Tu as déclaré que cet album est un peu sombre et solitaire.

Kurt Vile : Oui, il y a de ça c'est sûr, mais il n'y pas que cet aspect-là dedans - il est aigre-doux quoi. C'est surtout un album réaliste, certaines chansons sont tristes, d'autres sont enjouées... on y trouve les hauts et les bas de la vie.

 

Personnellement, je le trouve plutôt entraînant. Et apaisant aussi.

Ca me fait plaisir que tu dises ça - au final, c'est ce que je veux communiquer. 

 

A vrai dire, on retrouve pas mal de traits d'humour ça et là dans les paroles. J'ai lu que tu disais que tu traînais cette image de mec torturé alors qu'en réalité, tu adores déconner.

Je pourrais passer ma vie à faire et dire des conneries !

 

Qui sont les gens qui te font rire ? Certains comédiens ou comiques en particulier ? 

Tom Scharpling, Tim and Eric (Eric, c'est Eric Wareheim, qu'on retrouve souvent dans les films de Quentin Dupieux, ndlr), des comiques un peu plus anciens comme Gene Wilder... Après, il y a plein de gens qui sont drôles aussi «dans la vraie vie», comme mon frère Paul. Son surnom, c'est «The Jell-O man» ; il figure dans mon clip de Pretty Pimpin', c'est le mec qui est dans les cabines d'essayage et qui me regarde. A part ça, mon genre d'humour, c'est l'humour dans Supergrave, tu vois ce film ? C'est mon délire !

 

 

Tu serais tenté d'écrire des sketchs pour des émissions télé, des séries ou des films ? 

Je vais te dire la vérité : je voudrais être dans ces sketches, je veux jouer la comédie ! Il y a un dessin animé qui va débarquer bientôt sur HBO, c'est une série comique qui s’appelle Animals. J’y joue un écureuil défoncé, et je joue même un morceau à moi. Mais en fait au début, il y a eu un quiproquo : la fille qui s'occupe de ma com' m’avait dit «HBO veut que tu joues ton propre rôle dans un dessin animé», alors j'étais bien sûr à fond ! D'autre part, Fred Armisen de Portlandia est fan de ma musique ; à un moment donné, j’ai pensé qu’il pourrait me faire jouer un petit rôle dans sa série - il en avait été question -, mais c’était il y a des années, donc je pense que ça ne se fera jamais. Enfin voilà, j’aimerais jouer mon propre rôle : faire l'andouille dans une série, ça me plaîrait bien. Et au final, voilà que je joue un écureuil défoncé ! J’ai donc demandé à ce que cet animal s’appelle Kurt Vile, ils ont accepté, alors je l’ai fait. (Rires)

 

Tu penses vraiment que tu as raté le coche pour Portlandia ? 

Oui oui, il a déjà fait appel à mon pote Jay Mascis (de Dinosaur Jr., ndlr), donc bon…

 

Tu as déclaré que c’est «un album nocturne», alors quelle musique écoutes-tu la nuit ?

J’écoute la même chose que dans la journée, mais la nuit est plus propice à l’écoute de jazz, du vieux jazz ou du spiritual jazz. J’aime bien écouter du jazz la nuit car c’est relaxant, tu peux lire en même temps. John Coltrane la nuit, ça fait beaucoup de bien à ton cerveau.

 

 

La littérature semble t’être importante : tu as dit avoir été inspiré par Cormac McCarthy et Flannery O’Connor. Tu lis beaucoup d’ailleurs, non ? (Quand nous sommes arrivés, il était en train de dévorer l’autobiographie de Miles Davis, ndlr)

Oui mais j’ai un réel problème de concentration - c’est très douloureux pour moi, il me faut beaucoup de temps pour réussir à me concentrer sur quelque chose. Avec la tournée qui va arriver, je ne sais pas comment je vais faire. On est sollicités tout le temps, et puis la tentation de la fête est aussi en permanence présente... Mais au bout d’un moment, c’est vraiment fatiguant. J’aimerais bien m’aménager des horaires pour pouvoir lire, cette fois-ci.

 

Quels ont été les livres qui t’ont marqué en tant qu’enfant ? 

Tout petit, j’avais déjà un côté obsessionnel. Je nourrissais une réelle passion pour cette écrivaine spécialisée dans les thèmes adolescents, S. E. Hinton. C’est elle qui a écrit The Outsiders, qui a ensuite été adapté au cinéma par Francis Ford Coppola. A vrai dire, j’avais vu le film avant de lire le livre - avec mon cousin, on le regardait tout le temps. Au lycée, j’avais lu la biographie de Sonic Youth, Confusion is next, ça m’avait beaucoup marqué. J’ai par la suite lu beaucoup de biographies sur le rock, sur Syd Barrett, sur les Rolling Stones, sur Dylan...

