Il paraît que tu reviens de vacances…

Helena Hauff : Pas vraiment, non. J’ai bien pris quelques jours de repos en septembre, mais je suis de retour depuis quelques semaines. Le quotidien a repris le dessus : je réponds à des centaines de mail, je fais de la promo et je prépare mes concerts.

 

Ça a l’air de t’ennuyer ?

Disons que je préférerais être en vacances ! (Rires)

 

La vie à Hambourg n’est pas facile tous les jours ?

Oh, tu sais, Hambourg ressemble à n’importe quelle ville gentrifiée. La ville a bien sûr gardé un côté très punk, on est en Allemagne (du Nord... ndlr) après tout, mais le niveau de vie a clairement augmenté ces dernières années. En fait, Hambourg possède les mêmes caractéristiques que des centaines d’autres villes.

 

 

Tu y as étudié la science des musiques systématiques. Peux-tu nous dire en quoi ça consiste exactement ?

C’est assez difficile de résumer ce que l’on y apprend, tant il y a de directions possibles. Pour résumer et aller vite, disons que les cours sont davantage portés sur les aspects physiques et mathématiques de la musique. Il y a aussi pas mal de cours sur la psychologie, la philosophie et les vertues cognitives de la mélodie. En gros, ça permet de comprendre comment les gens perçoivent la musique, ce qu'elle provoque dans votre cerveau, comment fabriquer un synthésieur ou encore comment la musique est perçue chez certains peuples méconnus. J'adorais la physique à l'époque, ça me paraissait donc intéressant.

 

Tu crois que ça te sert aujourd’hui ?

Non, pas du tout. J’ai une approche complètement différente de la musique, qui n’est pas du tout basée sur la science. Pour moi, la musique, c’est du divertissement. Je veux que ça m’amuse et je veux m’amuser en la créant. Je comprends très bien qu’il soit intéressant de savoir maîtriser son synthétiseur et d’en connaître toutes les possibilités, mais ce n’est pas nécessaire pour créer de bons morceaux. Les punks l’ont bien prouvé, non ? 

 

Pourtant, il me semble que tu as étudié le piano, non ?

C’est vrai, pendant un temps. Mais je me suis vite lassée de l’enseignement musical, je trouvais ça trop cadré. (Rires) Ça n’a jamais fait sens avec ma vision. Tu sais, je n’ai pas grandi dans une famille très portée sur la musique. Mes parents ne jouaient pas d’instruments et ne collectionnaient pas les CD. Cette passion, je l’ai développé toute seule et je suis très fière aujourd’hui d’avoir une approche très libre dans ma façon de travailler mes compositions. Ça me paraît plus authentique que de chercher à étaler tout son savoir-faire ou son bagage académique dans ses morceaux. 

 

 

L’univers de ta musique est souvent perçu comme sombre et froid. Tu réalises les réactions que peuvent provoquer tes morceaux chez les gens ? Tu vois les choses de la même façon ?

Oui et non. À dire vrai, je pense que chacun écoute la musique d’une façon différente. Pour certains, mon album va sonner très sombre, alors que pour d’autres, il va leur paraître chaleureux. Et puis je suis assez mitigée sur cette façon de réduire mes morceaux à des sonorités froides et lugubres. Je comprends totalement l’idée, mais j’étais tellement heureuse et enthousiaste lorsque je les ai composés que ça ne peut pas se limiter ça. Il y a forcément beaucoup d’amour dans ces titres.

 

Beaucoup de colère également, non ? Je pense notamment à cette interview que tu as donnée à Fact Magazine, où tu dis vouloir “détruire la société”…

Ce que je voulais dire, c’est que lorsque j’avais 19 ans, j’étais en colère contre l’ordre établi, mais comme n’importe quelle personne de 19 ans. On est souvent en lutte avec le monde entier à cet âge-là, sans que ça ne change quoique ce soit au final. Ceci ne veut pas dire que je ne suis plus en colère aujourd’hui ou que je suis heureuse de l’évolution du monde, mais je tiens simplement à préciser que je n’ai aucune démarche politique. Je sais que je n’ai pas les moyens de faire bouger les choses.

 

Tout l’inverse, en somme, de Jeff Mills, Kevin Saunderson et tous ces précurseurs de Détroit, qui voulaient changer le monde par la musique électronique ?

Non, évidemment que j’adorerais pouvoir le faire ! Mais ça se saurait si un beat pouvait changer le monde, non ? J’aime l’idée que la musique puisse faire bouger les lignes, mais le simple fait qu’elle rassemble les foules et les unifie est déjà quelque chose de prodigieux. À défaut de changer le monde, la musique rend la vie meilleure ou plus agréable pour des millions de personnes. C’est déjà pas mal. Autant s’en contenter et arrêter de jouer les naïfs en pensant que l’on peut faire chuter les institutions.

 

Pour rester sur cette notion d’engagement, on remarque ces dernières années l’émergence de nombreuses productrices. Tu penses que les femmes apportent quelque chose de spécial à la musique électronique ?

