Votre album s’appelle Chemicals. Est-ce à dire que les produits chimiques ont été nécessaires à l'élaboration de cet album ? 

Guillaume : On s’est retrouvés au Studio Pigalle, on a branché tout notre bordel, il y avait des trucs dans tous les sens, ça faisait un peu laboratoire de savants fous. C’est pour cette raison que ça s’appelle ChemicalsNotre manager Pierre Le Ny a trouvé ce titre avant même qu’on compose le premier morceau. Pierre est très fort pour ça - même sur l’album d’avant, il a trouvé le titre et la pochette avant que l’on commence.

Benjamin : On a tendance à vite s’éparpiller ; du coup, avoir un point d’appui comme le sien nous aide beaucoup.

 

Les influences, c’était quoi ? L’Angleterre des années 90 ?

G. : On sera toujours tournés vers l’Angleterre. Ma référence absolue de cette époque, c’est Star Guitar des Chemical Brothers. C’était une époque où nous achetions énormément de CD.

B. : L’esthétique de cette scène nous fascine. On achetait tout ce qui sortait de chez Ninja Tune ou Warp. Toute l’électronica aussi. Bref, on a des goûts très divers.

 

 

Tous les grands acteurs de la techno anglaise des années 90 reviennent cette année : Prodigy, Chemical Brothers, Leftfield, etc. Pensez-vous qu’à 40 ans passés on peut encore garder une certaine fougue ? 

G. : Je l’espère car on s’en approche. Arrête de me faire flipper avec tes conneries, là ! (Rires)

 

Ce que je veux dire, c’est qu’il y a un côté assez "barnum" chez Prodigy, qui peut paraître grotesque passé un certain âge...

G. : Oui, tout est une question d’attitude ; des gens comme Etienne de Crécy par exemple restent classes en toutes circonstances. Les mecs de Cassius aussi. Perso, je ne pense pas qu’on fera des grands écarts sur scène avec notre basse pendant longtemps. 

 

Encore une fois, on retrouve beaucoup de featurings (Esser, Blaine Harrison des Mystery Jets, Petite Noir) pourquoi cela ?

B. : C’est assez simple. On a une grande exigence pour les paroles, qu’on ne peut pas remplir nous-mêmes.

G. : Et puis l’anglais n’est pas notre langue natale, or prétendre écrire des paroles un minimum intéressantes, c’est un vrai challenge.

B. : Et puis, bon, il faut savoir qu’on fait tout à deux, donc c’est bien aussi de faire appel à d’autres personnes, on aime bien travailler avec d’autres.

G. : On a fait en sorte que les voix s’entendent bien sur cet album, donc pour ce faire il nous fallait des vocalistes de qualité, tels que Blaine Harrison des Mystery Jets par exemple.

 

D’ailleurs, comment en êtes-vous arrivés à collaborer avec lui ? J’aime beaucoup les Mystery Jets mais c’est un groupe qui me semble sous-estimé depuis toujours.

B. : Sous-estimé oui, voire inconnu - en France en tous cas. On a bossé avec lui car on l’avait remixé il y a très longtemps.

G. : C’est quand même aussi grâce à Yoann Lemoine - Woodkid -, qui avait réalisé un clip pour les Mystery Jets et qui s’est bien entendu avec eux depuis lors, qui nous a donné l’idée de ce featuring. D’ailleurs, beaucoup de featurings ont été trouvés par Yoann sur cet album. Il a un certain réseau, il nous a donné des pistes, il nous a introduit dans certains groupes. 

 

 

Si vous deviez produire quelqu’un, ça serait qui ? 

G. : J’aimerais bien au contraire confier ma musique à un producteur, je trouverais ça intéressant que ça se passe dans l’autre sens. J’admire beaucoup Arca ou Cashmere Cat. On parle beaucoup de Kanye West pour ses frasques avec Kim Kardashian, mais on oublie que c’est un producteur de génie. J’adorerais donner ma musique à un mec comme ça, qui lui casse la gueule et en fait autre chose. 

 

Cet album est assez iconoclaste quelque part, non? 

B. : Disons qu’il est plus glacial.

G. : On ne voulait pas de transition, c’est assez brutal. On n’a pas cherché à faire dans le beau. C’est plus radical.

 

Vous avez dit être partis dans tous les sens pour cet album. A quel moment tout cela a-t-il pris forme ? 

B. : Chacun pataugeait de son coté et au bout d’un moment, on s’est dit que ce serait bien de prendre un studio ensemble à Paris. Quand on s’est retrouvés ensemble au Studio Pigalle, on a tout jeté et on a tout repris depuis le début - et c’est là qu’on a trouvé notre rythme. 

G. : D’un coup, on a trouvé l’inspiration et notre ligne directrice. Jusque là, un peu comme tout le monde, j’étais obsédé par la trap music ; Je me disais que j’allais faire de la trap music avec de la pop - un vrai concept de connard - et Benjamin, lui, était dans un autre délire. Au bout d’un moment, on s’est dit qu’il fallait arrêter ces conneries et se mettre à écrire des chansons. 

 

Mais du coup, en live, vous chantez vos chansons. Est-ce à dire que vous vous autorisez plus de faux pas ? 

B. : Il y a une dimension plus rock’n’roll en live, donc ça passe. Et puis on a beaucoup travaillé nos concerts ces derniers temps.

