Ma première question est peut-être curieuse mais je ne comprends pas où veut en venir le communiqué de presse : «La HOME box n’est pas une réponse aux questions de son auteur, mais plutôt la trace du processus qui amène aujourd’hui Laurent Garnier à interroger son travail de musicien, comme il l'a toujours fait». Tu comprends ? 

Laurent Garnier : Très bien.

 

Ha oui ? C'est très mystérieux pour moi.

Sûrement parce qu'ils n'expliquent pas quelles sont ces questions. En fait, il y a un an ou deux, à la période où j'aurais pu commencer à travailler sur un album, j'ai commencé à me poser des questions. Et un album aujourd'hui pour un artiste, c'est beaucoup de promo. En fait, tu excites la presse. Un album, ça se passe comme ça maintenant : soit tu tournes en live avec, soit tu joues au DJ pour le promouvoir, mais c'est un truc qui devient purement commercial. Donc dans ce contexte de grands changements pour l'album, je demandais - d'abord à mon agent puis à mon entourage – si c'est pertinent de sortir un album en 2013/14/15. Est-ce que dans le contexte actuel, c'est vraiment pertinent de sortir un album ? Moi, je ne crois pas. Alors il y a du pour et du contre. Mais c'est à ce moment là qu'on a commencé à se questionner, chercher à savoir ce que j'ai fait de positif ou de négatif dans mes albums. Un bilan en quelque sorte. Et il y a quelque chose de très clair pour moi, c'est que j'ai voulu être trop éclectique dans mes albums. Donc certains de mes morceaux ont dû faire de l'ombre à d'autres. Et ce sont des morceaux qui n'auraient pas eu la même vie s'ils n'avaient pas été placés dans un album. C'est ce genre de questionnements dont je parle. Mais je voulais absolument conserver la même liberté dans mon travail, pas rentrer dans le calcul. Pas me dire «tiens, j'ai déjà deux morceaux techno, faudrait que je fasse plutôt ça maintenant». Surtout à une époque où l'on ne vend plus de disques. À quoi ça sert de se faire chier encore plus, tandis que l'on ne vend plus de disques ? Donc je me suis dit que je veux être totalement libre, surtout que j'avais des idées de choses très différentes. Et après on verra bien ce qu'on en fera. Là est venue l'idée de faire plusieurs maxis, dans plusieurs pays, sur plusieurs labels et de finir sur FCom. Et comme les maxis semblaient plaire, on s'est dit qu'on allait reprendre certains morceaux à la fin pour la box. Le projet s'est construit au fur et à mesure, mais il est le fruit de certaines questions. Des questions dont j'ai pas nécessairement encore les réponses aujourd'hui. 

 

Donc le questionnement majeur, c'est de savoir quel format adopter à une époque où l'on n'achète plus d'album ?

C'est aussi un questionnement par rapport à l'artiste. Enfin, par rapport à moi en tant qu'artiste. Ça va même plus loin que l'idée de sortir un disque. Est-ce que c'est très pertinent d'avoir mon âge et de faire danser les mômes de vingt ans ? Est-ce que je suis toujours cohérent aujourd'hui ? Est-ce que sortir un album avec dix titres à mon âge, c'est pertinent ? Beaucoup de questions, mais c'est toujours sain de s'en poser. Même si j'ai pas toujours les réponses. Je suis un fonceur, c'est sûr. Mais je me questionne beaucoup. Plus je vieillis, plus je m'en pose parce moins c'est facile. Arriver à cette espèce de statut où je suis aujourd'hui, où les gens m'aiment beaucoup, ça me pousse à être encore plus dur avec moi-même. De faire plus attention à ce que je fais. Donc beaucoup de questions. C'est l'un de mes moteurs.  

 

 

Est-ce que l'on peut durer sans s'en poser ?

T'en as plein qui se posent pas beaucoup de questions. Ils sont bas du front, ils sont là pour faire du blé. Moi, c'est pas mon truc.

