Comment a eu lieu le déclic qui, d’un monde académique et classique quand tu faisais du jazz, t’a fait passer à un univers plus accessible avec le «rock» ? Etait-il dû à des envies de changements personnels, professionnels ? 

Jeanne Added : C’était une envie personnelle. Après, je dois dire que les projets auxquels j’ai participé étaient plus «en recherche» qu’académiques, mais c’est vrai que ce qui m’a fait gagner ma vie se faisait dans un cadre plus institutionnel. Donc oui, tu te retrouves à jouer dans des salles avec des places assises, devant des gens d’un certain âge. Lorsque je croisais des amis musiciens de jazz qui ont mon âge lors de diverses tournées, c’était une vraie bouffée d’air frais. Il y avait un fossé générationnel, clairement. La vérité, c’est aussi que pendant des années, je ne me suis pas posée de questions : c’était dans l’ordre des choses, et la première fois que je me suis posée la question de savoir ce que je voulais vraiment jouer, j’ai compris que ce n’était pas ça, donc il a fallu changer.

 

Le changement capillaire a-t-il eu lieu avec le changement musical ? 

Oui, c'était la fin de la mue. Mais ça faisait longtemps que je voulais faire ça et j’ai enfin osé. Maintenant c’est quasi-banal, les cheveux colorés. 

 

Le choix de l’anglais, c’est pour poser une certaine barrière ? C'est par pudeur ? 

Tout est venu en anglais directement - et puis avec l’anglais, tu t’autorises plus de choses. Genre quand t’écoutes Justin Timberlake, c’est cool ! Après, niveau poésie, c’est pas la folie, donc tu te dis que tu peux toi aussi essayer d’écrire en anglais, plus de choses sont possibles. Par exemple, même dans une musique comme celle de The xx, qui est très belle, on retrouve toujours une certaine simplicité.

 

 

Tu penses que tu te serais auto-censurée en français ? 

Ah oui, c’est sûr. On n'écoute pas le français et l’anglais de la même manière. Avec l’anglais, tu peux partir du son des mots, c’est très palpable. Et puis ils ont plein de mots que nous n’avons pas.

 

Ton album est par moments énervé, est-ce que tu te sens engagée ? Est-ce que de la musique «engagée», c'est quelque chose qui t’intéresse ? 

Je ne sais pas, je n’ai pas de réponse à ça, c’est une question compliquée. C’est difficile de vivre dans ce monde sans être politique : tout est devenu politique - la façon dont on consomme, la façon dont on parle... Les rapports humains et sociaux dans la rue sont limite devenus politiques ! A priori, je ne suis pas fan de chansons révolutionnaires, mais c’est pas le truc que j’ai envie de faire. Ceci dit, essayer de trouver l’endroit dans la musique ou le lyrisme qui puissent faire résonner une certaine poésie, oui, pourquoi pas. 

 

En parlant de rapports sociaux qui peuvent être politiques, j’ai vu sur ta page Instagram que tu posais avec Vernon Subutex, le livre chef-d’oeuvre de Virginie Despentes. Qu’en as-tu pensé ?

A tout prendre, Virginie Despentes m’intéresse plutôt par sa lecture du monde d’aujourd’hui que par ses intrigues. Il y a des fulgurances dans Vernon Subutex en ce qui concerne les analyses des rapports sociaux et les enjeux humains... Elle voit super juste. Elle est visionnaire de ce point de vue-là, c’est ça qui me tient en haleine.

 

 

Est-ce qu’un exercice comme la musique de film t’intéresserait par exemple ? 

Oui, j’ai fait des musiques de spectacles ; c’est un espace d’écriture qui est pas mal, tu es moins obligée de n’être que toi-même - au contraire, il s’agit limite de s’oublier pour être au service d’un propos, c’est intéressant. Ca permet une certaine recherche en termes d’écriture. 

 

C’est quoi pour toi, être sensationnel ?

C’est être un peu plus que ce qu’on est naturellement.

 

L’es-tu ? 

(Rires) Non, c’est une recherche à vie ! Je vois bien mes contradictions de jour en jour, tout le temps. Je vois ma flemme, mes limites.

 

Tu ne peux plus trop te permettre d’être flemmarde en ce moment, non ? 

Ca fait un bout de temps que je ne l’ai pas été, et pourtant j’adore ça. Mais en fait, j’ai beaucoup rien fait ! Ce fut longtemps une source d’angoisse, et à vrai dire, c’est plus sympa de bosser.

 

 

Tu disais dans une interview que tu as toujours gagné ta vie en tant que musicienne et que le fait d’être connue n’est pas une finalité en soi. Y a-t-il un musicien dont la carrière t’inspire particulièrement ? 

Miles Davis me vient à l’esprit tout de suite. Ou une meuf comme St. Vincent, ou encore une nana comme Peaches - elle donne des ailes. Mais je suis très loin d’être aussi folle qu’elle sur scène. L’idéal, c’est d’avoir les moyens de faire ce qu’on veut le plus longtemps possible. Si remplir des salles peut permettre d'atteindre ce but, alors tant mieux. Plein de groupes remplissent des salles et ne vendent pas de disques ; du coup, ils continuent quand même.

 

Quel est ton souvenir le plus fort sur cette tournée ?

On a fait plein de trucs rigolos déjà, on s’est retrouvés place de la République pour la Fête de la Musique, on a fait la sortie de l’album au 104, c’était émouvant. La semaine dernière, on a monté une scène à l’Atelier du Plateau aux Buttes-Chaumont, dans un endroit où il n’y a jamais eu de scène ni de sono. Ah et sinon, je vais jouer à La Rochelle le même jour que Johnny, j’espère que je vais pouvoir aller le voir. Je suis hyper-contente, c’est complètement con !


++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Soundcloud de Jeanne Added.
++ Sorti chez Naïve, Be Sensational est disponible ici, et la discographie de Jeanne Added est en écoute intégrale sur Deezer.

 

 

Sarah Dahan // Crédit photos : Marikel Lahana.