup d’ironie ?

Jason : C’est de la merde, ce sont des fils de pute.

Andrew : Les acteurs de la série ont des parcours très classiques, ils viennent de la BBC, ils ont travaillé dur, ils sont assez bons à ce qu’ils font. D’ailleurs, au début, ce programme était bien - mais c’est devenu une parodie de ce que c’était, et c’est un programme désormais scandaleux en tous points. Pourtant, on a de très bons humoristes en Angleterre, on est doués pour ça dans ce pays !

 

 

Qui aimez-vous, alors ?

Jason : Alan Partridge (personnage fictif incarné par le grand Steve Coogan, ndlr), The Thick of it (sitcom satirique sur le gouvernement britannique, ndlr), Charlie Brooker est très bon aussi... Et puis bien sûr The Office, qui est un classique. Car il faut bien dire que la chanson du générique me donne toujours les larmes aux yeux ! C'est Handbags and Gladrags de Rod Stewart, elle est tellement triste.


 

++ Le site officiel et la page Facebook de Sleaford Mods.

++ Leur nouvel album, Key Markets, sort le 10 juillet prochain.

 

 

Sarah Dahan.