Dans Asphalte, on se retrouve face à un humour particulier, quelque chose d’absurde qui provient de situations réalistes. C’est plutôt rare dans le cinéma français actuel, non ?

Samuel Benchetrit : Oui, mais ce n’est pas nouveau. Tati l’a fait auparavant. Mais c’est vrai que ce n’est pas un film qui fait rire par ses vannes. Il s’agit de rire contre les gens, mais avec eux. Gustave Kervern, on rit contre lui, mais avec lui

 

Justement, la meilleure idée du film, c’est d’avoir été chercher Gustave Kervern, qui a peu joué au cinéma. Pourquoi avoir pensé à lui ?

Parce que je cherchais quelqu’un de romantique. Gustave, je le connaissais un peu dans la vie, et je trouve qu’il a vraiment ce romantisme en lui. Et c’est un film sur le langage - des gens qui ont un problème de langage, qui ne parlent pas la même langue. Et puis Gustave est d’une grande timidité. Vraiment, il est très grand, et on sent que c’est un effort pour lui de parler. 

 

Je pensais que vous l’aviez choisi parce le personnage est handicapé et que Gustave Kervern avait déjà joué en fauteuil roulant dans Aaltra, et qu’il était bon pour ça.

(Rires) Non, mais c’est vrai qu’il est bon en fauteuil roulant !

 

 

L’autre choix marquant du film, c’est le format du cadre, le 1,33 (aussi appelé 4/3).

C’est un format que j’avais déjà utilisé dans J’ai toujours rêvé d’être un gangster, et j’aimais beaucoup ça, parce que ça force à cadrer. Ensuite, comme j’ai trois histoires qui se croisent en permanence, je cherchais un format fort pour les unifier. Un format fort, c’est du (cinéma)scope ou l’autre extrême, le 1,33. Le scope, ça allait être compliqué dans Asphalte parce que je savais qu’on allait être dans de très petits décors. Et le scope, il faut du recul, sinon j’allais faire des gros plans en permanence ou mettre des grands-angles. Donc le 1,33 répondait bien à toutes ces exigences.

 

Le scénario est adapté de nouvelles que vous avez écrites. C’est quoi la différence entre écrire un livre et faire un film ?

Faire un film, c’est beaucoup plus de travail. Lorsqu’on fait un film, la pensée existe à un moment donné et son action concrète sera réalisée bien, bien plus tard. Et c’est ça qui est compliqué. 

 

L’une des trois histoires du film raconte la rencontre entre un astronaute américain qui s’est perdu à son retour de l’espace et une femme âgée, immigrée d’origine algérienne, mais le choc des civilisations n’a pas vraiment lieu.

Oui, finalement, ils dînent ensemble. On croit que ça va être politique, et finalement l’astronaute devient un fils de substitution pour cette mère dont le fils est en prison. Car c’est un film sur la mère aussi, c’est un thème important du film - plusieurs personnages ont un rapport particulier à «la mère». Et l’immeuble du film, c’est une sorte de ventre.

 

C’est Michael Pitt qui joue l’astronaute. Comment l’avez-vous convaincu de rejoindre le casting ?

Il est le premier à qui j’ai envoyé le scénario, parce que je savais qu’avec les Américains, ça allait être long. Hé bien j’ai été surpris parce que deux semaines après, il a dit «OK, je vais faire le film» : ça lui parlait, il était touché par l’histoire, ça le faisait marrer. Suite à quoi il a toujours répondu présent. 

 

 

Parce que vous avez mis du temps à financer le film ?

Oui, j’ai mis du temps, le film a été annulé, on a perdu les financements, puis c’est revenu... c’était assez compliqué. 

 

Vous parliez de l’immeuble - c’est un peu un personnage qui intervient régulièrement dans l’histoire...

Cet immeuble est le personnage principal de l’histoire !

 

C’est une façon de dire que l’architecture détermine le comportement des gens ?

Bien sûr - ça influe sur les gens quand on vit dans une ville puissante, fantômatique et dangereuse.

 

Asphalte se passe dans une zone périurbaine non-identifiée, et à une époque pas vraiment identifiée non plus. Vous vouliez laisser le contexte de ce film dans le flou ? 

Je voulais un peu perdre le film dans l’espace et dans le temps. Je voulais une cité, un bout d’immeuble quelque part... Je me posais plutôt la question de savoir si je faisais un film du Sud, de l’Est ou du Nord. Parce que clairement, pour moi, c’était un film de l’Est. Et pareil pour le temps : il y a des écrans plats, mais on y retrouve aussi une patine des années 80. Je ne voulais pas que les choses soient identifiées.

 

 

Est-ce qu’il n’y a pas un aller-retour permanent entre le cinéma et la réalité aujourd'hui ? C’est-à-dire que la façon dont on raconte l’histoire des gens au cinéma, la façon dont on les représente, change la manière dont ils se perçoivent eux-mêmes, donc influe sur leur comportement, ce qui donne ensuite lieu à de nouvelles représentations fictionnelles et ainsi de suite.

Oui, je le pense également. Mais la télévision aussi joue un rôle très important dans ce phénomène, il me semble. J’ai parlé à des mecs dans des cités qui m’ont dit que les journalistes leurs filaient du blé pour qu’ils courent avec des capuches dans les couloirs. Il y a une mise en scène, une fiction du réel, en fait. 

 

Vous croyez que les mecs des cités à qui vous avez parlé vont aller voir votre film ?

(Rires) Pas sûr, mais je ne fais pas ce film pour les gens. J’espère qu’ils le verront. On va montrer le film dans des cités, on fait une tournée avec le distributeur... Mais c’est sûr qu’il ne passera pas à 20h30 un dimanche soir sur TF1.

 

Ceci dit, en faisant le choix du format 1,33, vous aviez déjà choisi de vous éloigner de ce public. Un peu comme l’ado de votre film, qui ne veut pas regarder un film parce qu’il est en noir et blanc.

Il n’y a pas que le format ; le rythme du film, déjà…

 

C’est un film plus poétique que politique ?

La poésie et la politique sont très liées, de toutes façons. Très, très liées. La poésie, c’est un refuge à la politique, c’est une façon de faire de la politique autrement. Mais bon, c’est toujours un terme qui fait un peu peur, «la poésie». Je crois que mon film parle d’un quartier abandonné, mais qu'il livre un autre regard sur la banlieue, un regard qui échappe un peu à la banlieue sensationnelle, à celle qui fait vendre des journaux, à l’insécurité, la colère, la jeunesse qui brûle - ce qui existe réellement, bien sûr… Mais là, il s'agit d’autres personnes, d'un autre ton. Les quartiers abandonnés deviennent des ghettos, et dans un ghetto naissent aussi de l’humour, de la poésie, un langage autre. 

 

Car enfin, le son participe beaucoup à la création de l’univers d’Asphalte.

Oui - il y est notamment question de ce son inexpliqué que tout le monde entend dans la cité. Chacun y va de son interprétation. Ce n’est qu’à la toute fin que la caméra dévoile l’origine de ce son étrange. Pour moi, ça participe à montrer l’isolement de ce quartier. S’il y a un bruit inexpliqué à Paris, dès le lendemain, des scientifiques vont venir et dire «voilà, c’est ça». Alors que là-bas, personne ne viendra en expliquer l'origine et chacun sera livré à sa propre interprétation.

 

++ Réalisé par Samuel Benchetrit, Asphalte sort aujourd'hui mercredi 7 octobre au cinéma.

 

 

Damien Megherbi.