 

Parmi ces questions, celle où tu te demandes si «tu n'es pas trop vieux pour faire danser des gamins» est intéressante. Tu as douté quant à ta place dans la techno ? Tu t'es demandé si tu devais continuer à produire ainsi ou changer de style ?

Non, changer de style, non. Je ne changerai pas … (il réfléchit, ndlr) Je changerai de style si quelque chose de nouveau arrivait et que je me sentais complètement concerné. Il s'agirait plus d'une évolution que d'un changement. J'ai jamais fait de grands virages, de grands revirements. Si demain la techno se casse la gueule complètement, que plus personne ne veut en entendre parler, que quelque chose de nouveau arrive et que je me sens pas du tout dedans, j'irai pas. C'est certain. J'ai toujours fonctionné à la sincérité. Mais oui, je me pose ces questions. J'ai cinquante ans ; est-ce que c'est cohérent d'aller dans des festivals où j'ai devant moi un public qui en a dix-sept ou dix-huit ? Il faut se poser la question. J'étais au Panoramas récemment, en Bretagne, la foule devait avoir dix-huit ans en moyenne, je l'ai satellisée. Ecoute, c'est un bon résultat. Ils ont pété les plombs - non pas parce que je suis Laurent Garnier mais parce que j'ai su les choper, leur raconter une jolie histoire et les emmener quelque part.

 

En vieillissant, on a le sentiment que certains producteurs tentent de donner un cadre légitimant à la techno. Hawtin et Mills au musée (respectivement le Guggenheim et Le Louvre)… (il rebondit, ndlr)

...Jeff (Mills), l'Art contemporain c'est son truc. En ce qui me concerne, j'ai besoin de me nourrir intellectuellement. Et pour ça, je dois me mettre en danger. J'ai besoin de constituer de nouvelles expériences, de me casser la gueule. C'est important de faire des erreurs. Si je fais toujours la même chose, je vais lasser tout le monde et je vais me lasser moi. La répétition, même avec le plus grand entrain du monde, c'est lassant. Je me lasse très vite. Ça fait deux ans que je fais le DJ, et je suis content que ça s'arrête dans deux-trois mois. Parce que j'ai besoin de périodes de carence pour pouvoir m'exciter. Pour avoir envie de continuer. Pour exciter mes méninges, j'ai besoin d'inconfort, de me mettre en danger. 

 

 

Et la mise en danger, ça passait par te retrouver dans cette situation où, avec des démos sous le bras, tu allais démarcher des labels comme un jeune premier. 

C'était complètement ça. Je leur ai dit dès le début "ne signez pas parce que c'est Laurent Garnier ; signez si vous aimez. On vient chez vous parce qu'on aime ce que vous faites. Je vais rester sincère, je vais faire du Laurent Garnier." Des trucs ont été pris, d'autres ont été jetés, ça ne me pose aucun problème. J'ai aucun problème avec ce genre de choses. On a établi une relation très sincère, et tant mieux. Comment veux-tu défendre un projet pareil sans y croire sincèrement ? 

 

Et du coup, la HOME box, c'est une volonté de te définir ? C'est reprendre tous ces Laurent Garnier aux styles différents éparpillés dans plusieurs pays, et poser quatre murs autour ? 

Oui, parce que j'ai toujours été éclectique, et c'était une manière de rassembler toutes ces facettes. Et puis comme on savait que l'on voulait rouvrir FCom, c'était une manière d'annoncer «voilà ce que serait FCom si on existait en 2015». Ça ne serait pas nécessairement un label qui sort de la musique comme tout le monde le ferait, mais plus un label qui travaille avec d'autres labels. Parce qu'on a envie de bosser avec MCDE (Motor City Drums Ensemble, ndlr), on a envie de bosser avec 50Weapons et l'idée, ce serait de bosser avec toutes ces structures qui ne se connaissent pas forcément, qui fonctionnent comme des tribus, et de les faire dialoguer ensemble. Et FCom, c'était la seule évidence. On savait pas à quoi le truc allait ressembler mais on savait qu'on voulait emmener quelque chose sur FCom à la fin. On savait que ça allait être un joli projet. Surtout que la jeune garde qui gravite dans le milieu techno aujourd'hui regarde beaucoup vers le passé. Ils aiment l'Histoire. Autant il y a vingt ans, les jeunes regardaient toujours devant, jamais derrière. Donc FCom, c'était censé le rouvrir. Puis ça allait dans le sens de la réflexion, c'était un endroit où sortir de jolis projets. 

