Quelques années plus tard, tout le petit monde de l’électro a commencé à revendiquer son influence et ça nous a passablement cassé les couilles. Dans notre sud de la France, on avait une relation privilégiée avec lui, on était les seuls à le connaître et on voulait le garder que pour nous, le Giorgio. C’est vrai que quand t’en parlais au rugbyman du coin, ça lui disait rien, Moroder. Deuxième grosse déception : quand il a fait son truc avec les Daft. C’était définitif, Giorgio ne serait plus jamais un inconnu pour la masse. Après coup, tu te dis qu’en fin de compte, c’est une collaboration parfaitement logique entre gens qui ont vendu des millions de disques.

 

 

On a préparé les questions en bons journalistes amateurs que nous sommes, et on a filé à l’hôtel Hyatt. On a attendu dans une suite comme des enfants morts de trouille que «Mister I  Feel Love» finisse sa micro-sieste. En effet, le pauvre vieux enchaînait les interviews depuis la veille pour la promo de son nouvel album... Précaution d'interview : on ne photographie Giorgio qu'en portrait, parce qu'il a un jogging en-dessous de sa chemise, le style à l'italienne.

On a peur, on attend, on a peur... il arrive, hyper-détendu, jogging-chemise, souriant : notre Giorgio était bien là, en chair et en moustache.

 

Giorgio Moroder & les Chateau Marmont, Paris, mai 2015

 

Dans vos photos, on vous voit souvent avec un Moog Modular, mais quand on écoute vos morceaux, on entend d’autres synthés, comme le Solina

Giorgio Moroder : On peut faire ça en français aussi, si tu veux ?

 

Ah, oui ! Parlons français, alors.

Pour en revenir à la question, oui, on entend d’autres synthés. À l’époque, j’avais le JP-8 de Roland, le Prophet, l’Arp, le Korg - qu’on entend un peu moins - et le Synclavier, qui était très dur à utiliser. Il me reste seulement le Jupiter-8 ; tu sais, à cette époque, on les jetait comme ça, les synthétiseurs. Mais bizarrement, l’analogue revient de nos jours ! (Rires)

 

Vous utilisez un vocoder, notamment sur E=MC2 - c’était un Sennheiser, un Moog ou un Roland ?

Aaah, je ne me souviens pas… mais je sais que j’ai travaillé avec Sennheiser dans les années 70. Sur E=MC2, j’ai surtout travaillé avec deux ou trois synthés ; le vocoder, c’était un vocoder avec un clavier.

 

Après quelques recherches, on a appris qu'il avait travaillé avec le Roland Vocoder Plus VP-330, le Roland Micro-Composer MC-8 et le Polymoog sur E=MC². Une manière hyper-intéressante de travailler avec les prémices de la synchronisation. On aurait bien aimé le lancer sur le sujet, mais bizarrement, il s'en foutait un peu de ses productions précédentes.

 

 

Dans vos premiers albums, il n'y a pas d’espace entre les morceaux, ils s’enchaînent tous à la suite. C’était votre idée ?

J’avais fait ce morceau avec Donna Summer, Love To Love You Baby, et c’était tellement long que ça durait toute une face de vinyle. Personne ne l’avait fait avant, alors je me suis dit que j’avais inventé un truc, et qu’il fallait que je l’utilise maintenant ! (Rires) Du coup, on fait ce morceau avec quatre tracks dedans... c’était le premier «extended mix», en fait.

 

Aujourd'hui, vous utilisez des synthés numériques plutôt que des synthés analogiques. C’est parce que le son est différent ou parce que c’est plus facile à utiliser ?

Oui, c’est tout digital. Aujourd’hui, je fais seulement des démos - j’ai ma batterie, j’ai ma basse, des sons pour les accords… je fais des démos, qui ne sont pas trop mauvaises mais pas du tout finies. Puis, une fois que la chanteuse m’a envoyé ses pistes, j’ai des producteurs un peu partout dans le monde, en Allemagne, à Londres, à Los Angeles, et c’est eux qui font les sons. Je ne sais pas ce qu’ils utilisent, mais je suis presque sûr qu’ils ne se servent pas de l’analogique ; on peut tout faire avec un ordinateur, il y a beaucoup plus de possibilités, et pas besoin de chercher un son avec des potards et plein de boutons ou de galérer à régler le tuning comme sur les vieux synthés.

 

 

Cet album, Déjà Vuvous avez mis combien de temps à le composer ?

J’ai mis pratiquement un an et demi. C’est assez lent, mais c’est pas vraiment de ma faute : c’était plus des problèmes de coordination. Par exemple, j’ai envoyé la démo de Tom’s Diner à Britney Spears, et elle a mis quatre semaines à me renvoyer ses pistes ! J’ai retravaillé un peu, puis retransmis le tout aux musiciens, qui ont à leur tour pris un peu de temps pour finir le morceau. Donc imaginez avec dix chanteuses : c’est très difficile et ça ne se passe plus comme il y a trente ans, où tu parlais directement avec l’artiste. Aujourd’hui, tu dois parler au manager, qui en reparle à l’assistant-manager... ça prend énormément de temps pour avoir une réponse.

 

Jean-Michel Jarre, quand il était à Paris pour faire le mastering d’Oxygène en 76, a dit que vous lui aviez pris une copie du disque pour le sampler. C’est vrai ça ?

