Vous avez commencé à bosser dans les années 80. Au fil de votre carrière, vous avez collaboré avec un tas de réalisateurs cultes : Tarantino, Rodriguez, George Romero, Sam Raimi, Wes Craven... La liste est trop longue. En parcourant votre IMDB, j'ai réalisé que j'ai vu quelque chose comme 90% des films auxquels vous avez participé. Quels réalisateurs ou films vous ont inspiré et fait progresser dans votre travail ?

Greg Nicotero : Quand j'étais jeune, je regardais beaucoup la télé : Star Trek, Lost in Space, In The Outer Limits (Au-delà du réel, ndlr). Ces shows ont cultivé mon imagination. J'ai toujours adoré que l'on me transporte très loin de la réalité. J'étais aussi fan du travail de Dick Smith (maquilleur au ciné, notamment sur L'Exorciste). Ca a toujours été une passion. Je lisais des magazines sur les monstres célèbres et je les peignais chez moi. Jaws (Les dents de la mer, 1976) est l'un des premiers films qui m'a scotché à ma chaise. Je voulais savoir comment ils avaient fabriqué ce requin ! (Rires) J'étais fasciné par la façon dont il fonctionnait, et en même temps tellement effrayé... Je suis resté terrifié par l'eau pendant des années après Jaws ! Ce film a influencé ma vocation.

Et puis j'ai vu Dawn of the dead (Romero, 1978). J'ai eu un déclic. C'était ce métier de maquilleur des effets spéciaux que je voulais vraiment faire. J'ai été très, très chanceux : l'équipe de production bossait à moins d'une heure de là où j'habitais, en Pennsylvanie. George Romero vivait carrément dans la même ville que moi, à Pittsburgh ! J'ai perçu ça comme un signe. J'étais fan des effets spéciaux dans les films de Wes Craven, John Carpenter, George Romero... Et puis entre 1977 et 1984, cet art a vraiment explosé, avec plusieurs films de genres marquants comme The Thing, Dawn of the Dead ou The Howling. J'ai la sensation d'avoir pris le train en marche au bon moment.

 

 

En parlant films d'horreur, en 2010, vous avez réalisé un court-métrage hommage aux films de monstres, The United Monster Talent Agency, avec des guests comme Eli Roth ou Frank Darabont. Comment sont nés ce projet et ce pitch très malin ? 

J'adorais tellement cette idée ! Au départ, ça devait être une pub pour les Studios Universal. Avec ce concept : «Vous voulez savoir pourquoi nos films d'horreur sont si réels ? Parce que nous utilisons de vrais monstres !». On montrait la créature du lac noir, enfermée, que les équipes sortaient juste pour tourner une scène du film. Je devais simplement filmer cette scène. Et puis je me suis dit que ce serait encore plus cool d'avoir une sorte d'entrepôt géant avec tous les monstres enfermés... Mais finalement, pourquoi ne formeraient-ils pas une «agence artistique» ? Ils vivraient sur place, et auraient leur appartement. J'ai écrit le script en 2 jours. Je voulais inclure les monstres traditionnels, mais aussi le requin de Jaws, The Thing et les zombies de Dawn of the Dead. J'ai trouvé la parade en imaginant qu'une aile spéciale de l'agence était dédiée à des expérimentations pour trouver les monstres du futur. D'ailleurs, j'ai une idée pour réaliser une suite. J'ai commencé à écrire le scénario. Cette fois, ça se passera dans les années 70. Je veux rendre hommage à Dick Smith, à Eraserhead, Shining, L'Exorciste... Maintenant, il faut que je trouve le temps de le filmer !

 

 

Passons à votre travail sur les zombies de The Walking Dead. Quelles sont les différentes étapes nécessaires à leur fabrication ? 

On est sur trois niveaux différents avec nos zombies. Il y a ceux qu'on appelle les «hero zombies», sur lesquels on travaille de près. Leur maquillage prend environ 1h30 à réaliser. Ils auront droit à un gros plan face caméra dans l'épisode. La plupart du temps, on aura une vingtaine de zombies présents dans un épisode de The Walking Dead. Pour un season finale, ça peut monter jusqu'à 100. Certains seront peints, sans prothèses et sans colle. Ils feront juste illusion en second plan, avec un bon maquillage et un éclairage adéquat. Pour ceux qui sont vraiment en arrière-plan, on utilise des masques de zombies. Réaliser 100 zombies parfaits par jour est évidemment une tâche impossible. On doit faire très attention à bien gérer cet aspect.

