Il ouvre la porte en fendant l’air en quatre. Descend les marches de l’escalier par deux, les remonte par trois pour reprendre sa casquette, traverse la salle au pas de course pour finir par tendre une main ferme comme celle que présentent les sportifs à leurs adversaires. Il sautille. On lui montre une petite pièce qui ressemble à une salle d’interrogatoire. Il sourit. Puis, en déplaçant à nouveau l’air, il s’engouffre à l’intérieur avec la vitesse d’une sarbacane.

 

 

Rocca, c’est plus fort que toi

Rocca est un rappeur pressé. Longtemps connu pour avoir l'un des flows les plus rapides de France, le MC ne s’est jamais vraiment habitué aux phases arrêtées. Avant de mettre des mots sur 20 ans de carrière menée à fond la caisse, la vitalité de Rocca saute d’abord aux yeux. À 40 ans tout juste, «El Original» est aussi affûté qu’un ninja. En vrai, on n’exagérerait à peine si l’on disait qu’il n’a pas changé depuis le jeune homme qui s’affiche sur la pochette de son premier album solo, Entre Deux Mondes, sorti en 1997. Rocca est resté le même, sauf qu’il a pris des bras. La raison à une activité sportive intensive et aux petits plats colombiens. Depuis 6 ans, Rocca vit à Bogotá. C’est là-bas que l’ancien membre de La Cliqua prépare son retour. Cela fait plus de 10 ans que le Parisien n’a plus offert un album complet à son pays natal. Trop occupé à peaufiner le succès de son groupe de rap latino, Tres Coronas. Pendant ce temps-là, son public français a dû se contenter d’un disque de 8 titres, Le Calme Sous La Pluie, pour finir par lorgner sur la bonne douzaine de nouveaux punchers que compte le hip-hop hexagonal.

 

Rocca le sait bien et a donc décidé de jouer son va-tout. Longtemps tiraillé entre la hype que vit Tres Coronas en Amérique Latine et le culte que La Cliqua et ses albums solos ont provoqué en France, le rappeur s’est empressé de joindre les deux bouts. La liaison s’appelle Bogotá - Paris et donne le titre à un album qui sortira le 7 septembre prochain en deux versions : français et espagnol. Selon l’auteur, enfin vissé sur sa chaise, il n’y avait pas d’autre moyen de le faire. «Aujourd’hui, j’essaie de faire un travail musical qui puisse être compris par la plus large partie possible de mon public, explique-t-il. Au cours de 20 ans de carrière, j’ai 10 ans de répertoire français complètement inconnu de mon public hispanophone, et 10 ans de rap en espagnol inconnu de mon public français. Il était temps qu’un album soit compréhensible par les deux parties.» L’artiste sait désormais qu’il a «deux flingues», et il compte bien les utiliser dans ses travaux futurs. La double détente serait même un atout sur la scène rap en France. «Cet album, c’est pas un calcul mais une nécessite vitale en tant que rappeur indépendant. Tu vas avoir 50 albums qui vont sortir à la rentrée. Il y en aura un seul qui aura une couleur différente. Je ne copie pas le rap américain, moi. Je fais un truc différent, avec un arôme naturel. Du rap d’aujourd’hui, mais avec des vibes latinos. Ça va tous les déboussoler.»

 

 

Dès les premières mesures, Bogotá - Paris promet «les turbulences d’une décharge musicale». En soignant son come-back, le MC parisien a aussi souhaité marquer un nouveau départ. «Je t’emmène dans plein d’univers. Je t’attrape avec de la trap, puis je te traîne vers du rap à l’ancienne et je t’invite à danser sur des rythmes latinos», dit-il en brassant une énième fois l’air de la pièce. «Mon rap est pimenté, et il faut que tu aies un palais assez éduqué pour l’accepter, poursuit-il en filant la métaphore culinaire. Si tu aimes manger un bon plat, éthique, qui vient du terroir, tu mangeras du Rocca.» Si elle possède ses propres ingrédients, la recette a surtout été concoctée en réaction à une indigestion : le «rap de gringo» que «tout le monde gobe». Et que la scène française aime peut-être un peu trop. Rocca n’est pas tendre avec ses compatriotes. Les rappeurs ? «Des bonobos qui singent les Américains.» Leurs auditeurs ? «Une masse connectée qui écoute la musique avec les yeux.» À en croire le bonhomme, il serait l’un des seuls à délivrer une musique qui échappe aux standards de l’industrie. Et son public, l’un des seuls à se différencier d’une «clientèle juvénile boutonneuse». «Objectivement, ma musique est faite pour toucher le plus de gens possible. Mais je ne suis pas assez con pour oublier ce que je suis au prétexte d’atteindre un certain niveau de popularité. Je suis conscient que ma musique ne peut pas plaire à tout le monde. Mais je pense que mon public est intelligent, qu’il me comprend», déroule-t-il. En fait, il faudrait comprendre un artiste qui avoue dans la foulée qu’il n’aurait pas fait le même disque s’il avait continué d’écouter les sirènes du showbiz. Que «si Bogotá - Paris sent encore la street, c’est parce qu’[il est] encore dedans. S’il sent encore les peines et les souffrances, c’est parce que malheureusement [il] les vit. S’il sent la vulnérabilité, c’est parce qu’[il est] encore vulnérable.» Assénées comme les paroles d’un texte, ces punchlines tracent les lignes de vie d’un rappeur qu’il faudrait surtout comprendre à l’aune d’un parcours musical bétonné par la rue.

