Petite remise en contexte : Bill Plympton est né dans l’Oregon, un coin reculé des États-Unis où il pleut tout le temps ; «c’est pour ça que des gamins comme moi se mettent à dessiner, il n’y a rien d’autre à faire». Enfant, Bill rêve d’être animateur, mais l’animation, dans les années 60, ça ne marche plus. Il part donc à New-York pour y devenir illustrateur de presse et réalise, le soir après le travail, son premier court métrage : Your Face. Le film remporte l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation et Bill se retrouve enfin propulsé dans le monde de l’animation. Depuis, il continue à tout dessiner seul et sort, depuis les années 90, plusieurs films animés par an. Pour info, à une cadence de 24 images par seconde, il faut 1440 dessins pour faire une minute et 86 400 pour faire une heure.

 

 

Vous dites avoir voulu faire de l'animation depuis tout petit. Maintenant que vous n’êtes plus tout jeune, vous êtes satisfait de tout ce que vous avez accompli durant votre carrière ?

Bill Plympton : Je suis très satisfait ! Mon seul regret est de ne pas avoir eu de distribution conséquente ; je pense que c’est parce que mes films sont des films «pour adultes». Ils sont étranges et surréalistes, et c’est une formule qui ne plaît pas trop aux distributeurs américains. Ça marche plutôt bien en Europe, où les gens apprécient l’humour adulte. Aux États-Unis, il existe toujours ce stéréotype tenace qui veut que les dessins animés soient uniquement pour les enfants. J’espère secrètement que mes films vont changer l’attitude des distributeurs américains vis-à-vis de l’animation. À part ça, aucun regret : j’aime l’humour de mes films, ce à quoi ils ressemblent, le fait qu’ils soient faits de ma propre main... enfin, sauf pour les couleurs et la musique.

 

En parlant de distribution, comment faisiez-vous pour promouvoir des films aussi étranges quand il n’y avait pas Internet pour vous aider ?

J’avais des distributeurs quand même - par exemple, I Married a Strange Person a été diffusé dans des centaines de salles aux États-Unis. Avant Internet, on envoyait les films à la télé, on en faisait des cassettes VHS. Aujourd’hui, évidemment, c’est beaucoup plus facile et j’ai beaucoup plus d’audience - c’est génial.

 

 

Comment feriez-vous la promo de votre prochain film, Revengeance ?

Avec Revengeance, on a voulu faire quelque chose de différent pour la distribution : on a parlé à des gens chez Amazon, Vimeo et autres pour réaliser une grosse sortie hors des cinémas. Chaque année, il faut penser à de nouvelles stratégies pour distribuer le film. Mais j’ai des producteurs qui sont plus impliqués là-dedans que moi.

 

Vous utilisez Kickstarter pour financer vos projets, et vous avez retransmis vos sessions de dessins sur Internet pour Hair High. Quels sont les avantages et désavantages des nouveaux outils que les gens ont à leur disposition aujourd’hui ?

Hé bien, je suis très content qu’on n'utilise plus les films argentiques ! C’était hyper-cher et une énorme perte de temps. Je n’ai plus à porter ces énormes colis de bandes jusqu’à la Poste. (Rires) Et puis avant, je dépensais presque 50% de mon budget dans la pellicule. Aujourd’hui, tout cet argent va aux artistes. Kickstarter est d’une grande aide aussi ; avant, je devais aller à Hollywood et supplier des producteurs pour de l’argent. Évidemment, je me faisais recaler et c’était déprimant. Je ne vois vraiment pas de désavantages dans toute cette évolution.

 

 

Vous ne vous dites pas parfois que tout aurait été plus simple et peut-être même mieux si vous aviez collaboré avec les majors de l’animation dès le début ?

Oui, j’aurais certainement plus d’argent, je bénéficierais d'une meilleure sécurité matérielle, mes films auraient été plus populaires... Mais je connais des gens qui travaillent pour ces grosses compagnies comme Disney, Skyblue et les autres : hé bien c’est très frustrant pour eux. Leurs idées ne sont pas écoutées, il faut accepter le refus et la «bureaucratie». Moi, je n’ai pas besoin de rectifier mon script si la femme d’un grand producteur n’aime pas mon histoire. Je suis mon propre producteur, ce qui fait que je sors mes films beaucoup plus vite, aussi !