 

Tu dis que les jeunes regardent beaucoup vers le passé. C'est vrai. Tu trouves qu'il y a une crise d'authenticité dans la techno ? Un questionnement autour de la vraie techno qui pousse à aller chercher une réponse à ses racines ? 

Ho non, j'irai pas jusque là. Je crois que c'est une redécouverte de l'objet, le fait de s'investir pour des artistes. On a une génération qui aujourd'hui défend une musique - qui a trente ans - plus âgée qu'eux. Et où il n'y a plus de combat à mener. Et donc ils se sont trouvés des combats à mener. Le fait de s'investir pour un artiste, de posséder un bel objet, de le ranger quelque part où ça veut dire quelque chose, il y a un culte de l'objet qui revient. C'est un combat. Quand tu vois combien deviennent barjots avec ça, les «vinyl-only night»... Ils deviennent hyper-autistes avec ça. Si c'est pas sur vinyle, il ne faut pas leur en parler. Ce qui est à mourir de rire. On s'est battus pendant vingt ans pour faire accepter à tous la technologie et là, on revient dans le passé. C'est génial qu'il y ait du vinyle mais il faut pas rejeter tout en bloc comme ça. Après, je comprends. Je comprends très bien. Il faut se trouver de nouveaux combats.  

 

 

Même dans l'état d'esprit du public, tu vois une scission. D'un côté, tu as l'idée d'ouverture maximale, on ne refuse personne, le grand partage, et de l'autre, ceux qui se sentent dépossédés et pour qui la trop grande ouverture de la techno la dénature. 

Tu as toujours eu des intégristes. Ils ont toujours été là, les intégristes. Les toutes premières raves à Paris, comme moi je bossais dans des boîtes pédés, on me refusait l'entrée. On ne me laissait pas rentrer dans les raves à cause de ça. Il y a toujours eu ces mecs qui prônent l'ultra-underground tandis qu'ils ne sont pas capables de sortir de leur trou. Et puis il y a toujours des gens dans l'underground qui restent très ouverts. Moi, si c'est juste pour prêcher des convertis, ça me ne m'intéresse pas. Si je peux défendre des artistes qui me paraissent pertinents et importants, j'ai fait mon boulot. Je préfère mille fois que demain, on entende Bambounou à la radio que des merdes d'EDM. Ça devrait être ça, notre bataille. Se battre contre la merde. Pas de savoir si on a la science infuse parce qu'on écoute de la musique en se demandant si tel gars a vraiment fait cent disques avec une TB-303 et une TR-909, et que s'il a utilisé un plug, c'est pas un vrai. Tout ce qui m'intéresse, c'est de savoir si c'est bien ou non. J'ai autre chose à foutre dans ma vie que de perdre du temps ! (Rires

 

C'est vrai qu'il y a un truc à deux vitesses. Les événements techno se multiplient, font salle comble – des 75021 au 6B à St. Denis étaient pleines sans têtes d'affiche – et d'un autre côté, tu n'entendrais jamais un Bambounou à la radio...

On n'en a jamais entendu avant. Et toutes les radios deviennent de plus en plus frileuses... Regarde ce qu'il se passe au Mouv'... Ou à Inter. Et les télés, on n'en parle même pas...

 

Mais la conception de la techno change ?

La musique ciblée underground aujourd'hui aurait pu être produite il y a vingt ans. Pour moi, musicalement, rien n'a changé. En tout cas, quand j'écoute Derrick May aujourd'hui, sa musique est toujours aussi pertinente et avant-gardiste que ce qu'il était il y a trente ans. Et la techno que je joue en set, elle aurait pu être produite il y a des années. Je me reconnais très bien dans la nouvelle école, des enfants dits de Detroit ou de Chicago, parce que c'est la musique qui moi m'excite. En revanche, depuis une dizaine d'années, on a énormément évolué sur la façon de produire, sur le son - mais concernant les expérimentations, il n'y a rien eu de révolutionnaire ces dix dernières années.  

