Nouvel album de Prefuse 73, deux ans après Preparations et Golden Pollen, ton projet Savath & Savalas… en plus de tes activités de production… Tu ne serais pas un peu hyperactif ?
Prefuse 73 : Toutes ces choses sont arrivées après une longue période de maturation. Rien n'est précipité. Ce qui peut apparaître comme un nouveau projet n'est, en fait, qu'une nouvelle sortie. Le plus important, c'est d'avoir les couilles de le sortir maintenant. Chaque album est le résultat d'un travail sur moi-même. Plus de dix ans ont passé depuis mon premier album, dix ans pour me convaincre « OK je chante en anglais. Je compose des morceaux de merde non poétiques ». Mais bon c'est comme ça.  

Cette boulimie de sorties même si les projets restent super différents semble un peu schizophrénique…
Prefuse 73 : Ça peut y ressembler. Mais tu ne peux rien comparer, car chaque disque est fondé sur quelque chose de culturellement différent. C'est vraiment une question de cultures, de métissage, de différences. Mon père est Catalan, ma mère Cubaine. Chaque projet révèle une de ces facettes. Quand j'ai travaillé sur Prefuse 73, j'étais hanté par les questions culturelles, par mes racines. Prefuse 73 est quelque chose de très hip hop avec beaucoup d'énergie. J'imagine que les gens doivent se dire : « Mon Dieu, il sort un album tous les six mois. Ce gars est fou. Il doit être complètement éclaté dans sa tête. » OK je sors un album tous les six mois, mais je ne suis pas fou, dans le sens médical du terme. Mec, c'est comme ça. Je ne suis pas du tout schizophrène, je suis même l'opposé. Je ne suis pas le genre de fou qui se met à crier dans la rue. Mais par contre, j'arrive parfaitement à comprendre que ce gueulard fasse ça à ce moment précis. That's shit. J'accorde du temps à chaque projet, je ne me précipite pas. Mais tous mes projets sont ouverts. Je prends tout au sérieux, tout occupe une part importante et magnifique dans ma vie. C'est ma vie. Et la partie marketing me bouffe tout.

Mais tu peux tomber dans le piège de l'incomplétude dans le sens où t'immerger dans plusieurs projets peut t'empêcher d'en porter un jusqu'au bout, d'en tirer le maximum…
Prefuse 73 : Je ne veux pas me restreindre à un projet. Ce n'est pas parce que je suis impliqué dans la musique que je ne m'intéresse pas à d'autres domaines. J'explore le champ des possibles. J'utilise mes possibilités dans différentes directions. Je m'exprime totalement selon mes différentes facettes. Prefuse est quelque chose de complètement déconnecté des autres projets. Peut-être que le truc se rattache finalement aux autres par des tonalités, des petits sons, mais pas dans le rendu final ou dans ce que je veux communiquer. Les musiques de ce Prefuse datent de beaucoup plus longtemps que la sortie de l'album. Tout est fait selon un certain temps. J'accorde du temps à chaque projet. Chaque projet a sa période impartie.

Mais lorsque tu tombes sur quelque chose qui peut servir un autre projet ? Arrives-tu à cloisonner ton esprit en te disant là maintenant je ne fais que du Prefuse, cet autre moment que du Diamond Watch Wrists…
Prefuse 73 : J'ai une très mauvaise mémoire alors lorsque je vois quelque chose qui pourrait m'influencer, je le prends en photo. Ce n'est pas de la photo artistique, mec. Juste un moyen de me rappeler, de me souvenir… J'écris aussi beaucoup, des idées, le genre de choses que je peux après utiliser en paroles. Mes cahiers sont comme ton Clairefontaine. J'ai une très mauvaise mémoire. Je parle de façon assez fragmentaire comme tu peux t'en rendre compte. Tout ce que je fais musicalement vient de ces notes, sinon j'aurais perdu toutes ces idées. Sinon j'essaie de m'imposer une discipline de travail normal. Je ne veux pas m'astreindre à des choses surhumaines, il faut conserver intacte sa part de sensibilité, vivre comme un humain et non pas, tu vois, un peu « tututu » (il me mime de façon très convaincante R2D2)… comme un robot. Chaque fois que je travaille sur un projet, tout est très discipliné.

La musique t'aide aussi à fixer ta mémoire, à figer les choses vécues ?
Prefuse 73 : Définitivement. La musique me permet de garder les pieds sur terre, d'être moins lunaire. Elle me permet d'être plus concentré. C'est un vrai exercice, un travail sur moi-même.

