Sotheby’s organise pour la première fois une vente Haute Couture issue de votre collection. Comment cette rencontre s’est-elle faite ?

Didier Ludot : Ils sont venus me voir, ils voulaient que l’on fasse quelque chose ensemble ; pour ma part, je n’avais pas du tout prévu de faire une vente aux enchères, mais quand Sotheby’s vient vous voir, vous y réfléchissez à deux fois. C’est très prestigieux, donc je me suis dit que c’était peut être l’occasion idéale. Donc jai dit oui, et ensuite je me suis pris au jeu car il a fallu faire une sélection. Pour faire mes choix, je me suis inspiré d’une de mes clientes américaines que j’aime beaucoup : elle a du Dior, du Saint-Laurent, du Prada, du Miu Miu et du vintage. Le vintage devient presque chez elle une ligne en soi.

Cette cliente est toujours parfaite - elle met un jean et une chemise et elle aura une allure folle. Elle ne fait jamais de faux-pas. Ah si, il y a eu un «incident» il n’y pas longtemps. Elle avait des ongles vernis roses, l’horreur ! Je lui ai dit que ce n’était pas possible. C’est rouge ou c’est rien. Elle m’a tenu tête, puis quelques jours plus tard, nous dinions ensemble et elle avait encore des ongles roses - elle est très fière -, et là, Alexis Mabille, qui était présent au dîner, lui a aussi dit que les ongles roses c’était interdit ! Du coup elle a enfin compris que c’était prohibé !

Je me suis donc demandé ce qu’elle porterait à chaque occasion de la vie, un dîner, un cocktail, etc. J’ai donc fait mes choix en fonction d’elle ; c’est pour cela que cette vente est éclectique, avec des choses amusantes - et puis c’est un hommage à toutes les femmes élégantes que j’ai pu rencontrer, que ce soit Loulou de la Falaise, Bettina Graziani ou Charlotte Aillaud...

 

 

Vous avez eu un pincement au cœur quand il a fallu se séparer de ces nombreuses pièces qui constituent votre collection ? 

Aucun. J’ai eu un déclic dans ma vie l’année dernière. Au moment où Sotheby’s est venu me contacter, une femme sublime, une vieille dame de 90 ans, est venue me vendre des robes magnifiques. Je lui ai demandé si elle n’était pas triste de s’en séparer, elle m’a répondu : «j’ai eu les plus beaux bijoux, les plus belles robes, les plus beaux voyages, les plus belles maisons, mais tout cela, je le garde pour toujours dans ma tête». J’ai trouvé cette réponse formidable et ça a créé un déclic chez moi. J’ai des robes qui sont rangées depuis trente ans, comme des robes Schiaparelli par exemple, et que je ne vois pas. C’est ridicule. Evidemment que de voir toutes les robes de cette vente vont me rappeler des souvenirs, des rencontres. Quand on va acheter une robe chez Charlotte Aillaud, on arrive dans son univers qui est magique. Souvent, les gens pensent que les mondaines sont stupides - au contraire, elles ont une vie intellectuelle assez riche et sont très cultivées. On peut être frivole et s’intéresser à plein de choses. Je ne parle pas des mondaines actuelles qui n’ont aucune culture. Bref, je suis arrivé à une période de ma vie où j’ai envie de transmettre ; après tout, je donne une nouvelle vie à ces robes par le biais de cette vente.

 

Qu’est-ce qui définit selon vous l’élégance ?

L’élégance, c’est inné, ça ne peut pas s’acquérir, ce n’est pas une question d’argent ou de moyens. Je connais des femmes qui n’ont pas un sou, elles mettent une jupe droite et elles ont une allure parfaite. C’est une façon de se mouvoir. L’élégance, c’est la beauté intérieure qui ressort.

 

 

Le fashion faux-pas ultime ? 

Le short. On voit tellement de choses horribles en ce moment dans Paris - je ne sais pas pourquoi mais en général, les filles qui mettent des shorts courts sont toutes grosses. Comme par hasard, on ne voit jamais une grande fille mince avec un short dans la rue ! Il y a aussi un truc que je déteste, c’est les chaussures compensées en corde... il n’y a rien de pire : ça alourdit la silhouette, c’est moche, ça part en biais, c’est pas stable. C’est l’horreur.

 

Concrètement, quand Kim Kardashian vient dans votre boutique comme ça a été le cas cet hiver, est-ce que ça a des retombées particulières ? 

Oui, des retombées presse énormes. Mais bon, je préfère recevoir Julia Roberts, quoi. Et puis le mari de Julia Roberts est plus beau que Kanye West. En fait, la mère de Kim Kardashian est venue deux jours avant, elle a acheté plein de fourrures et elle a dit que sa fille passerait essayer certaines choses deux jours plus tard. Bon, moi je l’ai pas reconnue, Kim Kardashian, elle était blonde platine à cette période. Mais c’était l’horreur ici, il y avait quinze gardes du corps, neuf Mercedes 600 garées dans la rue derrière et des flashs de paparazzi par centaines, c’était la folie. Moi tout ce que j’ai vu, c'est une fille blonde rentrer dans la boutique, j’ai pas tilté... Mais quand j’ai vu les paparazzi et mon assistant qui s’occupait d’elle et qui suait à grosses gouttes, j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui se tramait.

