Comment as-tu mis les pieds dans le monde du porno ?

David : En 2010, j'ai été branché en par un mec sur internet, à partir d'un réseau social, Gayromeo (renommé Planetromeo, ndlr)... On se connaissait plus ou moins de vue, à travers les soirées au Lab, au Berghain, des soirées fétichistes de différents ordres, où on se croisait régulièrement. On a commencé à communiquer, et il se trouve que c'était un producteur porno.

 

Ces soirées dont tu parles, elles tournaient autour de quel genre de fétichisme ?

Fétichisme sport. Sport prole (prolétaire, ndlr), working class. Berlin est particulièrement généreux à ce niveau-là, il y a des tas de soirées tout le temps. Un jour, donc, ce gars m'a dit : « Tiens, ça t'intéresserait de tourner dans le prochain machin ? Je te verrais bien là dedans, ça t'irait bien... ». A cette époque-là, je venais de faire des photos pour un copain à moi qui, justement, était en train d'écrire un bouquin sur le fétichisme. Un photographe était venu de Paris et on était allés faire ça à Beelitz, dans un vieil hôpital. J'étais intéressé par l'idée de représentation et d'auto-représentation. Comment je me donne à voir, quelle image je projette, comment je me présente. Qui n'était pas forcément la façon dont je me présentais il y a 10, 20 ou 30 ans. Et le truc du sport, c'est un fétiche que j'avais découvert assez récemment.

 

C'est seulement à Berlin que tu t'es découvert cette affinité-là ? Ça ne t'attirait pas avant ?

Disons que j'avais déjà ces fantasmes, mais ils n'avaient pas encore pris forme. Avant, il n'y avait pas encore vraiment de représentations de ça. En Angleterre, un label flirtait plus ou moins avec ce genre d'esthétique, mais c'était encore très embryonnaire ; la scène fétichiste, c'était surtout des choses « classiques », cuir et caoutchouc, ce qu'on trouve partout. Ici, il y avait vraiment une scène pleinement développée autour de ça. Berlin a fait figure de pionnier à ce niveau, comme dans tous les domaines du fétichisme de toute manière – et pas uniquement pour les mecs. Donc, à l'époque, je réalise que je suis là où il faut, quand il faut. Et en plus, on me proposer de jouer dans un film ! Donc tout ça s'est agrégé, j'étais plus que disposé... Le mec m'a invité pour une interview... Bon, une interview, dans le porno, on sait comment ça se passe... Et j'ai été pris tout de suite. Pas besoin de deuxième entretien (rires). Il faut dire qu'il était canon, il avait quand même un certain ascendant sur moi, c'était quelqu'un de très séducteur, et qui en usait, je pense. Donc ça a été ni une ni deux, paf, je suis tombé dans le truc.

 

Plus de chaussettes sales par ici (NSFW)

 

Avant de pénétrer le milieu, est-ce que toi-même tu consommais du porno ?

Pas trop, moins que maintenant, parce que ça ne fait que s'intensifier avec l'âge... Et puis il n'y avait pas autant de choix à l'époque. Le porno, ça se trouvait, mais c'était des sites payants pour la plupart, où il n'y avait que des petits extraits, et il fallait se satisfaire de ça. Je prenais un peu ce qui venait. Et puis j'ai découvert les labels de Berlin, notamment Cazzo ou Wurstfilm. Ils ont connu pas mal de succès parce qu'ils offraient une esthétique à l'opposée de tous ces trucs complètement américanisés et irréalistes, ces mecs ultra bodybuildés, bronzés à l'extrême, genre la piscine à Los Angeles... En Angleterre, il commençait à y avoir des choses différentes de ça, il y a un site qui s'appelait Triga, c'était plutôt l'esthétique skinhead, punk. Et Berlin a investi un créneau qui misait sur l'authenticité sociale, c'est-à-dire des petits mecs, des mecs vraiment mecs, des petites racailles. Ça avait un côté authentique, Berlin quoi, boy next door, et en plus de ça, il y avait un certain degré de fétichisation de l'Est ; ces mecs étaient tous censés venir de Marzahn ou de Hohenschönhausen (quartiers populaires en périphérie Est de Berlin, ndlr) alors qu'en réalité je sais très bien qu'ils habitaient à Charlottenburg (quartier bourgeois de l'Ouest berlinois, ndlr). C'était construit autour de ça : va dans ton Plattenbau (ta tour, ndlr) et tu trouveras des petits mecs chauds, c'est le même principe que Citébeur en France, c'est exactement comme ce genre de porno ethnique. L'Est était exoticisé comme l'étaient les banlieues en France ; là-bas, ils étaient censés être plus virils, plus baiseurs. La classe ouvrière se retrouvait éroticisée et représentait une masculinité brute, non corrompue par la culture et la féminisation qu'apporte la culture. Et c'est pour ça que ça a eu tellement de succès, parce que l'illusion marche à fond. Et puis les gens sont devenus exigeants, ils se sont dit : j'ai une forme de désir, mais cette niche n'existe pas, donc on va la créer. Et c'est vrai pour d'autres formes de fantasmes, d'attraction érotique. Je pense que chacun crée sa niche. Et à Berlin, ça s'inscrit dans un contexte économique particulier, vu qu'il n'y a rien dans cette ville, économiquement c'est une ville sinistrée, à l'époque encore plus que maintenant. Et ben qu'est-ce qu'on fait ? On fait du porno.