La sortie d'un album, c'est plutôt un kif, un gros soulagement ou une douleur, celle de mettre en veille, un temps, un certain projet et de le partager avec d'autres… ?
Prefuse 73 : Mec, je dirais que je suis content la plupart du temps. C'est comme un soulagement, une vraie libération. Seule la partie marketing me soûle. C'est pour ça que je suis déprimé (rires).

OK, sympa…
Prefuse 73 : Non non pas ça. Au contraire. Tu me poses des questions sur ma musique, tu es intéressé par mon processus d'écriture. Je suis très reconnaissant. Non le marketing c'est plutôt du genre vendre le produit. J'ai horreur de cette tendance au surmarketing. Ce genre de choses me donne envie de vomir. Mais c'est un mal nécessaire apparemment. C'est juste que c'est quelque chose de très négatif pour moi et ça m'attriste. J'aimerais juste que mes CD sortent quand ils sont terminés. Et voilà. C'est tout. On passe tellement de temps dans cette approche hypra économique de marketing, de vente du produit. Pourquoi quand le CD est fini et qu'il est vendu le travail ne serait pas terminé ? « The shit is done ». Lorsque je demande « pourquoi ne pas partir directement en tournée juste après la sortie de l'album ? », on me répond « non mais le CD n'est pas assez markété. Laisse les gens connaître ton produit pour qu'ils viennent, après, te voir en tournée ». Je me sens bouffé et happé par le truc. Pour moi ce n'est pas très important. Je me fous d'avoir un site Internet pour chaque projet. Je veux juste expliquer de quoi ça parle, ce que ça veut transmettre. Putain, un exemple, maintenant ils appellent la musique « Units ». C'est de la folie. Qui s'intéresse à ça ? Qu'est-ce qu'on se fout que tu aies l'air bien sur la photo de la pochette ? Je ne suis pas mannequin…

En même temps, tu apparais un peu comme une tête brûlée et sembles apprécier le fait de contrôler l'ensemble du processus de création : songwriter, producteur…
Prefuse 73 : Ça dépend du projet et il faut se poser les bonnes questions… Tu veux ce label ? Ce truc ? Il faut orienter le projet. Je ne suis pas une espèce de control-freak qui hurle sur les autres du genre « travaille six heures de rang sur ça parce que le son ne me plaît pas ! » (rires

 

 

Et qu'est-ce qui te plaît dans la musique ? Qu'est-ce qu'un son intéressant pour toi ?
Prefuse 73 : La tonalité d'une musique est importante pour moi. Ce que cette musique m'évoque en termes d'idées, de sentiments personnels. Ce qui m'intéresse c'est de savoir comment un son peut être connecté à différents trucs, te connecte à toi-même. Trouver ce qu'il y a de personnel dans cette musique.

C'est sûrement très cliché, mais tu sembles énormément influencé par la géographie, par ton environnement immédiat, par ton vécu très sensible et personnel… On va me taxer de sociologue du dimanche mais c'est un peu une musique de la modernité, avec un son industriel, presque sale et crado parfois…
Prefuse 73 : Beaucoup de choses extrêmement bizarres me sont arrivées ces dernières années. Des trucs que je n'avais jamais vécus avant. Des choses très personnelles m'arrivent et influencent ma musique. Tout autant que les lieux visités, et il y en a eu beaucoup. J'essaie d'en tirer le meilleur. Je ne tente pas de combattre les événements, positifs ou négatifs, qui m'arrivent. Ce n'est pas mon truc de dire « j'ai envie d'enregistrer en studio, j'ai envie d'enregistrer en studio ». J'essaie de profiter au maximum des éléments qui m'entourent, de jouir du moment et de la situation actuelle. Mec, sois heureux et reconnaissant. Utilise tout ce qui t'arrive comme une opportunité et, surtout, ne sois jamais effrayé par un truc.

