Nicolas, Contrepoint est ton premier album solo. Mais avec la carrière que tu as, te sens-tu vraiment dans la peau de quelqu’un qui sort son premier album ?

Nicolas Godin : Ouais, et c’est hyper agréable d’ailleurs parce qu’au bout de quinze ans de carrière je pensais que cette sensation serait perdue à jamais ! C’est un cadeau du ciel de revivre ça… Avoir une occasion de revivre un truc aussi fort que t’as déjà vécu dans le passé, c’est assez rare dans la vie. Et puis j’arrive avec un truc que personne ne connaît, ça me fait bizarre ! Je suis monté sur scène en mai, et personne ne connaissait aucun de mes morceaux ! C’est des trucs que j’avais oubliés. Avec Air, forcément, à chaque fois, le public a des repères. Tout le monde connaît Sexy Boy et tous ces trucs-là… Puis je n’étais jamais monté seul sur scène, alors personne ne savais de quoi j’étais capable… C’est en quelque sorte une nouvelle sensation pour moi !

 

Pourquoi ne pas l’avoir tenté plus tôt cet album solo, et imiter en ça Jean-Benoît, qui a sorti son premier album perso en 2006 ?

Parce que je trouve ça foireux, les mecs qui s’échappent de groupes pour faire des trucs solos. Enfin de manière générale hein, je dis pas ça pour Jean-Benoît ! Je suis fan de musique avant de faire de la musique, et je trouve toujours mieux ce que font les groupes que ce que font les mecs séparément. Quand tu prends le groupe le plus connu du monde par exemple – les Beatles – et que tu prends à côté les projets persos de Lennon ou de McCartney, ben y a un monde entre les deux… C’est vachement bien ce qu’ils ont fait après, mais ça n’a rien à voir avec l’excellence du début. Je crois que dans les groupes, il y a une alchimie qu’il ne faut pas gâcher en s’en allant comme ça.

 

 

Et pourtant, tu viens de monter ton projet solo… Ce ne sera donc jamais aussi bien que ce que tu faisais avec Air ?

En fait, je ne me suis jamais dit que je voulais monter un projet solo. Ça s’est fait tout seul. J’étais tranquille chez moi en train de jouer du Bach et l’idée m’est venue en faisant le truc. Je ne me suis pas levé un matin en me disant «tiens, je vais faire un disque solo».

 

Ça fait quatre ans que tu bosses là-dessus…

A vrai dire, ça fait même plus longtemps que ça. Pendant trois ans, je n’ai fait que du piano tous les jours, mais juste comme ça, parce que j’avais envie de faire du piano. Si je m’étais dit «je vais faire un disque», j’aurais peut-être été plus rapide mais là, c’était pas le cas. C’était pas dans mon agenda. J’ai enregistré il y a quatre ans par contre, oui. Ou peut-être trois. Enfin l’album est fini depuis un an. Ou peut-être un an et demi, même. 

 

Tu as carrément repris des études de piano pour composer ce disque…

Oui, et je trouve ça bien d’avoir fait ça à mon âge. Quand tu prends des cours trop tôt quand tu es petit, tu chopes des académismes. Plus vieux, c’est différent, t’as plus de recul. Ça m’a permis de prendre mon temps pour composer ce disque, ce que les artistes ne font plus tellement aujourd’hui. Tu vois, au moins les Daft Punk, ils prennent leur temps ! Et Jean-Benoît aussi avait pris son temps.

 

Ça t’arrive que l’on te confonde avec Jean-Benoît ? Tous les deux, vous n’êtes pas forcément les figures les plus médiatiques et les plus reconnaissables de la scène french touch

Avec Jean-Benoît ? Hum non, je ne crois pas trop…Enfin, pour que les gens nous confondent, il faudrait qu’ils nous reconnaissent déjà ! On a eu la notoriété sans la célébrité. Ce qui est le meilleur plan, je crois. Puis avec la personnalité que j’ai, je ne crois pas que je pourrais être une grosse star. Faut quand même être blindé mentalement pour l’être. Les gens, quand ils mangent, on les prend en photo… je ne pourrais pas être ça !

 

 

Ça ne t’arrive jamais qu’on te prenne en photo en train de manger ?

Non, jamais ! À part vraiment les gens qui s’y connaissent en musique, pas grand-monde nous reconnaît ! Le fan d'Air oui, bien sûr, mais sinon non.