Mais au final, c’est intéressant de voir ces gens-là, ils deviennent un phénomène social - le beau-père qui devient une femme, c’est un événement quand même. Et puis la mère qui est complètement allumée… Enfin bon, comme je vous disais, je préfère Julia Roberts ! Elle, elle est venue l’année dernière à la même période, pendant la couture. Elle est arrivée un matin, avec ses deux enfants et son mari, qui est vraiment très beau, et leur bouledogue anglais. Le mari s’est assis sur le banc avec le chien et les deux gosses, et elle est rentrée seule dans la boutique. Vous voyez ça ? C’est pas possible ! (Il montre une jeune femme en surpoids qui est en short, ndlr). Donc Julia Roberts m’a acheté un manteau Balenciaga sublime, elle voulait repartir avec car il ne faisait pas très beau. C’est une femme charmante.

 

Est-ce que certaines stars ont plus le sens du style que d’autres ? 

Les stars hollywoodiennes savent s’habiller en général. Sharon Stone est super, elle vient souvent, sans garde du corps, elle s’assoit par terre dans la boutique. Bon alors par contre, elle marchande ! Elle me dit «comme vous allez raconter que je suis venue dans votre boutique, je veux une remise de 50%». Bon, je lui dis que je n’en dirai rien, donc pas besoin de ristourne. Mais elle est très simple quand même - quand tu penses que certaines starlettes arrivent avec plus de gardes du corps que de cousins dans sa famille...

 

 

Il y a une baisse de qualité dans la mode et même dans le luxe, et en parallèle, on observe une vraie prise de conscience des consommateurs quant à la façon dont sont conçus les modèles et où ils sont conçus. Du coup, est-ce ce que vous avez une nouvelle vague de consommateurs portés sur la qualité et l’artisanat ? 

Je dirais que j’ai surtout une nouvelle clientèle qui recherche l’originalité, la pièce rare. Aussi mes clientes se tournent-elles naturellement vers le vintage. Les Chinoises ne veulent pas du dernier Vuitton avec trois cerises dessus, elles veulent de l’exclusivité. Elles n’ont plus envie de porter des choses qu’on voit dans les magazines, je trouve que le marché de la mode est mort ! Au mois de mars, on a vu les collections d’hiver dans tous les journaux ; maintenant, on va avoir les publicités de ces vêtements dans ces mêmes journaux. Conclusion : le vêtement est grillé ! On l’a déjà tellement vu qu’on n'en veut plus.

Elles aiment avoir un vêtement unique, et il faut savoir qu'à la grande époque, la Haute Couture ne se faisait qu’en très peu d’exemplaires, et puis avec le temps ça a disparu. Moi j’ai pu m’en procurer beaucoup, donc elles sont contentes ! J’ai une femme d’affaires chinoise qui vient deux fois par an, elle m’achète à chaque fois cinq tailleurs Chanel couture qu’elle ne verra sur personne d’autre. En plus au niveau prix, c’est intéressant : un tailleur Chanel Haute Couture, je le vends entre 3000 et 5000 euros, mais c’est le prix d’une veste en prêt-à-porter actuelle qui est diffusée partout. Franchement, quoi de pire que d’être habillée pareil que sa voisine ? 

C’est même arrivé à Reese Witherspoon, figurez-vous. Un jour, j’achète une sublime robe Dior au moment de Noël ; je l’avais mise en vitrine car j’en étais très fier mais elle n’était pas à vendre. Un beau jour arrive une armada de quinze personnes qui me pressurisent pour que je la leur vende, je dis non. Mais ils insistent, alors je leur dis un prix exorbitant et ils acceptent. Ils m’expliquent que c’est pour Reese Witherspoon, pour la cérémonie des Oscars. Elle voulait faire bonne impression car l’année d’avant, une maison de luxe lui avait prêté une robe déjà portée par une autre actrice. Au final, cette année-là, ma robe lui a porté bonheur car elle a gagné l’Oscar !

 

Vous avez très peu de clientes françaises, en fin de compte ? 

Si, les vieilles qui me fournissent.  

 

 

Comment vous fournissez-vous d’ailleurs - c’est une traque sans fin chez les vieilles ? 

Je suis là depuis 41, ans donc le bouche à oreille fonctionne très bien désormais. Les personnes qui possèdent de belles pièces savent où me trouver et sont heureuses de les vendre chez moi. Les familles parlent entre elles, dès qu’une grande mère meurt, ils viennent me trouver. Et puis la France est très riche, il y a un vrai patrimoine. 

 

Sur une note plus personnelle, on avait pu apprendre sur Yagg l’année dernière que vous aviez été victime d’une agression homophobe l’année dernière. Y a-t-il eu une issue juridique à cela ?

C’est en cours. C’est assez incroyable car on a retrouvé le type, mais la procureur avait voulu classer l’affaire. Mais on va se battre, c’est important. 

 
++ La vente aux enchères de la collection aura lieu le 8 juillet prochain au Sotheby's.
++ Le dépôt-vente de Didier Ludot se situe au 24 Galerie de Montpensier, à Paris.
 
 
Sarah Dahan // Crédit photo: Sotheby’s / Art Digital Studio.