Tu n'es pas fatigué de tourner autant ?
Jeremy Jay :
Si, il faut bien l'avouer, et je commence à le ressentir. A Londres, j'ai réussi à me tromper d'aéroport, en allant à Gatwick au lieu d'Heathrow.

Los Angeles te manque ?
Jeremy Jay : Est-ce que Los Angeles me manque ? Hmm… Non. Tu veux savoir ce qui me manque ? Avoir du temps pour prendre mon temps, avoir du temps pour ne rien faire. Je suis si occupé, tous les jours, ça frise la folie. Avec cette tournée-marathon, j'ai environ un jour libre par mois, pas plus. Mais j'apprends ce qu'est une tournée, quand il faut s'arrêter. Ça sera utile pour l'avenir.

Dans cette vie au timing serré, est-ce que tu as suffisamment de temps pour contenter tes deux obsessions que sont la musique et le cinéma ?
Jeremy Jay : L'art, c'est l'expression de la vie. Et quand je me vois courir, je me dis que mes passions s'alimentent d'elles-mêmes finalement…

Tu veux dire que tu es le spectateur de ta propre vie ?
Jeremy Jay : Peut-être un peu…

Est-ce que Jeremy Jay est ton vrai nom ? Parce que pour être totalement honnête, il sonne un peu trop Douglas Fairbanks pour être vrai…
Jeremy Jay : Non, c'est vrai, je suis né Jeremy Craig Charles.

Ton escapade parisienne (il est venu vivre deux mois et demi à Paris cet hiver), c'était par nostalgie et admiration de la Nouvelle Vague ?
Jeremy Jay : Non, je cherchais autre chose. J'ai pu inviter mes parents et ma soeur à me rendre visite… Mais pour venir ici, pour avoir du repos, il a fallu que je tourne, que je sue sang et eau, et que je tourne encore… J'ai conscience d'être un privilégié, parce qu'avec la récession aux Etats-Unis, aucun citoyen lambda ne peut se permettre un tel luxe.

C'est comme ça que tu conçois Paris, un luxe ?
Jeremy Jay : Oui, parce que la sensibilité française a un prix. J'adore les choses du quotidien ici, manger des pâtisseries, boire un café à une terrasse, acheter des fruits sur le marché… dîner ! Les Français trouveraient sûrement ça suranné et un peu surfait, mais je suis profondément touché par ces petits rituels fondamentaux, que j'ai longtemps fantasmés.

Est-ce que parfois, tu songes à émigrer ?
Jeremy Jay : Non, je suis un Américain qui vit à Los Angeles, et qui a décidé de venir passer un peu de temps à Paris. C'était une respiration. Si je viens vivre à Paris, je n'y serai plus un étranger (sourire). Je ne veux pas vivre dans la banalité, je veux continuer à être inspiré par les choses.



Est-ce que tu te considères comme quelqu'un de mélancolique ?
Jeremy Jay : Non, pas du tout. Pour moi, quelqu'un de mélancolique est dans un état de dépression perpétuelle. Je suis sentimental, ce qui veut dire que les choses sont spéciales à mes yeux. Beaucoup de microscopiques détails sont importants dans ma vie, mais ils ne me dépriment pas du tout (rires).

Parlons quand même un peu de musique. Ce second album a une tonalité très mûre, très assurée. A l'écouter, j'ai l'impression que tu tiens vraiment à durer. Est-ce que la longévité est une vertu importante pour toi ?
Jeremy Jay : Assurément. Je ne suis pas là pour sortir un album et disparaître, je veux être un bâtisseur. Les artistes que j'admire profondément sont ceux qui durent, ceux qui, à quatre-vingts ans, peuvent encore être pertinents. Louis Armstrong ou Marlene Dietrich par exemple, ce sont des gens qui comprennent l'humanité et peuvent briser les frontières de la pop culture.

Et quelqu'un comme Brian Eno ? Tu as repris Baby's on Fire…
Jeremy Jay : Jamais de la vie je ne produirai U2 ou Coldplay !

Tu marques un point. Puisqu'on parle de la longévité et de temporalité de la pop, est-ce que tu dirais que ta musique est savamment démodée ou hors du temps ?
Jeremy Jay : Ni l'un ni l'autre. Pour des raisons techniques, d'enregistrement, ma musique peut sembler hors du temps. Mais je n'aime pas cette terminologie. J'ai trop entendu cette phrase sentencieuse : « Cet homme hors du temps ! », « cette oeuvre hors du temps ! ». Je préfère dire que ce que je fais est figé, immobile, comme un instantané photographique.

Musicalement, quelle décennie est la plus importante pour toi ?
Jeremy Jay : Dans toutes les décennies, dans tous les genres, je peux m'identifier à certains éléments. Y compris chez certains compositeurs classiques. Pour être totalement outrancier, je dirais que je me reconnais dans n'importe quelle musique humaine documentée, depuis des compositions au luth du XIIe siècle jusqu'à Nirvana. Sans me vanter, je dirais que j'aime tout ce qui est bon (rires). Tout l'album repose sur cette immensité, c'est pour ça qu'il est à la fois intime et dansant.

Sans te faire injure, A Place Where We Could Go, ton premier album, ressemblait beaucoup plus à l'oeuvre d'un apprenti songwriter. Comment expliques-tu cette évolution ?
Jeremy Jay : Le problème, c'est que j'ai enregistré A Place Where We Could Go en 2004, bien avant Airwalker, mais qu'il est sorti sept mois après. Pour mieux se rendre compte, il faut savoir que j'ai enregistré Slow Dance entre janvier et mai 2008 et que je joue ces morceaux en live depuis deux ans. Autant mon premier album était celui d'un chanteur-songwriter, autant celui-ci est l'oeuvre d'un vrai groupe. J'ai commencé en tant que personne, et je me suis fait quelques amis.

Tu t'es défait de l'emprise de Calvin Johnson en quelque sorte ?
Jeremy Jay : Je reste attaché à K Records, parce que c'est ma famille. Disons simplement que je savais mieux que lui ce que je voulais, parce que je le ressentais. Sur Breaking The Ice, je voulais qu'on sente la buée et le froid au bout des doigts.

Tu ne serais pas un peu obsédé par l'hiver pour quelqu'un de simplement sentimental ?
Jeremy Jay : Vivre à Los Angeles entretient un fantasme, celui de voir tomber la neige. Mais comme je suis quelqu'un de profondément rêveur, j'aimerais être au soleil à l'instant où je parle (Jeremy se lève, s'excuse dans un sourire fuyant de devoir partir, et tourne les talons).
 
 
Clip -  Lite Beam
 
 
 
Clip - Airwalker
 

 
 
Par Olivier Tesquet // Photo: Larissa James.