Tu as été très occupée ces six dernières années : tu as dirigé deux opéras-rock, Peaches does herself et Peaches Christ Superstar.

Merrill Beth Nisker (Peaches) : Oui ! Peaches does herself est ensuite devenu un film, il a beaucoup voyagé, il a été invité dans 70 festivals, donc j’ai beaucoup voyagé aussi. J’ai ensuite dû apprendre l’italien et toutes les paroles de l’opéra dans lequel j’ai joué, Orphée.

 

Qu’as tu retiré professionnellement et personnellement de ces expériences annexes ? 

C’était bien de faire un break de mon projet Peaches. J’aime l’opéra, j’aime le théâtre, j’aime les comédies musicales, mais je ne me voyais pas intégrer cela dans un album de Peaches - c’était le moment idéal et les projets les plus appropriés pour assouvir ces passions.

 

Avais-tu envie de prouver que tu pouvais faire autre chose, que tu as une voix puissante notamment ? 

Non, j’ai toujours su que je pouvais chanter. C’est comme une arme secrète, si tu veux. 

 

 

Quelles sont les autres armes secrètes dont tu es dotée et dont nous ne somme pas forcément au courant ? 

J’ai appris que je pouvais mémoriser des paroles en masse, c’est un vrai travail cérébral à appréhender. Tu n’as pas intérêt à merder, si tu merdes avec tes propres chansons, c’est pas génial mais ça passe. Avec les autres, tu ne peux pas.

 

Tu serais intéressée par le fait d’écrire ton autobiographie ? Peaches does herself était déjà en quelque sorte inspiré de ta vie, non ? 

Je viens de sortir un livre pour commencer, ça s’appelle What else is in the teaches of Peaches. Ca retrace pas mal ma vie depuis ces six dernières années, c’est accompagné de jolis essais écrits par Ellen Page, Michael Stipe, Yoko Ono... C’est une bonne façon de me connaître aussi. Mais peut-être que je le ferai - je ne sais pas, sans doute ?

 

Comment t'est venue l’idée de ce livre ? 

C’est l’idée de ce mec, Holger Talinski, je ne le connaissais pas. Il m’a contactée car il voulait prendre des photos de moi ; il a pris de bonnes photos, il était discret et il avait une bonne approche, il voulait montrer qui je suis en tant que personne et pas en tant que Peaches. Nous sommes notamment allés chez mes parents, c’est un beau résultat.

 

As-tu lu l’autobiographie de Kim Gordon ? L’as-tu aimée ? 

Oui ! Et toi ?

 

Oui, mais j’ai été assez surprise. 

Ah - tu l’as trouvée méchante ?

 

Non pas du tout, je l’ai trouvée très humble et modeste. Et puis très drôle - on ne s’en rend pas forcément compte quand on la voit comme ça.

Oui, c’est quelqu’un de très drôle mais elle est discrète. Je t’ai demandé si tu l’avais trouvée méchante car plein de gens disent ça, mais je ne pense pas que ça soit vrai. Ce qu’elle dit m’a l’air objectif et approprié, et puis elle raconte les choses de son point de vue, en tant que fille dans un groupe. Le titre Girl in a Band résume bien la chose. 

 

 

Et puis on apprend plein de choses sur le monde de l’Art à New-York, c’est très intéressant...

Oui, elle était très investie dans cette sphère. Elle est passionnante, vraiment.

 

Comment en êtes-vous arrivées à collaborer ensemble sur cet album ? 

Nous sommes amies depuis des années, et en ce moment elle passe pas mal de temps à L.A., pour faire de l’Art justement, donc je l’ai invitée à la maison, et c’est ainsi que ça s’est fait. 

 

Quand as-tu ressenti le besoin de retourner en studio pour faire un album de Peaches ? 

Au bout d’un moment, après tous ces projets annexes, ces projections pour mon film, ces conférences, ces Q&A auxquels j’étais invitée, j’ai eu à nouveau l’envie de faire ma musique à moi. Ca s’est fait naturellement.

 

Tu es conviée aux quatre coins du monde. Il semble que tu sois désormais incontournable, qu’on te prenne au sérieux, alors que ce n’était pas forcément le cas auparavant...

Oui, absolument. Avant, on disait que j’étais bizarre, j’étais la weirdo de service pour beaucoup. 

 

Quel a été l’élément déclencheur chez la plupart des gens, selon toi ? 