 

Lors du Toulouse Game Show 2015, Greg Nicotero a maquillé en temps réel une jeune femme en zombie prêt à tourner dans The Walking Dead. 

 

Quelle est l'astuce pour faire un bon zombie bien flippant ? 

Pour nos «hero zombie», on leur colle des prothèses de fausses dents qui couvrent les lèvres des acteurs. Et la prothèse du visage est rajoutée dessus. Ca donne l'impression que leurs lèvres ont été arrachées. Puis, il faut coller des bouts de cheveux un peu partout pour donner l'illusion qu'ils les perdent. Autre détail important : le nez est toujours très petit pour mettre en avant les yeux, qui semblent encore plus sortir de leur orbite. Ca donne un visage plus plat. L'idée sur The Walking Dead est que les zombies soient le plus squelettiques possible. Dans les comics, ils sont dessinés de manière très cadavérique, avec une peau tendue. Le défi de la série résidait dans la transposition de ces zombies de papier sur des personnes humaines.

 

The Walking Dead compte déjà 5 saisons. Y a-t-il une scène de zombies dont vous êtes particulièrement fier ? 

Oui - je me souviens d'une séquence pendant la première saison avec une fillette zombie sur son vélo. C'était l'une des premières fois où l'on voyait un mort-vivant dans la série. Elle avait une partie de son corps arraché, en dessous la taille. On a crée une prothèse entière pour le haut du corps, qui comprend la poitrine, le dos, le visage, les dents... Toute sa colonne vertébrale et ses omoplates étaient montrées ! Je voulais dire au spectateur : «OK, vous voulez voir à quoi ressemble un zombie dans toute son horreur ? Et bien voilà !». On a mis quelque chose comme 3 heures à fabriquer ce zombie. C'était un moyen de montrer au public à quoi allait ressembler la série. Et pour nous, cette séquence a mis la barre à la hauteur de ce que devait être The Walking Dead en termes de qualité des effets spéciaux.

 

 

Les zombies ont vraiment la côte ces derniers temps, que ce soit au ciné (World War Z, Warm Bodies, Maggie) ou à la télé (iZombie, In the Flesh, Z Nation). Pourquoi selon vous ?

L'avènement des jeux vidéos a annoncé le début du règne des zombies sur la pop-culture. Je pense que des licences comme Resident Evil et House of the Dead ont représenté la première étape de démocratisation du zombie auprès d'une audience plus large. Quand la saga Resident Evil est arrivée au ciné, elle a permis aux gamers de s'intéresser aux zombies, en plus des fans de films d'horreur. Et puis vous prenez un film comme 28 jours plus tard (Danny Boyle, 2002) qui traite de ce sujet d'une façon encore différente. Ajoutez Shaun of the Dead et vous ouvrez les portes de cet univers en grand. Pour moi, ce film, tout comme The Walking Dead, n'oublie pas de rendre hommage au genre. On ne se moque pas des zombies. Ils ne sont pas transformés en clown, en Père Noël ou en pompom girl. On est dans le respect de la figure du monstre, qui doit être effrayante. Je pense que c'est l'une des raisons du succès de The Walking Dead. D'autres œuvres comme Warm Bodies ou la série iZombie sont davantage destinées à de jeunes audiences. J'ai l'impression que les studios cherchent leur nouveau Twilight version zombies. Notre show à nous, en revanche, ne vise pas un public en particulier. Il y a de quoi faire pour tout le monde, en fait. Les gens peuvent s'identifier à certains personnages, être passionnés par la trame narrative ou encore s'enthousiasmer pour les scènes avec les zombies.

 

Je me demande si The Walking Dead n'a pas rendu les zombies mainstream

Disons que la porte était entr'ouverte et que The Walking Dead l'a enfoncée de façon exponentielle. J'ai rencontré récemment une mère et sa fille qui regardent la série ensemble, en famille ! (Rires) C'est un phénomène complètement fou et assez fascinant. J'aime aussi le fait que les gens se rassemblent pour regarder l'émission. Je reçois des centaines de messages de fans qui me disent «le dimanche soir, c'est soirée en famille devant la télé, et on va regarder The Walking Dead».

 

 

En parlant de vos fans, certains reprochent à la série ses épisodes plus lents et presque philosophiques, à l'image de Them ( épisode 10, saison 5), où il ne se passe pas grand-chose. Que pouvez-vous leur répondre ? 

