Ce film est adapté du Salaire de la Peur, le livre de Georges Arnaud porté à l'écran par Henri-Georges Clouzot en 1953, et pourtant, vous dites qu’il s’agit de votre œuvre la plus personnelle. Comment vous l’êtes-vous appropriée ?

William Friedkin : J’ai rencontré Clouzot avant de tourner (Sorcerer date de 1977, soit à peine quatre ans après L'Exorciste, ndlr) et je lui ai dit que je ne voulais pas faire un remake du Salaire de la Peur, qui est selon moi un chef-d’œuvre du cinéma. J’ai plutôt voulu en faire une version, à la manière de Hamlet : il y a des millions de représentations de Hamlet dans le monde, et ce ne sont pas des remakes ; il reste seulement le thème. Le thème est éternel et sera toujours d’actualité : en l’occurence, c’est l’histoire de quatre personnes qui ne se connaissent pas et qui ne s’aiment pas — comme la plupart de vous dans cette salle, sûrement — mais qui doivent collaborer s’ils ne veulent pas mourir. C’est mon film le plus personnel parce qu’il reflète l’idée que je me fais de la vie. En ce moment-même, il y a des nations qui se menacent entre elles et qui sont obligées de coexister pour ne pas faire exploser le monde. Qui ne s’est jamais fait menacer par les États-Unis ?

 

 

Sorcerer a eu un parcours extraordinaire. Qu’est-ce qui domine chez vous comme sentiment près de 40 ans après sa sortie initiale ?

Vous savez, quand j’entends une question comme ça, je pense toujours à Vincent Van Gogh, qui a réalisé près de 3000 peintures et n’en a pas vendu une seule. Il a peint pendant 10 ans et son frère, qui vendait des tableaux impressionnistes, n’a jamais réussi à vendre une de ses toiles. Aujourd’hui, il faut être multi-millionnaire pour acheter un Van Gogh. Qu’est-ce qui a changé ? Les tableaux restent les mêmes… La sensibilité des gens a-t-elle radicalement changé en un siècle ? Bon, c’est la dernière fois que vous entendrez mon nom et celui de Van Gogh dans la même phrase, mais quand Sorcerer est ressorti, en DVD et en Blu-Ray partout dans le monde, je me suis senti renaître. C’est comme si j’avais obtenu la seconde vie que Van Gogh n’a jamais pu avoir. Il n’a jamais pu goûter à son succès… Pourtant, il devait savoir que c’était génial, sinon il n’aurait pas fait 3000 tableaux ! Quand Sorcerer est sorti, il a été rejeté — donc je sens comme une rédemption à voir mon film être jugé pour ce qu’il est. Si vous croyez en la vie après la mort — ce à quoi vous ne croyez sûrement pas, puisque vous êtes probablement tous cartésiens —, vous aimeriez à penser que Van Gogh sourit quand il observe ce qu’il se passe et que son esprit est encore vivant. Sorcerer est le seul film pour lequel j’ai ce sentiment.

 

Quelle fut la réaction de Clouzot quand vous lui avez parlé de votre projet ?

Oh, il était tellement content qu’il a organisé une grosse fête le soir même. Tous ses copains sont venus avec des chapeaux rigolos et des tonnes de cotillons… Non, j’ai rencontré Clouzot dans son appartement vers 1974, soit deux ans avant le tournage du film. Il ne se portait pas très bien. Il n’avait pas beaucoup d’énergie et se déplaçait avec difficulté… Sa fin était proche. Je lui ai dit à quel point j’étais inspiré par son oeuvre et je lui ai promis de mettre son nom à l’écran, en plus de lui reverser une partie des bénéfices ; il n’a pas sauté de joie mais il a bien compris ce que j’avais en tête. Son film était devenu culte aux États-Unis parce qu’il avait été projeté dans les salles d’Art et essai de quelques grandes villes, sans accès au grand public. Je me suis longtemps demandé ce que ça faisait de voir quelqu’un vous dire qu’il aimerait faire un remake de votre film. Ça m’est déjà arrivé : on se sent comme un père qui lâche son fils dans le vaste monde. On ne lui souhaite que le meilleur, mais on aimerait aussi que son œuvre soit respectueuse de la nôtre, qu’elle soit originale. Un réalisateur m’a proposé de tourner la version française de French Connection. Je ne l’ai pas vu, mais je pense que c’est bien ! Pourquoi vous rigolez ? C’est si nul que ça ?

