Toi qui aimes le rap, combien de fois t’es-tu retrouvé dans le hood aux côtés de Future, Rick Ross ou Pusha T, dans les mêmes rues, brandissant les mêmes armes, faisant cette même maille, voyant gigoter les même types dans la même auto montée sur ces mêmes amortisseurs démoniaques ? Tu te souviens ? Tu l’as vécu mille fois. Mais une seule fois, tu as senti cette larme s’emparer de ton œil, lorsque Hiro Murai donnait une grâce folle aux décès, traduisant la gravité des funérailles en jeux d’enfants terriblement innocents. Murai détient un CV des plus classieux pour le genre : il a dû offrir à Guetta son seul moment visuel intéressant (avec sa "performance" au Tomorrowland, oui), il a filmé un Earl Sweatshirt au rayon X, a transformé St Vincent en géant vulnérable à la Ron Mueck ou a fait danser de pauvres jeunes femmes en patins a roulettes pendant huit heures sur une route déserte de nuit. Hiro filme mieux le hip-hop. Hiro filme bien le hip-hop. Tout naturellement, c’est lui qui dirige le pilote de la première série consacrée au rap : Atlanta. Dix questions à celui qui a les épaules (et un taux d’humilité au-dessus de la normale) pour venir coudoyer Spike Jonze ou Gondry.

 

 

Ta vision est nettement plus audacieuse que la quasi-totalité des clips qu'on peut visionner aujourd'hui (soyons péremptoires mais justes). Qu’est-ce qui t’a fait opter pour tourner des clips et non des courts ou longs-métrages ?  

Hiro Murai : Pour être honnête, je me suis tourné vers le vidéoclip parce que c’était l'un des seuls boulots immédiatement disponibles après avoir été diplômé. En tant que jeune cinéaste, tu n’es pas submergé par les opportunités ni les commandes, et il m’a toujours semblé voir traîner un peu partout dans le coin des offres de réalisation de clips à petits budgets. Cela dit, il y a quelque chose d’incroyablement noble dans la liberté du "format vidéoclip”. Il n’y a absolument aucune limite à ce que tu peux qualifier de music videos – tant que le résultat soutient en un sens la chanson. Et j’étais vraiment fait pour l’absence de formalité que ce genre permet.

 

À une époque où la musique est de plus en plus écoutée via des plateformes vidéo type YouTube, penses-tu que la vidéo - et plus largement l’aspect visuel de la musique - a acquis une importance nouvelle ?

C’est très probablement vrai, dans une certaine mesure. Même si je considère l’objet "clip" comme aussi important que le musicien, qui lui seul permet à l’ensemble d’exister. Un bon clip ne peut qu'améliorer l’expérience de l'auditeur face à un morceau. Un clip génial peut devenir emblématique d'un moment culte dans la carrière d’un artiste, peut-être même marquer la pop culture dans son ensemble. Mais un clip peut aussi simplement faire office de remplissage ; tout dépend de la manière dont on l’emploie. 

 

 

Comment travailles-tu ? Pour toi, est-ce que toute vidéo découle de sa musique pré-existante, ou est-ce que de vieilles idées rencontrent parfois un morceau nouveau ?

Ça dépend vraiment des projets, mais généralement, mes idées germent de la musique. En ce qui me concerne, l'un des grands plaisirs de mon travail de réalisateur de clip, c'est de trouver le juste moyen d’exprimer l’émotion d’un titre. J’ai donc besoin que le clip s’impose à moi de différentes manières avant de pouvoir émettre une idée. C’est pour cette raison que je ne pense pas à la catégorisation d’un clip en fonction de son genre ; je suis uniquement capable de filtrer la musique à travers mon propre esprit, donc l’approche de chaque morceau ne me semble jamais si différente que ça d'une autre. 

 

Chez toi, chaque genre réussit à s'affranchir très largement de ses poncifs. Qu’est ce qui te vient en premier lorsque tu réalises une vidéo ? Ton attrait pour le surréalisme ? Tu sembles avoir souvent recours à une logique onirique pour articuler ton travail, comme si tu cherchais à banaliser l’absurde...

