Under A Hoodoo Moon, la stupéfiante autobiographie de Dr. John, hélas inédite en français, ferait passer Keith Richards pour un gentil petit gars. Adolescent dans une Nouvelle-Orléans divisée par la ségrégation, Rebennack traîne avec les Blacks, devient toxico et est embauché comme découvreur de talents-producteur à à peine seize ans. Il côtoie tout le gratin jazz-bebop-rock and roll de l'époque, les Fats Domino, Little Richard (en rut, la géniale folle en pompadour manque de se faire dépouiller par Rebennack et ses acolytes), Ray Charles, Allen Toussaint (entre autres) et son mentor, Professor Longhair. Guitariste, il grave quelques titres mais un mari jaloux venu flinguer un de ses collègues lui tire dans la main. Bilan : un doigt arraché. Rebennack décide alors de laisser tomber la gratte pour se reconvertir dans le piano (oui, oui).

En bon junkie, il accumule les plans sordides : assistant d'un faiseur d'anges, il doit se débarrasser des fœtus. Il essaie de devenir mac mais échoue lamentablement, la première femme qu'il essaie de mettre sur le trottoir étant l'épouse d'un flic. Héritier des traditions glorieuses et superbes de la Nouvelle-Orléans, il a un trait de génie en lançant une revue funk-carnaval-vaudou à la fin des sixties sous le nom de Dr. John (cf. plus bas). Emplumé et toujours drogué (cf. la vidéo de Right Place, Wrong Time ci-dessous), il signe un nombre impressionnant de chansons devenues depuis des standards dont le cantique vaudou I Walked On Gilded Splinters, le célèbre Such A Night (repris depuis par un autre Dr., Hugh Laurie, le Docteur Maison de TF1) ou le funk dément Right Place, Wrong Time.

 

Désormais courtisé par l'aristocratie du rock and roll, il travaille avec les Rolling Stones (qui lui ont chourré l'idée de Cocksucker Blues, dit-il) ou l'irascible John Lennon. Martin Scorsese le filme en concert dans The Last Waltz ; beaucoup plus tard, Clint Eastwood l'interroge sur les secrets du piano boogie-woogie. Imperturbable et insubmersible, initié aux rites vaudous les plus secrets, il est devenu l'un des symboles de la Nouvelle-Orléans, un géant, un vrai.

 

 

Votre nouvel album rend hommage à Louis Armstrong. Vous le connaissiez ?

Dr. John : Je l'ai rencontré une fois au bureau de Joe Glaser, son manager, avec qui je venais de signer. C'était à peu près en 1967. Joe avait une photo de lui assis sur une pierre en train de jouer de la trompette en face de l'endroit où se trouvait la Ralph Schultz's Fresh Hardware, une boutique de Bucktown (quartier de la Nouvelle-Orléans, NdA) qui se trouvait juste à côté de l'épicerie de mon père. Quand j'étais enfant, mon père vendait des disques. Les trois genres à la mode à l'époque étaient le bebop, la musique afro-cubaine et le jazz traditionnel dans lequel étaient classés les disques de Louis Armstrong. J'ai donc grandi bercé par sa musique... Quand je l'ai rencontré, on a parlé du magasin de Ralph Schultz. C'était un endroit incroyable, qui proposait des tas de services. On pouvait s'y marier ou jouer aux cartes ! Louis était quelqu'un de drôle et parler de cette boutique avec lui s'est vite transformé en crise de rire !

 

On dit que vous avez eu l'idée de ce disque parce que Louis Armstrong vous a rendu visite dans vos rêves...

Oui, il est venu me parler pendant mon sommeil... Il m'a dit de jouer sa musique à ma façon. J'ai réfléchi pendant un moment puis j'ai commencé à travailler.

 

En soixante ans de carrière, vous avez joué presque tous les genres de musique populaire américaine. Y a-t'il un style que vous préférez jouer plus que tout ?

Je me sens béni de pouvoir jouer n'importe quel genre de musique. Ils sont tous bien pour moi. En fait, il n'y a rien que je préfère jouer et rien que je n'aie pas envie de jouer. Je suis ouvert à tous les styles de musique !

 

Un instrumental rock and roll de la fin des années 50 enregistré à l'époque où Mac Rebennack intervenait surtout comme guitariste

 

En 2012, vous avez publié l'album Locked Down qui était produit par Dan Auerbach des Black Keys. Comment était-ce de travailler avec lui ?

C'était super. J'aime bien Dan et j'ai aimé travailler avec lui. C'était aussi un plaisir de travailler avec Sarah Morrow (tromboniste et productrice, ancienne collaboratrice de Ray Charles, ndla) qui a coproduit le nouveau disque. C'était un vrai plaisir et un trésor ("it was a pleasure and a treasure" en VO, ndla).

 

Vous vivez toujours à la Nouvelle-Orléans, je crois...

Oui, tout à fait.

 

Dix ans après l'ouragan Katrina, pensez-vous que le gouvernement a aidé la ville de manière efficace ?

