Qu'est-ce qui a motivé ton intérêt pour le domaine artistique ?
Buddy Esquire : Depuis mon enfance, je suis un avide collectionneur de comic books. En 1972, je me suis mis au graffiti pour faire comme un pote mais je n'ai jamais été un grapheur très actif. C'était avant tout le lettrage qui m'intéressait.

Quand as-tu commencé à faire des flyers ?
Buddy Esquire : J'ai fait mon premier flyer en novembre 1978, pour une fête dans un collège du Bronx. DJ Tony Tone, qui n'était pas encore membre des Cold Crush Brothers, était dans le même lycée que moi. C'est lui qui m'a lancé en me proposant de faire des flyers pour les soirées de DJ Breakout. Rapidement, mon nom a commencé à circuler et de plus en plus de gens se sont mis à me passer des commandes. En moyenne, j'en faisais deux à trois par semaine, sachant que chacun d'entre eux me demandait environ six heures de travail. C'était devenu un job à plein temps, même si je ne gagnais pas grand-chose puisqu'on me donnait rarement plus de 15 dollars pour un flyer. Entre 1978 et 1983, j'ai fait plus de 300 flyers.

Quelles étaient tes inspirations ?
Buddy Esquire : En premier lieu, la signalétique. En étudiant un livre sur le sujet, j'ai appris ce qu'il fallait savoir sur l'art de former les lettres. Une autre source d'inspiration était le grapheur Phase 2. Après 1979, Phase s'est mis à intégrer des dessins dans ses flyers alors que je me contentais de faire des lettrages. Je trouvais son style intéressant donc j'ai commencé à faire la même chose que lui, mais à ma façon. Je rajouterais que j'ai aussi été influencé par le lettrage Art Déco.

Tu intégrais également souvent des photos de Joe Conzo dans tes flyers…
Buddy Esquire : Certains promoteurs de soirées me demandaient expressément d'utiliser une photo du groupe mais je ne m'en servais jamais telle quelle, j'essayais toujours de faire quelque chose d'original. Parfois, Arthur Armstrong, le propriétaire de l'Ecstasy Garage (ndr club du Bronx) se plaignait parce que je découpais les photos de Joe Conzo mais j'essayais juste d'être créatif…

Etais-tu un fan de hip hop à l'époque ?
Buddy Esquire : J'ai assisté à la naissance du hip hop donc oui, je peux dire que j'étais un fan. Mon frère et moi faisions collection de vinyles, j'avais donc beaucoup de disques mais je n'étais pas DJ. Je ne suis pas un fêtard, plutôt un mec tranquille qui aime rester chez lui mais à cette époque, je sortais quand même pas mal, notamment aux soirées de Breakout et Bambaataa, deux DJs que j'appréciais tout particulièrement. On se marrait bien mais il y avait aussi beaucoup d'embrouilles.

A quel moment les soirées ont commencé à se faire rares dans le Bronx et à Harlem ?
Buddy Esquire : Vers 1983, les clubs situés Uptown se sont mis à fermer les uns après les autres, en grande partie parce que les problèmes liés à la drogue étaient devenus incontrôlables. En 1983, je faisais déjà moins de flyers et c'est en 1984 que j'ai fait le tout dernier. Désormais, les fêtes avaient lieu ailleurs, plus bas, à Manhattan. Phase 2 a fait des flyers pour des soirées Downtown mais pas moi. Je n'ai jamais demandé à quiconque de me faire travailler et je ne le ferai jamais. J'étais content que le hip hop soit reconnu au-delà de notre quartier mais cette nouvelle scène n'était pas mon genre.

Il y quelques mois, tes flyers ont été présentés à Londres lors de l'exposition Born In The Bronx. Que t'inspires ce regain d'intérêt pour ton travail ?
Buddy Esquire : C'était ma toute première exposition mais je n'ai pas pu y aller car il n'y avait pas de budget pour m'emmener. Peut-être une autre fois… C'est drôle, je n'aurais jamais pensé que mes flyers puissent traverser un océan. J'ai toujours pensé que je resterai seulement un artiste local qui sombrerait peu à peu dans l'anonymat.

L'industrie du hip hop génère des milliards de dollars et, en conséquence, de nombreux pionniers de cette culture sont rongés par l'amertume. Est-ce ton cas ?
Buddy Esquire : Je pourrais être amer mais je ne le suis pas. Comme je l'ai déjà dit, je n'ai jamais rien demandé à personne. Je n'ai jamais cherché à me vendre alors de quel droit pourrais-je me plaindre ? En même temps, quand je vois les flyers actuels, je me dis que ces graphistes n'ont aucun talent artistique. Si j'avais un ordinateur, je ferais bien mieux qu'eux.

Pourquoi ne pas investir un ordinateur dans ce cas-là ?
Buddy Esquire : Ça m'arrivera un jour mais je ne suis pas pressé puisque je n'ai aucun client.

Es-tu nostalgique de ces années où tu te faisais appeler le Flyer King ?
Buddy Esquire : Parfois seulement. La vie doit être vécue au présent et non pas au passé.