 

Il me revient à l'esprit cet entretien où tu disais que la techno était la dernière révolution musicale. Tu penses qu'il en sera toujours ainsi ? 

Oh non, il y aura forcément de nouvelles révolutions. Il y a trente ans, juste avant la techno, on pensait que rien n'allait changer. La révolution arrivera d'un endroit où on ne l'attend pas du tout. Et ça sera pas une énième bifurcation de la techno, par l'Afrique ou par l'Asie. Ça sera quelque chose de totalement différent. Et si la techno, c'est la continuité du disco et de beaucoup de choses, ça émerge aussi dans un contexte social très propice à ça. Et d'un environnement politique très dur.

 

 

Ce qui manque à une nouvelle révolution musicale, finalement, c'est une révolution politique ou sociale. 

Oui. Et dans le cas de la techno, c'est drôle puisque c'est une musique instrumentale, donc pas le support idéal pour véhiculer des slogans, mais l'Histoire de la musique a plein de révolutions communes avec l'Histoire tout court. 

 

Et le fait que la techno soit, trente ans après, toujours la dernière révolution musicale, ça ne vient pas aussi du fait que les jeunes dont nous parlions plus tôt regardent beaucoup vers le passé sans trop songer au futur ? 

Si, si - mais tu sais, il suffit parfois d'une personne pour créer quelque chose de nouveau. Tu sais, quand DJ Pierre a pris sa TB pour faire Acid Trax, il n'imaginait pas qu'il allait bouleverser la vie d'autant de gamins qui allaient tripoter leur 303 pour faire de l'acid-house. Il suffit d'une personne. Puis avec les moyens modernes pour divulguer et propager la nouveauté, ça ira d'autant plus vite qu'à l'époque. Mais je sais pas du tout d'où ça va venir, et puis si ça ne se passe pas tout de suite, c'est pas grave. 

 

Mais toi, tu serais prêt à lâcher la techno pour lancer un nouveau GRM et tenter des trucs complètement expérimentaux ? 

Je serais prêt à faire des choses tant qu'elles me paraissent censées et pertinentes. Alors tout lâcher... Moi, j'aime faire danser les gens. Il y a un truc de domination où tu leur racontes une jolie histoire, et puis tu les emmènes où tu as envie. J'aime bien ce passage-là, il y a quelque chose de très sensuel là-dedans. Moi, je me sens revivre derrière les platines. Pour autant, là je vais m'arrêter pendant un an pour faire le film (l'adaptation de son autobiographie Electrochoc, ndlr), ça va me faire un bien fou. Ce que j'espère, c'est que ça va beaucoup me manquer. Parce que ça peut ne pas me manquer. Et m'installer durablement dans autre chose. 

 

Et le livre, le film, ils sont issus des mêmes questionnements ? Une envie de te (re)situer ?

Ce sont des soupapes. Et puis ce sont surtout des envies. Le cinéma... Qui n'a pas envie de jouer, voir un tournage ou travailler dessus ? C'est un rêve de gosse, et puis je me rends compte que ça me plaît énormément. J'ai rencontré des gens qui me permettent de travailler sur un film, alors j'y vais à fond parce que je ne doute pas. Le livre, c'est la même chose. La radio aussi. Je ne savais pas faire de la radio avant de faire de la radio. Pour moi, le truc le plus important c'est la sincérité. Tant que conserves ça, tu parviens à toucher les gens. Et puis il faut y aller. Il faut douter - mais si tu te poses trop de questions, tu ne fais plus rien.  

 

++ HOME Box est sorti le 18 mai dernier sur FCom.

++ La page Facebook et le compte Soundcloud de Laurent Garnier.

++ Laurent Garnier passe au Kolorz Festival le 17 juillet : toutes les infos ici.

 

Mathias Deshours.