L'esthétique surréaliste n’est pas pour moi un but en soi, mais il est vrai que mes vidéos finissent toujours par pencher de ce côté-là. Ce que j’aime avec la vidéo, c’est qu’elle se structure sur la musique, ce qui est intrinsèquement plus abstrait qu’un script ou une narration. Le vidéoclip constitue le seul format où tu peux complètement dévier de la réalité ou de la logique et quand même conserver un résultat final satisfaisant. Face à un morceau, ma priorité est toujours d'en capturer le sentiment dominant avant tout, plutôt que de mettre en images une traduction littérale de ses paroles. Et parfois, la meilleure manière de procéder, c’est de retirer du processus ce qui a trait au monde réel et à la logique. Après, d’un point de vue technique, je suis toujours curieux d’expérimenter de nouvelles idées visuelles. J’ai l’impression que conserver une insouciance formelle fait partie de l’Histoire de ce médium. On pourrait dire qu'on attend toujours de nous, les réalisateurs, l’invention d’une nouvelle couleur. 

 

 

Tous les autres Arts prennent également une grande place dans ton processus créatif, non ? 

Pas mal de mes idées découlent de mon expérience dans l’illustration et l’animation. Mais j’adore collaborer avec des artistes hors de mon cercle professionnel, comme des danseurs ou des marionnettistes. 

 

Est-ce que c’est cette vision peu ordinaire des choses - et surtout tes vues sur le hip-hop qui, visuellement, patauge encore aujourd'hui dans les clichés - qui t’a amené à diriger le pilote de la série-télé Atlanta

Atlanta est la conséquence directe de mes collaborations avec Donald Glover (Childish Gambino), qui se trouve être à la fois le créateur et le premier rôle de la série. Depuis trois ans, nous avons travaillé ensemble sur des courts-métrages et des vidéos ; lorsqu’il s'est mis à chercher quelqu’un pour le pilote, il m’a alors gentiment demandé à moi. Néanmoins, je dois avouer que tu as raison : d'une manière générale, les rappeurs n’aiment pas dévier de leur statu quo visuels. D’ordinaire, ils veulent simplement jouer aux durs et ne prendre aucun risque visuellement. Ce qui est génial lorsque tu bosses avec Donald, c'est que lui, au contraire, il a une forte capacité à partir dans l’étrange, et qu'il peut s’avérer très vulnérable. Ceci dit, il faut bien admettre qu’il y a eu un vrai bouleversement dans la culture hip-hop ces derniers temps : de nombreux artistes sont prêts à dévoiler un peu plus de vulnérabilité, à faire transparaître leur côté “mâle bêta et non alpha”. Ce qui est une vraie bouffée d’air frais.

 

 

Ton travail pourrait être comparé à celui de Spike Jonze ou de Michel Gondry - non pas esthétiquement, mais plutôt dans l’ambition ou l’état d’esprit. Ces deux réalisateurs viennent du monde du clip et font montre d'une identité visuelle très forte. Penses-tu que le vidéoclip est une bonne école pour devenir cinéaste ?

Plutôt qu'à une école, je comparerais le clip à un camp d’entraînement. Dans ce milieu, c’est vraiment dur d'accomplir quoi que ce soit de concret à cause du manque d’argent ou de temps. Mais la vidéo t'apprend à être pragmatique et plein de ressources. Et bien évidemment, plus tu travailles, plus tu apprends. "Apprendre en pratiquant" pourrait être le résumé de ma carrière entière !

 

As-tu déjà réfléchi à ton éventuel premier long-métrage ? Si oui, crois-tu que la musique guiderait toujours tes images ?  

J’y ai énormément réfléchi, oui. Et je n'ai toujours pas d'idée précise de ce à quoi il ressemblera. Curieusement, je pressens que je vais être amené à me détourner de la musique en tant qu'élément narratif, mais… qui sait ? 

 

 

Aujourd'hui, c’est quoi la réalité du monde du clip ? 

La triste vérité, c'est que réaliser des clips ne te permet absolument pas de gagner ta vie. Parce que les budgets sont ce qu’ils sont et qu’ils permettent rarement de vivre avec. La plupart des réalisateurs que je connais travaillent dans la pub ou doivent se consacrer à d'autres boulots à côté. En même temps, le manque de budget, c'est aussi ce qui rend ce métier excitant. C’est l’Ouest Sauvage : tu peux faire tout ce que tu veux, à la seule condition que tu trouves le moyen de réaliser tes objectifs.  

 

Et tu as déjà pensé à quelqu’un pour composer de la musique à partir de tes images à toi ? 

Ce serait très chouette ! Des compositeurs ont déja travaillé pour moi en orchestrant des courts-métrages, mais j’aimerais aussi faire émerger des oeuvres moins aiguillées par la narration...

 

 

Mathias Deshours.