Je crois que ça correspond simplement à l’évolution de la société : on parle davantage des questions LGBT, les gays peuvent se marier, etc. Il y a 15 ans, quand je chantais Fatherfucker, on me prenait pour une folle ; aujourd’hui, ça rentre dans la norme.

 

 

Pouvais-tu imaginer cette évolution il y a 15 ans ?

Non. Je me disais toujours que je n'évoluerai pas vers le mainstream mais que le mainstream viendrait à moi. Et puis c’est ce qu’il s’est passé. Bon, je conçois que ce genre de paroles est ridicule ! (Rires) Mais aujourd’hui, les gens me disent : «ça y est on te comprend ! Ton discours est important». Oui OK, mais on ne me laisse toujours pas passer à la télé américaine. Ils ont peur que je montre mes seins ou que je me pointe avec un gode. Quand bien même je me pointerais avec un gode, qu’est-ce que ça pourrait bien faire, hein ? Tu vas voir que Miley Cyrus va se ramener avec un gode sur une émission télé, et tout le monde dira que c’est génial et en parlera pendant un an.

 

J’ai lu que tu disais que la nouvelle génération va croire que c’est toi qui essaie de copier Miley Cyrus.

Oui, je suis sûre que les jeunes d’aujourd’hui doivent se dire à mon propos «qui est cette vieille dame à moitié à poil qui parle de transsexuels comme Miley Cyrus ?». Il y a quatre ans, ils disaient «que fait cette vieille dame à copier Lady Gaga ?». (Rires)

 

Tu le prends avec philosophie, du coup ? 

Absolument - que faire sinon ?

 

Tu pourrais essayer «d’éduquer» ces personnes ? 

Non, ça serait encore pire. Je préfère me dire qu’ils passent à côté de la vérité ! Et puis pour couronner le tout, plein de gens ont cru que j’étais morte ! On m’a confondu avec Peaches Geldof ! Je recevais des messages de condoléances sur ma page Facebook, non mais tu y crois à ça ? 

 

Que penses-tu de Miley Cyrus justement ? La crois-tu sincère dans sa démarche ? 

Oh, j’en ai rien à foutre. Je n’écoute pas sa musique, je ne trouve pas sa musique très intéressante. Mais j’apprécie ce qu’elle fait pour les jeunes personnes transsexuelles, son association là ; je ne sais pas si c’est sincère ou pas et je m’en fous, mais au moins, elle met la lumière sur ce problème.

 

 

Que penses-tu de cette idée du féminisme pop ? Toutes les pop stars se revendiquent féministes, désormais.

C’est cool que ça soit à la mode.

 

Tu penses donc que c’est une mode ? 

Absolument. Je tiens juste à dire que je parle de cela, de la communauté LGBT, de la fluidité sexuelle depuis des années, et que je continuerai de le faire, que ça soit à la mode ou pas. Je suis une alliée de la cause transsexuelle depuis des années, je ne suis pas transsexuelle moi-même mais je les soutiens. Je trouve cela super qu’on en parle de plus en plus. En Amérique, on a pris connaissance du premier juge transsexuel. Evidemment, il y a un côté sensationnaliste, mais c’est bien de montrer qu’ils existent. La série Transparent est super : je crois que Jill Soloway est très sincère dans sa démarche, elle parle très bien de la communauté. Et ses auteurs ne viennent pas tous du sérail hollwyoodien, il y a des comiques lesbiennes, des transsexuels qui viennent de l’Art contemporain... C’est une vraie bouffée d’air frais. Je suis allée dans les studios Paramount pour rencontrer les auteurs de la série, tu hallucines complètement sur la taille des studios ! Et puis tu te balades un peu et tu trouves cette freak house bizarre, ça fait du bien. Je suis fière d’elle, du fait qu’elle n’ait pas eu à intégrer le système. Quoi qu'il en soit, j’espère que tout cela ne sera pas qu’une mode en réalité, car toutes les modes vont et viennent. Même dans les 90’s, on ne parlait que des riot girls, et puis après quoi ? Où sont-elles ? La plupart des festivals comptent 8% de femmes dans leur line-up.

 

Conçois-tu tes concerts très en amont ?

J’ai fait une pré-tournée en Australie pour cet album, j’ai deux danseurs, un garçon et une fille, on va défoncer. 

 

Tu es vraiment connue pour ta réputation scénique ; je me souviens que le groupe Phoenix disait qu’il ne voulait pas passer après toi en festival, de peur d’avoir l’air ridicule tellement tu donnes tout.