 

Et le terme de french touch, il veut dire quelque chose pour toi ? J’ai rencontré St. Germain il y a quelques semaines, et lors de cet entretien, on parlait du fait que son album Boulevard était l’un de ceux qui avaient permis à la scène électronique française d’exploser à l’étranger. Et notamment à des artistes comme les Daft, Cassius ou Air de pouvoir exister par la suite. De ton côté, arrives-tu à reconnaître que Moon Safari est un album premier, qui a ouvert la voie à d’autres ?

Alors là je n’y pense jamais, je ne me prends pas du tout la tête avec ça !

 

Permets-moi dans ce cas de te prendre la tête avec…

Bon ben oui, c’est vrai ce que tu dis, c’est vrai qu’on a fait l'un des albums pionniers de cette scène-là. J’en suis content, d’ailleurs. À cette époque, on n’aimait pas trop la musique qui se faisait en France. On n’avait d’ailleurs pas envie de percer en France. Pour nous, La Mecque de la musique, c’était l’Angleterre. Enfin pour moi en tout cas. Je voyais un peu ça comme l’aristocratie du son. Alors c’est vrai que quand on a réussi en Angleterre, personnellement j’étais super heureux. C’était une belle reconnaissance. Mais après, franchement, je m’en fous un peu de tout ça. Moi ce que j’aime, c’est faire de la musique. Être en studio, faire mes trucs, savoir si c’est bien ou c’est pas bien, et être mon seul juge. Si quelqu’un me dit que j’ai fait un truc super bien mais que moi je pense le contraire, je ne vais pas le croire. Par contre, c’est vrai qu’avec Air on avait été tourner aux États-Unis, genre dans 40 États, et partout où on allait, il y avait du monde. Et à ce niveau-là ouais, je crois qu’on a été les premiers à faire ça. En 1998, il n'y avait pas beaucoup de groupes français qui faisaient des tournées de ce genre. Alors que maintenant, ça arrive quand même… Ben tiens, il y a Yelle là, qui est dans la pièce à côté (nous sommes chez Because, chez qui Yelle est signée en licence, ndlr), et je sais qu’elle elle a fait le Coachella. Du coup ouais, je crois qu’à ce niveau-là, on était des pionniers. On ne s’est pas contentés de vendre des disques à l’étranger : on a pris notre bâton de pèlerin et on est partis.

 

Et le terme de french touch, c’est une connerie ?

Franchement pareil, je ne me prends tellement pas la tête avec ça. Il y a des choses tellement plus graves dans la vie ! Mais bon, c’est un truc de journalistes anglais, ça…Ma théorie, c’est que quand l’Eurostar a été créé, ils ont pu venir en France et découvrir tous ces groupes. C’est grâce à l’Eurostar qu’on est devenus connus !

 

 

Ok, parlons donc de choses plus graves…Tiens, Dunckel par exemple, qui est particulièrement exigeant avec ses œuvres. Quand on lit ses interviews, on a notamment l’impression qu’il trouve que Le Voyage dans la Lune est un disque raté, alors que franchement, c’est très bien. Comment te positionnes-tu, et notamment concernant Contrepoint ?

J’en suis satisfait. D’autant plus que j’ai un an et demi de recul sur cet album, alors ça va ! Je pense qu’il va bien vieillir. De toute manière, mon but dans la vie - et même si ça ne marche pas toujours - c’est de faire des disques qui deviennent des classiques plus tard. Je sais que des classiques, j’en ai déjà fait. Celui-là bien sûr, c’est un peu trop tôt pour le dire. Je suis un artiste et mon but c’est de créer une œuvre d’Art qui tienne la route.

 

C’est pour ça que cet album paraît antidaté, j’imagine.

Ouais, c’est toujours ce que j’ai essayé de faire. C’est pour ça qu’il n’y a pas de caisse claire sur Moon Safari.

 

Parce que tu peux évaluer la date d'un album en écoutant sa caisse claire ?

Oui. Si tu me fais écouter un morceau avec une caisse claire, je peux te le dater.

 

Ah bon. Mince, faudrait demander aux gens de chez Because de nous brancher sur une enceinte là, qu’on vérifie… Mais tu peux me donner un exemple du coup ?