C'est bien beau, mais tu arrives, toi, à conserver cet état d'esprit au jour le jour …
Prefuse 73 : Mec, j'étais une personne très dure, fermée. Mais le fait d'avoir un gosse, mec, ça change beaucoup de choses. Il faut chanter le monde. Comme comme comme… (silence). Tu sais les chanteurs sont maintenant tellement absorbés par leur ego. Les artistes ne pensent plus qu'à leur gueule. Ce n'est pas ça. Tout n'est jamais question que de soi. Nous sommes sur cette terre. Nous avons une voix par laquelle exprimer des choses. J'ai une voix que j'utilise. Pendant un temps j'ai été hyper robotique, répondant aux questions et ne m'en posant aucune. Je deviens plus conscient de ce que je fais maintenant. Certains me demandent parfois ce que ma musique veut dire ou transmet… J'ai envie de répondre « merde, pourquoi me questionnes-tu sur ça ? »… Je ne vais pas répondre à ça, j'ai plutôt envie de dire « donne-moi une autre bière ! » (rires).

Là, tu es parti sur quelque chose d'un peu rétro, tu as enregistré sur une vieille cassette analogique Ampex… Adepte du past-revival ou fétichiste de l'objet ?
Prefuse 73 : Clair, mec, je suis un fétichiste. Ce genre d'objet me plaît énormément. Le but n'était pas de rendre un son parfaitement clair, de s'entourer des meilleurs ingénieurs, de tourner autour d'une tonalité digitale parfaite. Je n'avais pas envie de rentrer dans le moule hip hop actuel. Non, le but c'était de créer et de saisir un moment, quelque chose de particulier et de furtif, de fou, le truc qui se passe, merde, et surtout de ne pas partir dans une mauvaise direction, celle du CD trop propre sur lui.

D'ailleurs, ton CD semble saucissonné. Avec des morceaux très courts et d'autres répondant parfaitement aux carcans de l'industrie musicale… Tout ça semble un peu saccadé, contre-nature, comme imposé…
Prefuse 73 : Pour la tracklist de cet album, j'étais parti sur une unique chanson, mais le label m'a demandé de charcuter le projet. Mais c'est nécessaire parce que si un gars veut mettre ma musique sur son iPod et qu'il se retrouve avec une chanson de cinquante minutes, il va se dire « OK, merde ». Mais une chanson de cinquante minutes convient beaucoup mieux au projet Prefuse 73 pour être absorbé par l'ambiance…

…une ambiance multiple. On a parfois l'impression d'être enfermé dans une backroom SM au fin fond de la Thaïlande, puis juste après on s'imagine en train de gambader joyeusement dans de vertes prairies ardéchoises…
Prefuse 73 : Je crois que cet album te transporte dans différents endroits. C'est assez équilibré. Le plus difficile était que l'ensemble ait une certaine cohérence générale. Mec, j'aurais préféré une chanson unique. Plutôt qu'une seule musique de cinquante minutes impactante et évocatrice, je me retrouve avec 29 morceaux sans aucun sens propre si ce n'est par rapport au tout.

En même temps, le rendu final semble fragmentaire un peu comme toi…
Prefuse 73 : Peut-être. Ce n'est pas un album de club. Je veux que les gens l'écoutent pour ce qu'il est. Mec, j'ai envie de dire aux gens « oublie tout ce que j'ai pu faire avant, oublie qui je suis, et apprécie-le pour ce qu'il est. Mec, c'est une extension de tous les autres projets et même de moi. C'est pour toi. Ecoute-le comme si c'était une pièce unique, déconnectée de tout ce que j'ai pu faire avant ». Les gens sont confus à cause du nombre de pistes. Moi aussi d'ailleurs. C'est une question posée par tout le monde. Au Japon je n'ai pas arrêté d'y répondre. Pourquoi des chansons de quarante secondes ? Et j'ai envie de répondre « mec, le label me l'a demandé. C'est quelque chose que je ne peux pas combattre. »

Il répond au téléphone dans un mélange d'anglais et d'espagnol. Puis reprend la conversation en s'excusant.

Le pire c'est quand des mecs viennent te voir en te disant « cette musique sonne pareille que le deuxième morceau de ton 1er projet, blabla »… Et là tu leur réponds « absolument pas ». C'est ce que je déteste dans la musique. Refaire la même chose. Ce n'est pas pour ça que j'ai voulu faire de la musique. Si je tombais dans ces travers, j'arrêterais tout de suite. Si le deuxième album sonne déjà comme le premier, je n'ai plus qu'à tout arrêter. (Silence). Alors après je déteste les catégories, mais elles sont nécessaires… Tout le monde n'est pas aussi fan de musique que toi ou moi, les catégories sont nécessaires pour bien expliquer chaque fois de quoi il s'agit, pour clarifier les choses. Tu ne peux pas lutter contre ça, tu dois vivre avec et l'accepter. Comment qualifier ma musique, cette merde ? Je n'en ai pas la moindre foutue idée. C'est un mal nécessaire.