 

Vous portez beaucoup d’attention à l’argent, j’ai l’impression…

Ben oui, c’est pour ça que je fais cette expo ! (Rires) Il faut que je finance mon prochain film.

 

Et vous avez même créé une sorte de formule magique pour faire un film qui marche.

C’est vrai ! J’ai un studio de 6 personnes et il faut que je les rémunère, j’ai le loyer de mon studio à payer, il faut que je vive aussi. Je veux réaliser mes films de la meilleure manière possible - et pour ça, j’ai besoin d’argent. Je prépare aussi une série télé, et ce sera très cher, donc j’aimerais avoir plus d’argent encore pour réaliser cette idée. Cheatin’ m’a coûté entre 200 000 et 300 000 dollars, et tout venait de ma poche. Le jour où l'on a fini le film, j’étais ruiné et endetté : ce n’est vraiment pas une bonne chose de devoir de l’argent à plein de gens. Disney a traversé la même situation quand ils ont sorti Blanche-Neige et les Sept Nains, ils n’avaient plus un sou à la fin de la production. Mais il faut savoir prendre des risques pour financer les choses en lesquelles on croit.

 

Votre style change d’un film à l’autre. Comment vous y prenez-vous pour définir l'esthétique visuelle d’un film ?

Quand j’imagine mes films, je visualise un peu le style approprié, et quand je réalise les storyboards et tous les dessins de préparation, je me demande quelle est la meilleure technique à adopter. Je pense que le public va s’ennuyer s’il voit toujours la même chose, donc j’explore et je teste un peu tout. Il y a sûrement des styles que j’ai abandonnés, comme celui de Hair High ; ceci dit, d’une manière générale, j’aime dessiner de manière un peu impressionniste, avec beaucoup de traits.

 

 

Vous vous considérez plus comme un animateur de dessin animé ou un illustrateur ?

Un animateur avec une sensibilité d’illustrateur. Je fais très attention à l’aspect visuel : j’aime les beaux habits, les belles couleurs etc., mais l’histoire et le mouvement restent les points les plus importants pour moi.

 

Et du coup, l'illustration, ça vous intéresse encore - ou est-ce que ça vous a jamais intéressé ?

De temps en temps, je réalise des illustrations - des affiches pour des films par exemple, ou des caricatures. Mais aux États-Unis, c’est un business qui marche mal, l’illustration. C’est un job très difficile, très compétitif et très mal payé. Tous mes amis illustrateurs galèrent et voudraient eux aussi se lancer dans l’animation ; moi, j’ai été très chanceux de pouvoir changer de carrière.

 

 

Ça fait un bout de temps que vous faites rire les gens. Ça ne vous intéresse pas du tout de faire quelque chose de plus dramatique ou de changer de registre ?

Non, pas du tout. Je trouve que l’animation se prête très bien à l’humour, plus que le cinéma classique. Quand j’étais petit, mon père était quelqu’un de très drôle, du genre qui fait rire tout le monde et met l’ambiance à un dîner. Je me disais que je voulais être comme lui, malheureusement je ne peux pas raconter de blagues ; donc je les fais avec mes dessins. C’est un but très noble selon moi, et c’est un talent très rare de réussir à faire rire les gens. Je pense même qu’on devrait créer un Prix Nobel de l’Humour.

 

C’est quoi vos projets pour le futur ?

J’ai terminé mon prochain long-métrage qui s’appellera Hitler’s Folly. C’est un mockumentary sur la carrière d’animateur de Hitler ; il paraît qu’il était fan de Disney et de Blanche-Neige. C’est tellement incongru qu’une personne comme lui soit fan de dessins animés que ça m’a inspiré un scénario ! Ce projet est déjà passé dans les festivals, et là je travaille sur Revengeance ; on en est à la moitié, et ça sortira probablement début 2016.

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Bill Plympton.

++ La rétrospective sur Bill Plympton continue jusqu'au 31 octobre 2015 à la galerie ArLudik.

 

 

Tibo V-D.