 

Des rollers, un violon et des gangsters

«J’étais fougueux, j’aimais la rue. Je ne pouvais pas être enfermé chez moi.» Élevé par des parents peintres colombiens, le petit Sébastien n’abandonne rien de très triste. À la maison, il grandit en regardant sa famille jouer, chanter et lui mettre un violon dans les mains dès l’âge de 7 ans. Seulement, après quelques années de conservatoire, le gamin s’échappe vite et décide de vivre avec son temps. «Dans la rue, je voyais des gens breaker, rapper, graffer. Ça m’a pris direct. En tant que latino, j’aimais le rock, la salsa, le reggae et la musique folklorique. Le hip-hop regroupait tout ce que j’aimais.» À Paris, la scène se forme dans le 18ème, et le petit gamin rejoint ses potes Porte de La Chapelle avec ses rollers. «Je crois qu’on m’aimait bien, j’étais le petit Colombien, je suis devenu la mascotte de plein de gens», se souvient-il. Un «grand» le protège plus que les autres. Il est boxeur, se fait appeler Daddy Lord C et emmène son poulain vers la création d’un groupe, La Cliqua. Rocca n’a même pas 18 ans.

 

 

En 1989, Paris est encore loin des grands rassemblements d’unité à la Urban Peace. Le hip-hop souffle ses braises dans les caves, les soirées clandestines et les couloirs du métro. «Des coins sales», où traînent les choureurs de bombes, les membres de gangs et les petits voyous. «Je me souviens de nos premiers concerts dans des clubs de Belleville ou de Max Dormoy. La moitié de la salle, c’était des voyous ! À l’époque, le public du rap, c’était un public de bonhomme. C’est eux qui te donnaient le crédit. Je ne compte plus les fois où j’ai vu des MC's se faire défoncer parce qu’ils s’inventaient des vies. Les gars voulaient les tester.» Rocca impose le respect par ses textes et «parce qu’il ne pétait pas plus haut que son cul», commence à se poser en MC véritable. Du coup, le jeune rappeur s’impose une philosophie : être ce qu’il est. Un principe de vie qu’il s’appliquera à suivre, en France, de Conçu Pour Durer, le premier album de La Cliqua, jusqu’à son deuxième album solo, Elevación. Mais au début des années 2000, le rap français est devenu un produit comme un autre et Rocca voit débouler des «têtes de cons sorties d’HEC [lui] expliquant [son] métier». Direction New-York, en plein dans le Queen’s.

 

Retour dans le ter-ter. Rocca habite près des blocks, au pied desquels on deale et on flingue. Si l’artiste envisage l’exil comme «un retour à zéro», il se rapproche d’un rappeur qu’il avait déjà connu à l’époque d’Elevación, le Colombien PNO. Le duo donnera un trio, Tres Coronas, complété par un gamin des rues alias Reychesta. Le groupe kicke dans les bars de bandits du Queen’s et de Brooklyn et s’assure une street cred' à la faveur des gangs latinos. Rien ne change donc, sauf que Rocca rappe maintenant en espagnol. «Je n’avais pas le choix, affirme-t-il dans un rictus. Le rap en français, là-bas, ça ne marchait pas. Les Américains ne comprenaient pas. La première chanson française qui leur vient à l’esprit c’est Jordy, Dur dur d’être un bébé». Plus il vit à New-York, plus Rocca introduit des sonorités latinos dans ses compositions. Au fur et à mesure, c’est ce son-là qui donnera cette matière si particulière à Tres Coronas et entraînera plusieurs nominations aux Grammy Awards pour les trois rappeurs.