Et la scène hip hop actuelle, tu en penses quoi ?
Prefuse 73 : En ce moment, c'est dur de me prononcer parce que j'y évolue encore, que j'ai la tronche dedans et que je manque un peu de recul. Tout est trop markété encore une fois. Tout ça n'est pas nécessaire, les choses commerciales sont poussées à leur maximum. Aux USA, on n'agit que dans une prospective américaine. Tout n'est que question d'attitude. Il faut rendre les musiques attractives. On érige le bling-bling en concept marketing et on envoie les types en Europe qui pensent après que les Américains ne font que de la merde. C'est ridicule. Est-ce que c'est ça qui est important ?… Est-ce la bonne façon de procéder ?… J'ai moi aussi des plaisirs défendus, des goûts originaux. Mais je te jure que dans ce pays, beaucoup de personnes font du bon hip hop, estimable mais tout est bouffé par le marketing. Tu vois, en ce moment, la musique indie et alternative a des tonalités chaudes, de la sensibilité pop. Et les gens du marketing ne donnent pas la chance aux ptits gars un peu innovants.

Tu as été séduit par un groupe récemment, une musique ?
Prefuse 73 : Animal Collective ! Ces mecs ont fait le truc le plus pop du moment, parfait et ils sont pourtant tout sauf pop, des non pop gars. Je les ai vus faire des shows superbes, hurler… Leur dernier truc, c'est l'un des meilleurs albums pop des… dix dernières années. La production est parfaite comme les paroles, les tonalités. Le mouvement de la musique est fabuleux. Après je me suis penché sur les paroles et je me suis dit « c'est la pire merde que j'ai jamais lue avec un tel son »… Et pourtant le truc fonctionne grave !

Si un jour ton gosse te dit “Papa, ton CD c'est de la grosse daube”… Tu l'envoies dans sa chambre ou lui rétorques qu'il ne comprend rien à la musique ?
Prefuse 73 : (Rires) Je crois qu'il aime ce que je fais. Il aime danser. La merde que fait sa mère est plus pop, plus… (il tape dans ses mains… Flamenco !). Là il est encore trop jeune mais je pense qu'il me dira « putain papa, t'es un putain de freak » et je lui dirai « tu as raison, mon fils ». Peut-être qu'il détestera. Mais il y sera sensible.

J'aime bien tes lunettes…
Prefuse 73 : (Rires) J'en fais la collection. Tu sais, ce sont des lunettes vintage. Je crois que celles-ci n'ont même pas de marque. Elles sont de 1969. Tu les veux ? (Rires).

 
 
Par Quinto // Photos : DR.

 
Clip - Prefuse 73, The Class Of 73 Bells
 


 
Clip - Prefuse 73, Perverted Undertones
 

 


Discographie de Guillermo Scott Herren

Prefuse 73
Albums
Vocal Studies + Uprock Narratives (2001)
One Word Extinguisher (2003)
Surrounded by Silence (2005)
Preparations (2007)
Everything She Touched Turned Ampexian (2009)

EPs/Singles/Compilations
Estrocaro EP (2000)
Radio Attack / Nuno (2000)
Out Takes For 88' (Never released, 2001)
Wylin Out (Featuring Mos Def & Diverse) (2002)
The '92 Vs. '02 Collection (2002)
Extinguished : Outtakes (2003)
T5 Soul Sessions, Volume 1 (2004)
HideYaFace (2005)
Security Screenings (2006)
Prefuse 73 Reads the Books E.P. (2005)
Interregnums (2007)
The Class Of 73 Bells (Featuring School of Seven Bells (2007)

Delarosa & Asora
Albums
Sleep Method Suite (1997)
Agony, Pt. 1 (2001)

EPs/Singles/Compilations
Crush the Sight-Seers (1999)
Backsome (2001)

Savath and Savalas
Albums
Folk Songs for Trains, Trees and Honey (2000)
Apropa't (2004)
Golden Pollen (June 19, 2007)

EPs/Singles/Compilations
Immediate Action #1 (2001)
Rolls and Waves (2002)
Mañana (2005)

Piano Overlord
Albums
The Singles Collection 03-05 (November 8, 2005)

EPs/Singles/Compilations
Tease EP (2004)
Torture EP (August 2005)
 

++ www.prefuse73.com
++ myspace.com/prefusion1973