Ben, je sais pas moi… Tiens, Fifty Ways to Leave Your Lover de Paul Simon, c’est 1977, un truc comme ça (vérification faite, c’est 1975 : aha ! ndlr). En fait, la batterie, c’est l’instrument qui fait apparaître le plus de paramètres dans son enregistrement : le rythme du batteur, la marque de la batterie, la manière de placer les micros, comment ça va enregistrer, quel type d’effets on va mettre dessus… Il y a des instruments pour lesquels c’est toujours pareil, mais pas pour la batterie !

 

Tous les lecteurs de Brain ne savent pas ce qu’est un contrepoint. Peux-tu leur expliquer ?

Ah oui, d’accord. Alors en fait un contrepoint, c’est assez simple. Dans la pop en général, tu as un accompagnement et tu chantes une mélodie par-dessus. Dans le contrepoint, il n’y a que des mélodies. Techniquement, c’est un canon qui module. Comme dans Frère Jacques. Tu as une mélodie et une autre qui arrive par-dessus, puis une troisième. Elles se superposent, et à la fin, ça fait un morceau. Dans Frères Jacques, c’est la même mélodie que l’on répète indéfiniment. Dans le contrepoint, à chaque fois, tu changes une petite note qui te permet de moduler les accords, et donc de moduler le morceau. En fait, c’est comme l’Union Jack du Royaume-Uni. T’as les croix des drapeaux de l’Angleterre, de l’Ecosse et de l’Irlande, tu les mélange entre elles et ça fait un seul et unique drapeau. C’est le même motif qui est à chaque fois un peu modifié et qui, superposé à plusieurs reprises, donne un objet unique. En l’occurrence un seul morceau.

 

 

C’est hyper-rare qu’un musicien nomme un album en fonction de la technique qu’il utilise sur son album.

Oui, c’est vrai. Mais je voulais être honnête : j’avais un concept, j’avais un pitch, je l’ai nommé comme ça. Puis avec cet album, j’ai eu envie de me recentrer sur la musique. J’en avais marre du système dans lequel j’étais avec Air. Je voulais faire vraiment de la musique. Avec Air, à la fin, on gérait une carrière, ce qui n’est pas du tout pareil.

 

Tu voulais redevenir musicien ?

Exactement, oui.

 

Et c’est pour ça que tu dis, avec beaucoup de grandiloquence par ailleurs, que «Bach t’a sauvé» ?

Oui, c’est vrai. Ça a été instinctif. Quand je l’ai écouté, je me suis senti happé, aspiré par quelque chose d’énorme qui m’a plu tout de suite et dont je ne voulais pas sortir. Une espèce de grosse couverture douillette dans laquelle je voulais m’envelopper. 

 

Si Jean-Sébastien Bach avait vécu en 2015, tu penses qu’il aurait apprécié Contrepoint ou qu’il t’aurait traîné en justice pour ça ?

Sa personnalité reste un mystère pour moi. Je n’arrive pas à comprendre comme un être humain a pu faire ça. J’aurais bien aimé le connaître pour apprendre des choses sur lui.

 

J’ai lu que tu considérais que tu n’étais pas un compositeur de musique de films. Pourtant, tout ce que tu fais est cinématographique. Où se trouve le juste écart ?

Moi, je fais de la musique cinématographique parce que je regardais des films quand j’étais gosse et que la musique qui accompagnait ces films me parlait. Les années 70 étaient quand même l’âge d’or de la musique de films, je suis né au bon moment ! Et surtout, ces B.O. étaient mélodiques - et tu vois, moi j’ai toujours été assez bon pour faire de la musique instrumentale mélodique. Les Américains et mes potes de LA notamment m’ont toujours dit ça, qu'avant Air, personne ne faisait des morceaux instrumentaux qui s’écoutent comme de la pop et sans être kitsch. Après, faire une B.O., c’est un autre métier. Pour être compositeur de musique de films, il faut avoir une personnalité différente de la mienne. Il faut savoir travailler en équipe, être capable d’admettre que c’est le metteur en scène qui a le dernier mot.