(Rires) Je suis moi-même, tu sais. Keepin’ it real ! Cette fois-ci, je fais moins mais je montre plus - et attention, je ne parle pas de vêtements ! Quoi que j’ai pu faire en Amérique du Nord il y a 15 ans, on disait que j’étais bizarre : je suis une femme, j’étais seule sur scène avec une machine, ça paraissait invraisemblable. Aujourd’hui, tu peux zoner sur scène avec un ordinateur, c’est normal - à l’époque ça ne l’était pas. Et puis ce que je disais choquait aussi, les gens ne savaient pas si je faisais de la musique ou si c’était simplement des performances scéniques. Ca a changé il y a dix ans ; je pense que M.I.A. a changé beaucoup de choses aussi, elle a changé la donne, elle a apporté de nouveaux sons... Je pense que Nicki Minaj bouleverse les choses également dans le hip-hop, mais ça reste assujetti à des codes très hip-hop, c’est très fermé. C’est un milieu assez réfractaire à la communauté LGBT, c’est très straight. Alors OK, il y a Frank Ocean, mais ça ne fait pas tout.

 

De quels artistes te sens-tu proche ? 

Je me sens davantage proche de comédiennes comme Amy Schumer, Tina Fey ou Margaret Cho.

 

 

Oui - à propos, elle joue dans le clip Dick in the Air que tu as réalisé

Oui, tout à fait.

 

J’ai beaucoup aimé. J’ai particulièrement apprécié l’interlude Barbra Streisand.

(Rires) Merci. C'est un accident à la base ! Mais tu sais j’ai une tendresse pour elle, la première chose que j’ai jamais chanté, c’était du Barbra Streisand parce que je viens d’une famille juive, et comme dans toutes les familles juives en Amérique du Nord, on adore Barbra Streisand ! Donc pour revenir au clip, à la base on est allées dans ce quartier - Hollywood Boulevard - pour prendre des photos avec des touristes, puis Spiderman s’est énervé contre nous parce qu’il se fait de l’argent quand il pose avec des touristes et on était sur son terrain. Soudainement, j’ai vu l’étoile de Barbra et je savais que je devais faire quelque chose avec. En tant que réalisatrice, j’adore ces clips où il y une cassure dans la narration et dans le timing, donc j’étais ravie de pouvoir le faire ici avec ce clip.

 

Tu prévois donc de réaliser un clip pour chaque chanson ? 

Il n’en reste plus que trois ; le prochain qui va sortir est Rub, c’est le meilleur. Je l’ai réalisé avec Lex Vaughn et A. L. Steiner, qui fait du porno féministe et qui est également professeur à USC. Ce clip est d’ailleurs inspiré par ce que m’a raconté une amie de Paris, une amie à elle qui fait du squirt depuis le toit des immeubles. Donc j’ai traduit cela dans le désert, dans les rochers. C’est marrant parce que ça commence comme le clip de Rihanna, avec un kidnapping, mais ce n’est pas du tout la même chose, c’est beaucoup plus hardcore. C’est de la nudité à la Jodorowsky, ce n’est pas forcément de la nudité sexuelle. C’est putain de cool ! Ah tiens, ça me fait penser, je vais te dire ce que je n’aime pas à propos de Miley Cyrus : pourquoi a-t-elle travaillé avec ce connard de Terry Richardson ? Pourquoi tout ce putain de monde a travaillé avec Terry Richardson ? Je connais personnellement des personnes qui ont été abusées par ce connard. Que les gens qui bossent avec lui aillent se faire enculer. C’est facile d’avoir des propos féministes et ensuite d’aller bosser avec Terry Richardson ! Ca me rend malade. 

 

Tu diriges beaucoup de choses. Est-ce que le fait de ne pas être aux manettes est inconcevable pour toi ? 

Tout ça a commencé avec The Teaches of Peaches : je l’ai écrit, je l’ai produit, j’ai tout fait moi-même, donc les gens ont su dès le départ qu’ils ne pouvaient et qu’ils ne pourraient pas me la faire à l’envers. J’ai montré que j’étais «in charge» - et c’est très important, car comme ça, on ne te dit pas quoi faire. Si tu fais des erreurs, ce n’est pas grave car ce sont les tiennes.

 

++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Soundcloud de Peaches.

++ Rub, le dernier album de Peaches, est sorti le 25 septembre.

 

 

Sarah Dahan.