Et toi, donc, tu t'es coulé dans une de ces niches. Tu as joué dans combien de films ?

Un seul. A l'issue duquel je me suis mis en grève. Ça pardonne pas... Pour te résumer la chose, c'était une histoire de mecs sur les chantiers. Genre : il y a des mecs sur un échafaudage, tu passes, tout innocent, et puis ils t'agrippent, viens là mon coco. Moi, j'étais un des maçons, le petit apprenti à qui on apprend le métier, qui n'a pas bien fait son travail et qu'on va punir.

 

Comment tu te sentais en abordant le tournage ?

Je n'étais plus vraiment sûr de vouloir le faire... J'ai demandé conseil à un des acteurs que je connaissais parce qu'on faisait du sport ensemble, il avait déjà souvent tourné pour eux. La veille, je suis allé le voir pour lui demander des conseils au niveau de l'hygiène, de la préparation... Par exemple, il faut pas se branler pendant trois jours avant. C'est dur ! Le mec m'avait dit : c'est pas évident la première fois mais tu verras, ils sont super sympa ! Et c'est vrai qu'on était vraiment choyés, il y avait un super banquet, c'était dans la campagne, dans le Brandebourg, et la compagnie de production était très petite et familiale, elle traitait bien ses acteurs.

 

La campagne Brandebourgeoise

 

Ça a l'air d'un tableau plutôt idyllique, comment en es-tu arrivé à te mettre en grève ?

Je n'étais pas content parce qu'on m'avait imposé mes partenaires alors que je savais que les autres acteurs du film avaient eu la liberté de choisir. Comme j'étais nouveau, ils se sont dit : lui, on va pas lui demander, on lui donne celui-là et celui-là. Ils avaient beau être sympa, vachement mignons, les deux, mais j'ai trouvé la situation injuste. Et puis dans le train, sur la route du tournage, je me suis dit : putain, j'ai envie de tout sauf ça, quoi... Aller au supermarché, faire ma lessive, tout ce que tu veux, mais j'ai pas envie, à 11h du matin, de faire des galipettes dans la nature. Et l'idée m'a rattrapé que c'était un business comme un autre avec ses impératifs de profit et d’optimisation des ressources ; même si tu es consentant, même si tu es initialement excité à l'idée de le faire, il n'empêche qu'on exploite ton image, qu'on te traite comme une mécanique, un corps à mobiliser comme ça, tout à coup, pour les besoins d'une entreprise, pour des impératifs économiques. J'aurais dû le savoir avant, je suis un peu con...

 

Mais toi, dans l'histoire, tu te faisais aussi du fric, non ?

(éclat de rire) 250€ ! Pour une journée. Et c'était un taux flatrate, donc si tu passais deux ou trois jours, c'était le même tarif. Au delà de ça, ce qui m'a fait chier, c'était aussi le manque d'imagination de ce qu'on attendait de moi. Je t'encule, je te suce, des trucs complètement bateau qu'on voit partout. Ça m'emmerdait d'être encore un énième type qui se fait enculer, alors je me suis mis en grève le temps de réfléchir. Je voyais bien que ça commençait à chauffer, que les mecs commençaient à se dire : merde, une journée de travail foutue en l'air parce qu'il veut pas coopérer. Alors j'ai eu une idée. Je leur ai dit : je me mets par terre et vous me piétinez, vous me rossez de coups. Ils ont dit : jamais de la vie. Ils flippaient, ils avaient peur de me faire mal. Mais je leur ai dit de me faire confiance, que je connaissais mes limites. Le directeur était enchanté à l'idée de filmer ça. Les acteurs étaient plus réticents, mais ils ont fini par le faire. C'est moi qui menais l'action, qui leur disais de taper plus fort, de faire comme ci et comme ça. Au final, ça a donné une scène géniale. J'étais content de moi, parce que j'ai pas cédé aux exigences du marché, j'ai imposé ma vision. Mais bon, je l'ai fait une fois, je le ferai pas deux.

 

Pourquoi ?

Parce que c'est crevant. C'est extrêmement crevant, même si tu es en grève. Quand je suis rentré, j'étais exténué, je n'en pouvais plus. Je me suis demandé comment ils faisaient.