 

 

Je t’avoue que quand j’ai lu que le compositeur de la B.O. de Virgin Suicides - qui est, je crois, l’un des films les plus angoissants que j’ai vus de ma vie - ne se considérait pas comme un compositeur de musique de films, j’ai été assez bluffé…

Ah oui, moi aussi pour Virgin Suicides ! Nous c’est pareil, on était angoissés quand on a vu les rushs. Les seules choses que j’avais vues, c’était ces scènes horribles de petites filles qui se suicident, le montage n’avait pas encore été fait. On a fait la musique à partir de ces images isolées du reste. Et quand on a vu le film au cinéma, on s’est rendu compte que la musique que l’on avait faite était bien plus dark que le film lui-même…

 

Tu veux dire que tu as, en quelque sorte, orienté sans le vouloir le film vers ce qu’il est finalement devenu ?

Un peu, oui. Je crois qu’en tant que véritable compositeur de musique de films, j’aurais pu faire quelque chose qui collait bien mieux au film en question. La musique est un peu trop sombre pour le film. Alors que finalement, les images sont assez colorées.

 

Comment compose-t-on de la musique alors, lorsqu'on a la personnalité que tu décrivais tout à l’heure ?

Je pense à des endroits où j’ai envie d’aller. Je pense à des lieux imaginaires, et ma musique, c’est la sensation qu’on a quand on pénètre dans ces lieux. La musique, c’est mon langage. Tu vois, ma femme parle brésilien et moi français, mais entre musiciens, on se parle en musique. Tu penses très, très fort à un truc, et au lieu d’utiliser des mots dans ta tête, tu utilises des sons. C’est tout con en fait. C’est simple comme le fil à couper le beurre.

 

J’ai toujours adoré cette expression…

Oui, grave ! Surtout qu'en fait, je ne connais personne qui en utilise, du fil à couper le beurre. Je crois que j’en n'ai même jamais vu de ma vie !

 

En parlant de fil à couper le beurre… tu es plutôt The Walking Dead ou George Romero ?

Euh… George Romero, c’est plus ma génération. Mon fils regarde The Walking Dead, mais pas moi.

 

 

D’où te vient l’idée du clip de Widerstehe Doch Der Sünde, qui met donc en scène des zombies surfeurs ?

On m’a proposé des idées, et j’ai trouvé que les zombies collaient bien avec l’esprit de la chanson. J’ai toujours trouvé ça bizarre de faire des clips parce que ça ne correspond jamais à l’idée que tu t’en fais quand tu composes le morceau. Mais là, c’était exactement ça, c’était bien. Mais ce n’est pas moi qui ai eu l’idée. J’ai choisi le clip mais il y avait plein de synopsis à ma disposition. C’est une chanson sur le danger qu’il y a à se laisser guider par la tentation (le titre tiré de Bach signifie en français "résiste donc à la tentation", ndlr). Les paroles expliquent que pour te séduire, elle va mettre sa plus belle robe, et que quand tu seras dans ses bras, elle va libérer son poison. Et ces surfeurs-là tu vois, ils surfent avec les requins, mais ils ne peuvent pas s’empêcher d’aller chercher la belle vague quand même. Ils sont morts parce qu’ils ont l’habitude de surfer ici. Mais cela dit, ça m’a toujours interpellé, les films de zombie. Tu vois, à chaque fois que j’en regarde un, je me dis que ça doit être tellement stressant comme situation que je me ferais bouffer dès le début, comme ça après, je serai tranquille. Après, qu’est-ce qui t’arrives ? T’es peinard avec tes potes zombies, t’es bien. C’est quand même plus cool que de se stresser pour survivre, surtout que tu sais qu’au final, tu survivras pas.

 

J’aime bien ce point de vue. Bon, la question classique pour terminer : Air, ç'en est où ?

Ben écoute, quand il y aura quelque chose d’intéressant à faire avec Air, on le fera. Comme tu as dû le remarquer, je suis quelqu’un d’assez exigeant avec ma musique. J’aimerais faire un disque aussi bien que ce qu’on a pu faire dans le passé. Je n’en referai pas un sans avoir cette certitude. Ça devient compliqué de se surpasser quand t’as fait pas mal d’albums comme ça. Et franchement, si on n’a pas d’idées pour faire un disque, on fera du live. Nos morceaux sont super, et les jouer sur scène, c’est toujours un plaisir.

 

++ Le site officiel et lpage Facebook de Nicolas Godin.

++ Nicolas Godin sera en concert à La Gaîté Lyrique ce jeudi 5 novembre dans le cadre de la Red Bull Music Academy, et Contrepoint est sorti le 18 septembre et est disponible ici.

 

 

Bastien Stisi // Crédit photos : Mathieu Cesar + Thomas Humery.