 

 

«Pris dans la masse, on est tous des abrutis»

Aujourd’hui, Rocca vit «dans de bonnes conditions» en Colombie. Cela dit, il est toujours «ce citoyen qui marche à pied et qui sait voyager». «À Paris, à New-York ou à Bogotá, tu peux me voir dans le métro ou dans un coin de rue, je ne triche pas.» À la ville, le Franco-Colombien s’applique à respecter sa philosophie de vie : ne pas oublier ce qu’il est et travailler dur. «Ma mère m’a toujours dit : ‘travaille en silence, le succès fera du bruit'. Je suis quelqu’un de très appliqué. Je me maintiens en forme, je mange bien. Je suis entouré de beaucoup d’amour. Je ne suis pas les mauvaise vibes. J’essaie de résoudre mes problèmes le plus vite possible. C’est comme ça que j’avance.» Une attitude de gendre idéal qui tranche avec l’agressivité parfois contenu dans son rap. À la scène, Rocca est un puncheur qui n’hésite pas à distribuer les coups quand il s’agit d'égratigner ses homologues français. Dans l'un de ses nouveaux titres, Mythomanes.fr, il pointe du doigt la «bicrave du rap», entretenue par ces MC's qui multiplient les postures. «Le hip-hop est une culture dans laquelle il faut se rapprocher le plus possible de la réalité, explique-t-il la paume des deux mains posées sur la table. Quand tu t’abandonnes trop à la fiction, tu la gobes et tu deviens ce qu’on appelle un mythomane. C’est une putain de maladie !» Dans le viseur ? Pas de nom mais des clichés qui tournent aussi vite qu’un compteur de likes. Et qui mettent en scène un rappeur avec un glock sous la ceinture en train d’organiser une fusillade bidon. Cette mythification de la violence aurait pu énerver notre homme, qui a perdu un proche – P4, assassiné à Paris -, ou qui l’a approchée de près en participant à La Vida Loca, le film de feu Christian Poveda consacré aux gangs sanguinaires du Salvador. Mais non. «J’ai 40 ans, j’en rigole», dit-il. «Si ça m’énervait vraiment, je monterais un escadron et je partirais pour des expéditions punitives», poursuit-il dans un éclat de rire.  

 

Ce qui l’obsède le plus, c’est l’injustice. Selon lui, «elle est partout et il n’y a rien de pire que de se retrouver sous le poids d’un système qui t’écrase». En tant que rappeur indépendant, l’artiste l’a vécue en direct. Boycotté par les télés et les radios, Rocca n’a jamais réussi à percer le plafond de l’underground. Pourquoi ? «Parce que ce que je faisais ne correspondait pas à ce qu’on voulait entendre.» Résultat, le mal du millénaire serait pour lui une sorte de matrice dans laquelle l’alternatif n’est pensé que comme du courant électrique. «Dans ce système, tu bouffes ce qu’on te donne. Regarde aujourd’hui, les gens préfèrent cliquer sur des chats qui pleurent plutôt que de s’intéresser à de vrais problèmes de société. C’est la définition de la masse. Pris dans la masse, on est tous des abrutis. Si la masse était intelligente, nous n’aurions pas les gouvernements qu’on a. On aurait des vrais gars !», martèle-t-il en tapant du poing sur la table. Selon Rocca, le monde actuel est donc gouverné par «le grand marketing de la communication». «Héritée d’Adolf Hitler qui a réussi à tromper toute une nation», cette dictature de l’image gangrénerait la société en ne présentant que les hommes politiques qui injectent le plus d’argent dans leurs campagnes. «Et bien la musique, c’est pareil, finit de raisonner l’artiste. Celle qui se consomme le plus, c’est celle qui est la plus visible sur les réseaux sociaux.»

 

 

Le salut de l’humanité pourrait donc se trouver quelque part entre Bogotá et Paris, à bord du nouvel envol d’un artiste qui a décidé de condenser les problèmes de la planète en 14 morceaux choisis. À 40 ans, Rocca est peut-être le héros qu’il vous faut. Le problème, c’est qu’avant de sauver le monde, l’artiste a une conférence de presse. Et qu’il va falloir se contenter de cette chaise libérée en une demi-seconde et de cette porte qui claque, dans un dernier courant d’air.

 

++ La page Facebook de Rocca, et la version française et espagnole de Bogotá - Paris.

++ Sur un sujet similaire, lire aussi notre article Que sont devenus les rappeurs français des 90's ?

 

 

Matthieu Amaré.