 

Bon, tu t'es fait rouer de coups aussi...

Ah oui c'est vrai... Non, mais je crois vraiment que j'ai pas la santé. J'en connais qui font ce métier, mais il faut vraiment aimer ça. Être devant la caméra c'est pas un problème pour moi, j'adore ça, mais il faut vraiment être au taquet constamment, que le corps suive, que tu sois très concentré – et puis tu es est censé être dur ! Peut-être qu'il y a ça aussi qui m'avait dérangé sur le jour du tournage, on me demande d'être quelque chose que je ne suis pas forcément. C'est bien sur Gayromeo, c'est bien sur internet de se donner des airs et de prendre des poses, mais c'est différent devant les caméras, en live... Je crois que j'ai pas ce qu'il faut. J'ai essayé, et j'ai compris immédiatement que c'était pas pour moi. Si j'ai causé le bordel, c'est bien parce que je sentais que c'était pas pour moi. J'ai pas insisté. Et c'est comme ça que je me suis mis à écrire des scénarios. En fait, j'en avais déjà écrit un pour ce film dans lequel j'ai tourné, parce que j'étais persuadé que le réalisateur allait me laisser écrire le script... Non mais j'étais d'une naïveté...

 

David © Anne Laure Jaeglé

 

C'était quoi, ton idée de script ?

C'était chaud, ça se passait à Kreuzberg, dans un immeuble en démolition. C'était basé sur des anecdotes que m'avait racontées un copain... Il allait la nuit dans les immeubles de Kreuzberg, dans les cages d'escalier, lécher les chaussures que les gens mettaient sur le pas de la porte. Le fantasme, c'était de se faire surprendre. Il s'arrangeait toujours pour aller dans des immeubles où il y avait des Turcs, et son kif, c'était l'idée de se faire surprendre en train de le faire et de passer un mauvais quart d'heure après. Donc ça tournait encore autour de cette problématique d'orientalisation et d'essentialisation de certaines masculinités ; je trouvais intéressant de thématiser ça, mais qui était prêt à réfléchir à ces questions ? Eux, ils voulaient faire leur histoire de chantier, point.

 

Mais ça ne t'a pas empêché de continuer à écrire.

Non, un de mes scénarios a effectivement été tourné. J'ai rencontré un mec d'une autre compagnie de production, plus importante celle-là, qui avait pas mal de moyens. Je l'aimais bien, il était assez intraitable en affaires, mais honnête. Il ne marchait pas par la séduction. Je lui ai dit que j'aimerais bien écrire des scénarios, parce que j'avais pas mal d'idées, mais que c'était quand même des trucs assez artistiques, dans le sens où il y avait vraiment une histoire, et que j'aimerais bien avoir l'infrastructure et les fonds pour réaliser ça. Il était partant, mais il m'a dit : les lois du marché sont les lois du marché, donc ça peut être très bon, mais si je ne me fais pas du fric avec ça, tant pis pour toi.

 

Et c'est quoi, l'idée que tu lui as soumise ?

On m'avait imposé une chose : il fallait qu'il y ait des extraterrestres. À partir de ça, j'ai bâti l'histoire suivante : ces extraterrestres voyagent dans l'espace et arrivent à court de carburant dans leur vaisseau spatial. Ils s'apprêtent à s'écraser sur la Terre. Pour pouvoir redémarrer le vaisseau spatial et regagner leur planète, il leur faut un carburant spécial qu'on ne trouve que sur Terre, et dans un contexte socio-culturel particulier : des chaussettes de prole. Donc ils doivent aller à la rencontre des Terriens pour leur choper leurs chaussettes. Ensuite, ils foutent ça dans un grand mixeur qui transforme le tout en énergie. Les extraterrestres portent des combinaisons bien moulantes, mais pour aller sur Terre, ils doivent se transformer en racailles. Et donc ils s'en vont choper les racailles dans les rues de Berlin, et ils baisent...

 

Parce qu'évidemment, il faut qu'ils baisent pour récupérer les chaussettes.

Oui, c'est un porno. Il faut que le mec s'endorme et qu'ils lui piquent ses chaussettes pour regagner le vaisseau ensuite. Voilà le truc.

 

Cliquer sur l'image pour voir la bande-annonce du film (NSFW)

 

Et ça se passe sans anicroches ? Ils arrivent à repartir finalement ?