 

Vous avez pris des cours de chant avec Armande Altaï ?

G. : Ah, j’aurais bien aimé, je l’aime bien la vieille Armande ! Non, on a travaillé la diction. Au final, c’est important pour nous d’incarner notre musique ; on a fait des concerts où l'on invitait tous les guests, et au final ça marche pas. C’est cher, c’est compliqué et ça le fait pas, ça fait Gorillaz dans le concept, tu vois ? C’est pour ca d’ailleurs que sur le premier album, les feats n’étaient pas annoncés sur la pochette, pour ne pas qu’on se fasse phagocyter par d’autres noms et que les gens pensent que ce sont des magouilles de maisons de disques. Tu vois, pour cet album, l’un des premiers morceaux qui a été fait, c’est un feat avec Charli XCX - je te jure, le truc est un gros tube, un hit de malade. Entretemps, elle est devenue big aux Etats-Unis, et puis elle a kiffé le morceau mais elle voulait le garder pour son album. On lui a dit qu’il n’y avait pas moyen, mais du coup, on ne peut pas le sortir non plus sur le nôtre... Au final, personne ne l’entendra - mais bon c’est pas très grave, on n’a pas besoin de gros noms.

 

 

Du coup, humbles comme vous êtes, vous avez dit non à Kanye West pour un feat ? 

G. : Non, c’est différent avec Kanye, j’ai eu une histoire avec sa femme ! (Rires)

B. : Moi je lui dois du fric !

 

Comment avez vous bossé le live ? 

G. : Bah, disons que notre prestation au festival des Inrocks était vraiment merdique, quoi ! On a pris une claque. Mais on n'était pas prêts, il faut dire les choses. 

B. : C’est affreux quand tu lis des critiques horribles sur ton concert et que tu es d’accord avec elles. Mais bon, ce fut un mal pour un bien : on a remanié, on a mis plus de pop, on était trop vénères.

G. : Il y a eu un traumatisme qui a touché beaucoup de gens, c’est Yeezus de Kanye West. C’est un disque pour les musiciens en fait. Tout le monde a pris une claque avec ce disque-là. Comme tout le monde, on s'est dit qu’on allait faire un truc hyper-vénère. Comme des ados, on a entendu un truc qui nous a plu, on a voulu faire pareil, tu vois. Tous les musicos - dont nous - se sont branlés là-dessus, du coup, on est allés dans un truc assez dur. D’où la prestation mauvaise et dure aux Inrocks. Là, on s’était pointés avec un truc prétentieux, pas au point, au mauvais moment et au mauvais endroit. Mais ça nous a foutu un coup de pied au cul. On a radouci l’album : c’était trop pénible et prétentieux.

 

Il y a un groupe qui fonctionne beaucoup par accidents et qui se remet à chaque fois en question, c’est Phoenix. Est-ce que vous vous sentez proches d’eux, d’une manière ou d’une autre ? 

G. : C’est très flatteur. Mais on ne peut pas se comparer à Phoenix. L'un de mes disques préférés de tous les temps est le premier album de Phoenix. Il est à notre image, chaque morceau est un exercice de style. Nous, on adore l’exercice de style ; on a même cherché à faire de la parodie d’EDM sur cet album.

B. : Ca nous est venu un soir alors qu’on regardait la Ligue des Champions - le lendemain, on a fait un morceau EDM. On est un peu fascinés par ce style de musique car on le trouve bien produit, mais en même temps, il est tellement dégueulasse...

 

Vous pensez quoi d’ailleurs du règne de l’EDM ?

G. : C’est dégueulasse mais ça me fascine.

 

Comme une fascination malsaine ? 

G. : Oui, absolument - c’est comme quand tu regardes Les Anges de la Télé-Réalité. Mais bon, on peut trouver des choses intéressantes partout. Je préfère parler des choses qui m’intéressent plutôt que des choses que je n’aime pas. Y’a que ça sur Internet, et ça commence à me casser les couilles.

 

 

D’ailleurs, vous êtes assez drôles sur Facebook et Instagram. Quels sont les comptes que vous aimez suivre ? 

G. : Ah moi, j’adore The Fat Jew ! J’aime Thrasher Magazine. Je passe ma vie sur Instagram mais je déteste Facebook, c’est un déversoir à merde. Le pire, c’est les commentaires sur YouTube : même en-dessous d’une vidéo de chat qui fait un looping, y’aura toujours un connard pour te parler de la Palestine et d’Israël. Instagram, c’est plus friendly je trouve. 

B. : Moi, je suis encore à l’époque des pigeons voyageurs...

G. : Son adresse mail, c’est sur Lycos ! C’est LA grosse différence entre Benjamin et moi.

B. : Guillaume bosse sur son ordi et moi je bosse avec tout un tas de câbles, c’est un vrai merdier.

 

Est-ce que vous avez encore droit à des interviews à thématique chaussures ?

B. : Non, ça va.

G. : Mais on peut faire une anthologie des jeux de mots «les deux font la paire», etc…

B. : En même temps, on a cherché la merde avec ce nom.

 

++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Instagram de The Shoes.

++ Chemicals est disponible ici, et la discographie du groupe est en écoute intégrale sur Deezer.

 

 

Sarah Dahan.