Non, il n’y a aucune différence entre un homme et une femme. Pour être franche, je ne comprends pas lorsque les gens disent que les femmes produisent de manière différente. Je pense qu’il y a de la bonne et de la mauvaise musique, tout simplement. Le reste ne signifie rien. Après, je me réjouis du nombre croissant de productrices dans le milieu des musiques électroniques. Je suis ravie que les mentalités évoluent, mais ça n’apporte pas nécessairement de nouvelles sonorités. Nous sommes des artistes avant tout. On approche donc la musique en tant qu’artiste, selon notre classe sociale, nos conditions de vie et notre environnement. Comme moi avec Hambourg, par exemple.

 

Justement, comment décrirais-tu la scène électronique à Hambourg ?

C’est une très petite scène, mais de nombreux producteurs et productrices proposent de très belles choses. Ce n’est pas comme Berlin où l’on n’arrive même plus à compter le nombre de DJ's qui émergent chaque jour, parfois simplement parce que ça donne l’air cool. Ici, les gens s’investissent à fond dans la culture électro et de nombreux lieux undergrounds permettent à chacun de s’exprimer. Même si, comme je le disais, ça reste très petit.

 

 

Qui représente le mieux cette scène, selon toi ?

J’aime beaucoup Phuong-Dan, Nikae ou encore f#x, avec qui je collabore sous le nom de Black Sites. Certes, leurs productions sont étranges, mais ça me paraît très maîtrisé. Il y a une vraie identité.

 

Les artistes que tu cites sont, comme toi, résidents au Golden Pudel

C’est vrai, ça ! (Rires) Ça prouve bien que c’est l’un des meilleurs clubs du monde, non ?

 

Je n’ai jamais eu l’occasion d’y aller, mais beaucoup le pensent…

Honnêtement, c’est loin d’être un grand club, mais sa petite taille est justement ce qui fait son charme. Ça et le fait qu’il n’y a pas vraiment de DJ résident, contrairement à ce que tu dis. Il y a tellement de personnes qui évoluent autour du Pudel que c’est plus une communauté d’artistes qu’un temple réservé à quelques DJ’s.

 

 

Du coup, j’imagine que tu préfères Hambourg de nuit ?

Je préfère n’importe où la nuit. Premièrement, parce que c’est sombre et que ça permet de ne pas avoir à affronter tous ces magasins avec leurs affreuses vitrines. Deuxièmement, parce qu’il y a beaucoup moins de personnes dans les rues. Ça crée une belle atmosphère, où tout paraît plus excitant et plus attirant. Le jour m’ennuie assez, à vrai dire.

 

Pourtant, tu réalises que ton album n’est pas très dansant ? Tu n’as pas peur qu’on te le reproche ?

Non, je m’en fiche. Je fais de la musique et je la publie, point barre. Si certaines personnes l’aiment, tant mieux. Mais l’inverse ne m’inquiète pas. Peut-être, en effet, que Discreet Desires n’est pas un album de club, mais ça permet justement de l’écouter dans des tas d’endroits différents, que ce soit dans ta voiture, ta chambre ou en prenant ta douche. Malgré tout, je pense que certaines compositions ont entièrement leur place sur un dancefloor. Peut-être pas à 2 heures du matin au Berghain, mais plus tôt dans la soirée ou en festival. Encore une fois, je veux juste faire la musique que j’aime, peu importe ce à quoi elle renvoie.

 

À l’instar d’Ellen Allien et de nombreux producteurs, tu viens de créer ton propre label, Return To Disorder. Le projet est né dans un but précis ?

Il n’y a pas de but ou de concept. Ou plutôt si : le concept est qu’il n’y en pas. Je veux simplement produire les artistes que j’aime, peu importe qu’il soit dance, dark ou cold.

 

 

Pourquoi ne pas avoir publié ton album sur ta propre structure ?

Tout simplement parce que le label a été lancé après la finalisation du disque. Les pressages avaient déjà commencé. Et puis j’ai aimé travailler avec Werkdiscs et Ninja Tune, dont le réseau de distribution est impressionnant. En plus, je n’ai signé aucun contrat avec eux, je suis donc complètement libre. D’ici peu, je publierai certainement un projet sur mon label, mais pas nécessairement un album. J’ai Werkdiscs pour ça. Return To Disorder doit surtout servir à publier les artistes dont j’apprécie la démarche. Si ça peut aider quelqu’un, un ami ou autre, c’est tant mieux.

 

Du coup, tu comptes poursuivre la collaboration avec Actress et Werkdiscs ?

Ce serait avec plaisir. Return To Disorder est très petit, très simple, on ne fait pas d’artwork ou autre. Pour publier mes projets, j’ai besoin d’eux.

 

Une question plus intime pour finir : peux-tu nous dire quels sont tes désirs secrets ?

C’est marrant, la question est évidente, mais tu es la première personne à me la poser. Du coup, je n’y ai jamais vraiment réfléchi. Pour tout dire, je pense que mes désirs sont très basiques et identiques à des milliers de personne : bien manger, faire l’amour, fumer une cigarette et profiter de la vie.

 

Et “rêver en couleur“, peut-être, comme tu dis à la fin de ton album ?

Oui, ça serait très beau.

 

++ Le site officiel et le compte Soundcloud de Helena Hauff.

++ Sorti début septembre, Discreet Desires est disponible ici.

 

 

Maxime Delcourt.