Non, à un moment ça merde. Il y a un gros problème technique. L'ordinateur se dérègle et ils sont transformés en drag queens. Tu vois pourquoi ça a été un flop... Quand tu veux voir un porno, tu vas pas aller regarder ça... Les scènes de porn sont bonnes, mais c'est entrecoupé de scènes d'une telle longueur, avec tellement de dialogues et d'action... Et puis l'autre gros problème, c'est que j'avais écrit le scénario en anglais, parce que ça devait soi-disant conquérir le marché international. J'avais écrit un truc très drôle, mais trop compliqué. C'était de l'anglais britannique avec énormément de jeux de mots, d'allusions à tiroirs, avec pas mal d'argot londonien. Le réalisateur m'a dit : tu sais, les mecs c'est des acteurs porno, il faut pas leur en demander trop. Et alors trouver les acteurs, ça n'a pas été évident. La plupart ne voulaient pas faire ça. Ils disaient : moi je fais du porno, si je suis payé pareil, je vais pas me faire chier à apprendre un rôle. On a fini par en trouver quelques uns que ça intriguait, mais aucun n'était anglophone. Le jour du tournage arrive, à Wedding, les mecs avaient déjà commencé sans moi, et là, le réalisateur vient me voir et me dit : c'est une catastrophe. Une catastrophe. Ils ne comprennent pas ce qu'ils disent. Ils ont appris du mieux qu'ils pouvaient, ils bougent les lèvres, mais leurs visage restent complètement impassible, parce qu'ils ne comprennent pas ce qu'ils disent. J'ai dû les faire répéter en leur expliquant pourquoi c'était drôle et pourquoi il fallait qu'ils prennent telle expression à tel moment, ça a duré des plombes. Et à la fin, quand on a vu les rush, on a décidé de sous-titrer le film, tellement c'était incompréhensible. Bref, ce film est un ovni, c'est le cas de le dire. C'est vraiment un truc improbable et dingue, barré. Je pense que ça peut plaire à des gens un peu plus avertis, des cinéphiles...

 

Des amateurs de La Soupe aux Choux.

Oui, et des gens qui s'y connaissent dans le porno et qui, à la fois, sont cultivés, peut-être. Je pense que c'est un film quand même assez différent et qu'il n'a pas eu la diffusion qu'il méritait.

 

Et après cette expérience, tu as continué à écrire des scénarios ?

Non. Je me suis rendu compte que le travail d'écriture était dévalué par rapport au reste. Les décors, les costumes, on les voit, on voit qu'il y a du travail derrière, que les gens se sont vraiment donné du mal. Un scénario, on se pose même pas la question, le film est là, on ne se demande pas ce qu'il y a derrière, le travail d'écriture, ça n'est pas immédiatement visible. Ça m'a laissé un arrière-goût assez désagréable.

 

David

 

Qu'est-ce que tu donnerais comme conseils à tous les lycéens qui nous lisent et qui aimeraient s'orienter vers le cinéma porno ? Quelles compétences est-ce que ça requiert ?

Alors, pour être acteur, il faut de l'énergie. Un désir très fort de le faire. Il faut être armé psychologiquement, parce que c'est pas un métier comme un autre. Dans les grosses boîtes, c'est vraiment de l'abattage. On y traite les gens comme du bétail. On ne porte pas beaucoup d'attention aux personnes, c'est juste des machines. Et même quand les conditions de travail sont à peu près saines, au moment du tournage, il faut vraiment aller au charbon. Et ce n'est plus de l'ordre du jeu, on ne joue plus avec les symboles, il faut vraiment y aller, quoi. Et il y a un tas de choses qui te rattrapent... C'est un truc que j'ai beaucoup sous-estimé, et, sincèrement, je regrette de l'avoir fait. Pas parce qu'on me voit à poil, ça je m'en fous, mais parce que je n'ai pas été assez à l'écoute de moi, je n'ai pas suffisamment réfléchi à ce que ça impliquait. Je m'en suis voulu d'avoir été si léger, d'avoir dit oui si rapidement, mais aussi de ne pas avoir été l'acteur du siècle que j'imaginais être. De ne pas avoir été à la hauteur, et d'avoir dû faire chier tout le monde... Parce que ça aurait pu être facile, les gens étaient sympa, mais moi j'ai encore été faire chier le monde. Dans ces conditions, je me suis dit que c'était pas la peine de continuer.


Acteur porno, alors, c'est pas l'éclate...

Non, enfin si, peut-être pour certains, mais c'est juste que c'est pas mon truc. Moi, je m'éclate à écrire des scénarios, là je me suis vraiment amusé. Et à diriger des acteurs, même s'ils savaient pas parler, c'est pas grave. Voir un scénario prendre forme, prendre vie à travers des acteurs, c'est vraiment l'expérience qui m'a le plus apporté. Et puis le fait de voir que j'étais capable d'écrire un scénario sans problème, c'était chouette, je me suis dit : putain c'est facile ! Ça reste pour un porno, hein, c'est pas non plus Marienbad, mais j'ai vraiment adoré faire ça.

 

++ Nébulose Mécanique, le site de David.

++ David recommande la lecture de Mathieu Trachman, Le Travail pornographique (La Découverte, 2013).

 

 

Propos recueillis par Marie Klock // Photo de Une : Anne Laure Jaeglé.