Et bien qu'il faut ralentir le rythme de temps en temps. C'est une nécessité. Si tous les épisodes contenaient des scènes d'action, je pense que le public s'en lasserait aussi au bout d'un moment. On a besoin de vivre avec les personnages, de les voir faire l'expérience de leur environnement. Si l'on a des changements de rythme assez nets dans l'émission, c'est parce qu'il faut aussi rattraper le temps perdu avec eux, voir comment ils vont émotionnellement, les laisser reprendre leur souffle. Par exemple, je suis toujours en désaccord avec ceux qui n'aiment pas la saison 2. Ils me disent qu'elle était trop lente et ennuyeuse. Mais si vous revenez en arrière maintenant et que vous la regardez comme la partie d'un tout, cette saison avait de fantastiques histoires à raconter : la recherche de Sophia puis l'arrivée à la ferme, qui embarque le groupe dans une nouvelle direction. Il fallait qu'on se rende compte pourquoi ils étaient si désespérés de vouloir rester chez Hershel. Je trouve dommage que certains fans ne comprennent pas que ces moments font partie du processus narratif de The Walking Dead.

 

Parlons un peu du spin-off, Fear The Walking Dead, qui arrive cet été (en août sur AMC, ndlr) et dont vous êtes producteur exécutif. Dans une récente interview, vous avez expliqué que ce programme ne serait pas la copie conforme de The Walking Dead. Comment comptez-vous vous y prendre pour éviter cet écueil-là ? 

Je ne vois personnellement aucune raison de faire une copie conforme de The Walking Dead. Dans le passé, entre chaque saison de The Walking Dead, on produisait des webisodes librement reliés à l'émission, qui racontaient des histoires différentes de personnages se trouvant à d'autres endroits. C'était évidemment un concept très attirant pour un spin-off. Et je suis parti du fait que la plupart des gens s'informent maintenant avec leurs iPads ou leurs iPhones. Ce qui me fait d'ailleurs dire que notre société pourrait sombrer très rapidement... 

Quoi qu'il en soit, pour ce spin-off, j'ai été inspiré par différentes histoires qui m'ont servi de matériau de base. Il y a quelques années aux Etats-Unis, un drogué s'est mis à mordre le visage d'un type. On peut commenter ce fait selon nos standards et dire «c'est la drogue l'a rendu fou». Et s'il avait été infecté par un virus ? J'ai aussi été marqué par un autre fait divers, concernant une femme de retour du continent africain qui avait peur d'avoir contracté le virus Ebola. Le gouvernement voulait la maintenir confinée chez elle, mais elle a dit non. Elle l'a combattu et elle est sortie de chez elle, tout simplement parce qu'elle pensait que le gouvernement n'avait pas le droit de faire ça, et qu'elle a défendu sa liberté. Que se serait-il passé si cette femme était réellement atteinte d'un virus et qu'elle avait causé le début d'une catastrophe ?

 

 

Avec Fear The Walking Dead, je veux montrer comment notre société fait face à l'idée de sa propre mortalité. Que ferions-nous face aux événements décrits dans la série ? The Walking Dead parle aussi d'autre chose : que serions-nous prêts à faire pour nous protéger ? Où se trouve la différence entre le Bien et le Mal dans ce monde post-apocalyptique ? Le spin-off va mettre le doigt sur la transition entre notre monde et celui de The Walking Dead. Les personnages feront face à leur engagement et au devoir de protéger leur famille avant tout. 

 

Vous avez 30 ans de carrière derrière vous. The Walking Dead et son spin-off à venir, dans lequel vous êtes très impliqué, me donnent l'impression d'un véritable accomplissement pour vous.

Merci beaucoup. Je le pense aussi. The Walking Dead m'a donné une opportunité fantastique, celle de m'exprimer de façons très variées sur le plan créatif, en étant à la fois producteur, réalisateur, spécialiste des effets spéciaux... AMC a vraiment pris en compte ma contribution à l'émission et m'a encouragé à aller toujours plus loin. Tous les jours, j'apprends quelque chose sur cette série - et ça, c'est vraiment un sentiment génial.

 

++ The Walking Dead, saison 4 à la rentrée sur NT1 ; Fear The Walking Dead, saison 1 en août sur AMC.

++ Sur un sujet similaire, (re)lire aussi Cannibalisme : trop de Zombies ne tuera pas le Zombie ou encore notre série d'articles sur Les visages de la peur dans le cinéma américain.

 

 

Marion Olité.