 

A ce propos, as-tu lu l’excellente autobiographie de Kim Gordon, Girl in a Band 

Pas encore, mais je compte le faire bien sûr. Mais comme c’est une bonne amie à moi, ça me fait un peu bizarre, tu vois ? Elle a écrit la petite biographie qui accompagne la sortie de mon album mais ça fait quelques temps qu’on ne s’est pas vus. À vrai dire, on s’est parlé au téléphone il n’y a pas très longtemps, mais c’était dans le cadre d’une interview pour Dazed And Confused. C’est assez bizarre de prendre des nouvelles de ses amis dans ce contexte-là. Quoi qu'il en soit, je vais la lire très bientôt, oui.

 

D’ailleurs, le fait qu’elle ait écrit ta notice biographique signifie quelque part que tu as été adoubé par l'aristocratie du rock américain - c’est quand même vachement la classe, non ?

Oui, c’est adorable de sa part, et puis on est devenus amis au fil des années. Elle n’avait pas hésité à me dire qu’elle avait adoré Childish Prodigy et qu’elle l’écoutait en boucle. Ce qui fait forcément plaisir. 

 

 

Elle a écrit que ta musique faisait office de "bouffée d’air frais dans le monde musical actuel". Alors je me demandais : écoutes-tu tes contemporains ? 

Oui. Je crois que ce qu’elle voulait dire, c’est qu’aujourd’hui, tout est trop parfait, policé, produit et reproduit - voire surproduit... Je pense qu’une version moderne cool de ce que j’aime se rapproche d’un groupe comme Tame Impala, ils sont très talentueux. J’adore aussi Ariel Pink : je le suis depuis le début, et à chaque fois, je me dis que cet enfoiré arrive à me bluffer. (Rires)

 

Aimerais-tu écrire des livres ? 

Non car une fois de plus, je manque de concentration, une capacité nécessaire pour écrire un livre... Je pense que Kim Gordon est d’ailleurs l’une des dernières personnes dans la musique capable de le faire. D'autre part, si j’écrivais mon autobiographie, ce serait franchement chiant !

 

Tu as enregistré ton dernier album un peu partout. J’imagine que ça influence d’une manière ou d’une autre la musique, non ? 

Oui bien sûr - à New-York, c’est plus edgy. Le désert de Joshua Tree, c’est magique et magnifique par exemple ; la Californie procure un rythme et un style de vie radicalement différents de la côte Est, notamment de Philadelphie où je vis. Mais si j’ai enregistré en Californie, à New-York, à Philadelphie et en Géorgie (l'État américain, pas le pays du Proche-Orient, ndlr), c’est avant tout pour des raisons logistiques car les personnes avec qui je souhaitais travailler vivent là-bas, ce n’était pas l’idée de se faire un trip à travers le pays. Ceci dit, j’adore voyager : je me fais des petites compilations que je grave sur CD et que j’écoute sur mon discman à l’aéroport, ce sont des moments qui m’inspirent beaucoup. 

 

 

Tu véhicules cette image de branleur, mais en réalité, tu travailles beaucoup. Comment expliques-tu ce paradoxe ?

Oh, tu sais, je crois que c’est dû à mes cheveux longs et à mon look un peu 90’s. Enfin bon, les gens traitent pas mal de monde de branleurs - on dit que Jay Mascis est un branleur, que Beck est un branleur... or aucun des deux ne l’est. C’est plus une question de nonchalance, je dirais. 

 

Tu es content de partir en tournée ? 

Il y a un mois, je t’aurais dit que c’était une vraie tragédie ; maintenant, je le vis mieux. Mais comme je te le disais, je ne veux pas et je ne peux pas faire la fête tout le temps. Il va falloir que cette fois-ci, ça soit plus calme - et si les mecs dans mon groupe ne le comprennent pas, alors je vais les virer. Ces types sont de mauvaises fréquentations ! (Rires)

 

Je vois des CD dépasser de ton sac. Fais-tu partie de ces personnes qui achètent encore des disques ? 

Oui, absolument, mais je fais des compilations la plupart du temps car je ne peux pas voyager avec beaucoup de disques, ça prend de la place et puis ça se raye facilement... Mais les albums sonnent tellement mieux que des MP3 ! Ca, les gens ont tendance à l’oublier. Quoi qu'il en soit, ce mode de fonctionnement a aussi ses inconvénients : tellement de plastique, c’est un peu honteux. 

 
++ Le site officiel et la page Facebook de Kurt Vile.
++ b'Lieve I'm Goin Down, le nouvel album de Kurt Vile, est disponible ici.
 
 
Sarah Dahan // Crédit photo : Marina Chavez.