 

 

Comment êtes-vous tombé sur Bruno Cremer (le commissaire Maigret, ndlr) pour le casting ?

J’avais repéré Cremer dans un film des années 70 réalisé par Claude Lelouch. Alain Resnais m’avait parlé de lui aussi, et il m’a présenté son directeur de casting, qui m’a organisé un rendez-vous avec Bruno Cremer. C’est à ce moment que j’ai rencontré Amidou. Je n’ai jamais fait d’audition, par contre. Je vois les acteurs, on discute un peu et je juge suivant mon impression sur le moment. Je fais ça juste au feeling.

 

Comment était l’atmosphère sur le tournage ?

Tendue ! Comme vous pouvez l’imaginer... C’était pas drôle ! Faire un film n’est pas drôle et ce n’est pas censé l’être. Tout ce qui se passe à l’écran a dû être réalisé en vrai. Tout est réel : il n’y a pas d’images de synthèse ou d’effets spéciaux. Aujourd’hui, le cinéma américain parle de choses surréalistes dans un monde surréaliste. Des gens qui volent en portant un masque dans une combinaison en Lycra et qui sauvent le monde de tous ses problèmes : voilà très exactement la définition de Hollywood. Superman, Batman, Ironman… Des guignols ! Sorcerer est l’un des derniers films hollywoodiens à avoir été tourné sans aucun effet numérique. Chaque plan était dangereux à tourner et la situation était très menaçante. Tout le monde le savait : on pouvait perdre la vie lors de ce tournage, et d’ailleurs, beaucoup de gens sont tombés malades. J’ai même attrapé la malaria et ai perdu 20 kilos : je ressemblai à la Mort ! J’étais plus maigre que lui, là !

 

Friedkin me montre du doigt et prend ma casquette qu’il juge très belle, ce qui est passablement gênant sur le moment mais qui donne de belles photos souvenirs de cette conférence :

 

 

Comment travaillez-vous avec les acteurs ?

Il y a deux manières de travailler : dans Traqué par exemple, j’ai travaillé avec Tommy Lee Jones et Benicio del Toro. Tommy est un professionnel extraordinaire. S’il décide de prendre un rôle, vous ne lui parlez pas de la finalité de l’histoire, du passé des personnages ou de la relation d’untel avec son oncle ; il comprend le personnage lorsqu’il arrive sur le tournage. En tant que réalisateur, vous lui dites : «Tommy, tu rentres par cette porte, tu viens ici, tu prends ce micro, tu parles à ces gens-là, puis tu t’assois et parles à quelqu’un d’autre avant de partir» ; il vous répond «on va voir si j’ai bien compris» et répète la scène parfaitement. Une seule prise et c’est dans la boîte. Avec Benicio, c’est totalement différent. Vous lui dites : «Benicio, tu rentres par cette porte...» - «Attends… Je suis peut-être en train de mourir allongé par terre, pourquoi je devrais marcher vers la porte ?!». Longue explication sur le pourquoi du comment il doit passer par cette porte. «Puis, tu prends le micro…» - «Pourquoi je prendrais un micro ? Ils peuvent m’entendre !» - « ...et tu parles à ces gens.» - «Pourquoi ? Je les connais pas ! Pourquoi j’irais leur parler ?». Alors vous lui dites que c’est ce qu’il y a d’écrit dans le script, et il vous redemande pourquoi, encore et encore... La meilleure actrice avec laquelle il m’a été donné l’occasion de jouer, c'était Linda Blair. Elle avait 12 ans quand elle a joué dans L’Exorciste — je lui disais : «Linda ! Aujourd’hui, tu vas prendre ce crucifix et te poignarder le vagin avec», et elle me disait «OK !». Elle avait l’innocence de l’enfant qu’elle était, et c’est ce que vous essayez de retrouver chez un acteur quand vous réalisez un film. Linda Blair n’a jamais totalement compris les implications de ce qu’elle a dû faire dans L’Exorciste ; c’était comme un jeu pour elle. Plusieurs années après, quand elle a vu le film, elle est venue me voir et m’a demandé comment j’avais pu lui faire faire des choses pareilles. Dieu merci, j'avais eu Linda Blair pour ce film. Imaginez ce que ç’aurait été avec Benicio del Toro…

 

William Friedkin & Linda Blair.

 

++ Sorcerer ressort le 15 juillet au cinéma.

 

 

Propos recueillis par Tibo Vincent-Ducimetière.