Oxygène ? C’est sorti en 1976, y’avait pas de sampleurs à cette époque ! J’aime beaucoup l’album, mais... (Rires)

 

Extraits de l’interview de Tracks : «Giorgio Moroder a demandé une copie d'Oxygène et s'est barré. Deux mois plus tard, on a entendu I Feel Love de Donna Summer, produit par Moroder». Un an avant Oxygène, Moroder faisait déjà ce genre de disco-séquence sur Einzelgänger.

 

 

Vous avez conscience que vous êtes une influence majeure pour la musique électronique d’aujourd’hui ?

Oui, mais seulement ces dernières années. Avant qu’arrive l’EDM, je n’entendais pas souvent parler de mon travail. On trouvait bien quelques articles dans le journal où des groupes déclaraient être inspirés par ce que j’avais fait, mais ce n’était pas aussi fréquent qu’aujourd’hui.

 

Vous avez composé beaucoup de bandes originales pour des films. Pour vous, quelle est la différence entre écrire une B.O. et réaliser un album ?

Sur un album, on est plus libre : on fait des chansons, et l'on voit si ça marche bien avec la voix, si c’est commercial etc. Avec une bande pour les films, il faut écouter ce que le metteur en scène te dit ; il peut te demander une musique pour un moment de suspense par exemple, donc on fait face à une directive plutôt claire. On me donne le film presque fini et je joue par dessus. Il y a des compositeurs qui travaillent sans voir les films aussi, comme John Williams ; ils écrivent les partitions de tête, mais moi, j’ai besoin de jouer pour me rendre compte de ce que ça fait ! (Rires). Après, on synchronise avec l’image, et l'on regarde si ça fonctionne ou pas.

 

 

Qu’est-ce que ça fait d’être l’une des seules personnes au monde à avoir la Cizeta-Moroder ?

Je ne suis pas le seul à avoir la Cizeta...

 

Si ! Il y en a huit en tout, mais vous êtes le seul avoir le modèle siglé "Moroder".

(NB : Seul le premier modèle-prototype porte le nom de Cizeta-Moroder V16T. Tous les autres exemplaires sont uniquement badgés Cizeta V16T)

Ah oui ! C'est vrai... J’ai seulement le prototype en fait, mais je ne peux pas la conduire - je n’ai pas le permis pour l’homologuer, et c’est trop cher aux États-Unis. (Rires) Elle est en Suisse !

 

Votre dernier album studio, Innovisions, est sorti en 1985. On doit encore attendre 30 ans pour espérer entendre un nouvel album ?

Non, je me suis donné 20 ans. Aujourd’hui, j’ai... euh... 75 ans ! C’est ça ? Donc dans 20 ans, j’en aurai 95.

 

 

Quel est le morceau ou l'album dont vous êtes le plus fier dans votre discographie ?

I Feel Love avec Donna Summer, c'est mon morceau préféré.

 

Aujourd'hui quand vous jouez sur scène, vous jouez sur Ableton Live, comme nous. Est-ce que vous envisagez de jouer vos morceaux avec un groupe, des synthétiseurs, une batterie et une basse ?

Non, je n'ai pas prévu de rejouer avec un groupe live.

 

 

Vous avez travaillé avec des légendes comme David Bowie, Freddie Mercury, Elton John, Debbie Harry, Donna Summer ou encore les Daft Punk, mais aussi avec des réalisateurs comme Brian de Palma ou Alan Parker. Quel est l'artiste avec lequel vous avez ressenti la plus grande connexion, musicalement parlant ?

J'ai travaillé avec tellement de personnes géniales durant toutes ces années que c'est très difficile d'en garder qu'une seule. Je l'ai senti avec toutes les personnes avec qui j'ai travaillé, et c'est pourquoi je les ai choisies pour collaborer !

 

Quel est l'artiste duquel vous avez le plus appris ?

L'artiste avec lequel j'ai le plus appris, c'est Donna Summer : pour son attitude, son sens des paroles... et elle m'a appris comment donner un vie à un morceau. Elle était rassurante, dans tous les sens du terme.

 

 

Au début des années 60, vous étiez le bassiste de Johnny Hallyday, qui est un mythe en France. Il était comment ?

Oh mon Dieu, c'était un petit adolescent, il devait avoir 17 ou 18 ans ! Il était très populaire à l'époque... Les filles lui couraient après, c'était incroyable. C'était une très bonne expérience.

 

Votre moustache est partie puis revenue, mais j'ai lu que vous la détestiez. Pourquoi l'avoir remise ?

Non, c'est pas vrai : je la détestais il y a 40 ans quand elle était trop longue. Je l'ai un peu coupée avant de l'enlever totalement, et maintenant je suis content, je ne la déteste pas !

 

Avez-vous déjà écouté votre dernier album ? Si oui, vous l'avez aimé ?

Oui ! Je ne dis pas que je l'écoute tous les jours, mais je l'écoute souvent et je l'apprécie beaucoup !

 

 

(On remercie chaleureusement Giorgio, qui trouve que Chateau Marmont est un nom vraiment "très génial". Merci Giorgio <3 )

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Giorgio Moroder.

++ Sorti le 12 juin dernier, son dernier album Déja Vu est disponible ici.

++ La page Facebook et le compte Soundcloud de Chateau Marmont.

 

 

Propos recueillis par Chateau Marmont.