Hé bien, je pense que les hommes politiques locaux et le gouvernement n'ont pas vraiment aidé la Nouvelle-Orléans. Le quartier du Lower Ninth Ward est toujours en grande partie en ruines, c'est ridicule. Un nombre impressionnant de bâtiments ont disparu et il n'y a rien eu pour les remplacer à part les maisons construites par cet acteur américain... Hmm, ce mec qui a construit des maisons ?

 

Brad Pitt ?

(Pause)... L'ancien président Jimmy Carter a aussi aidé à la reconstruction. Et il y a le Musicians' Village (projet dans lequel Harry Connick, Jr. et Branford Marsalis sont impliqués qui a permis de reloger des musiciens dont les habitations avaient été détruites, ndla). À part ça, rien n'a été fait.

 

 

Vous êtes apparu dans la série Treme. Que pensez-vous de la façon dont La Nouvelle-Orléans et la Louisiane sont dépeintes dans cette série ou dans True Detective ?

En fait, je n'ai pas la télévision mais j'essaie de me tenir au courant en termes de séries, de ce qu'elles montrent, vous savez...

 

Dès votre adolescence, dans les années 50, vous avez côtoyé les plus grands artistes de la Nouvelle-Orléans...

J'ai pu travailler avec des gens comme Little Richard ou Huey Smith, des gens qui faisaient des disques formidables. Je repense aussi à mes vieux amis comme Earl Palmer (batteur légendaire de la Nouvelle-Orléans, ndla). Des gens comme lui travaillaient tout le temps pour gagner leur croûte, c'était ça leur quotidien.

 

La ségrégation qui était en place à cette époque ne vous a pas empêché d'enregistrer régulièrement avec des artistes noirs...

Je devais diriger des séances d'enregistrement. Le problème c'est que je sollicitais des artistes qui dépendaient du 196, le syndicat des musiciens noirs alors que je faisais moi-même partie du 174, le syndicat blanc. J'ai dû faire face à ce problème. Le président du syndicat noir, comment s'appelait-il déjà ? (Il cherche)... Monsieur Cantrell, c'est ça. Il m'en voulait parce qu'on ne devait pas faire travailler les gens ensemble. Moi, je voulais prendre les gens en fonction de leurs compétences et, ça, ce n'était pas “normal”. J'essayais toujours de travailler avec John Boudreaux (batteur). Comme il avait la peau très claire, on pouvait voyager ensemble dans l'avion parce qu'à cette époque, même les avions étaient soumis à la ségrégation... J'ai applaudi la fin de la ségrégation.

 

 

(Allô ? Allô ? Ici l'assistant, de Dr. John... L'interview est terminée !)

Comment ça ? On avait vingt minutes et on parle depuis seulement dix – douze minutes ! 

(Oui, mais vous avez appelé avec huit minutes de retard !)

Désolé, mais c'est faux, on m'a fait attendre au standard...

(Silence) Bon, OK, mais dépêchez-vous !

 

Dr John : Je suis de retour, de retour avec vous !

Ah, ouf ! Bon, vous avez joué aussi avec le gratin du rock anglais comme John Lennon, qui boxait certains de ses musiciens, et les Rolling Stones qui ne vous ont pas du tout impressionné à part leur batteur, Charlie Watts...

J'ai été très impressionné par Aretha Franklin et Johnny Adams. J'ai fait des sessions avec plein de gens talentueux et je dois dire que j'ai eu de la chance de travailler avec tous ces gens !

 

Comment avez-vous eu l'idée de prendre le nom de Dr. John, un roi vaudou du XIXe siècle, comme nom de scène à la fin des années 60 ?

Ma soeur m'a parlé de ce type. Ma grande-grande-grande tante Pauline Rebennack a été en contact avec lui même si je n'ai jamais eu tous les détails. Lafcadio Hearn (écrivain gréco-irlandais du XIXe siècle spécialiste des légendes japonaises et de la Nouvelle-Orléans, ndla) en parle dans un de ses livres que je n'ai jamais lu. Ce nom s'est retrouvé sur les billets d'un concert que j'ai donné il y a très longtemps par accident. Il est resté et c'est une bénédiction.

 

Vous avez été initié aux rites vaudous...

Oui, et je pratique toujours le vaudou. Je suis une personne très syncrétique.

 

La chanson vaudoue ultime – la reprise qu'en a faite Johnny Jenkins a été samplée par Beck dans Loser

 

Et que pensez-vous de la façon dont le vaudou est dépeint par le cinéma hollywoodien ?

Je ne pense rien de tous ces trucs. Pour moi, le vaudou a tellement été dénigré par le christianisme et les autres religions que je trouve ça ridicule !

 

Après cette tournée, quels sont vos projets ?

Rester sur la route et keep rolling !

 

Merci beaucoup pour cet entretien.

Passez un jour béni ! Au revoir !

 

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Dr. John.

++ Dr. John jouera le 11 août à Marciac (festival Jazz à Marciac) et le 12 août à Angoulême (festival des Nuits Romanes).

 

 

Olivier Richard // Crédit photo : Bruce Weber.