Thomas, comment t’est venue l’idée de mélanger les codes du western avec l’histoire d’une famille qui perd sa fille partie rejoindre un mouvement djihadiste - ou quelque chose qui y ressemble ?

Thomas Bidegain : Ce sont plusieurs idées qui se sont ajoutées les unes aux autres : un copain qui m’a parlé de la communauté country, les recherches que j’ai faites sur le gang de Roubaix, des gens qui étaient partis après la guerre de Yougoslavie - il y avait eu une première vague de djihad à ce moment là, dans les années 90… Dans mon film, les personnages croient que les musulmans sont des Indiens ; parce que les types se pensent comme des cowboys, ils considèrent les autres comme des Indiens. A partir du moment où l'on établit cette métaphore, on peut utiliser beaucoup d’images du western, beaucoup de choses vues précédemment dans d’autres films (comme La Prisonnière du désert), et leur donner une tournure moderne.

 

Vous aimez particulièrement les westerns ?

T.B. : J’en ai vu beaucoup à une certaine époque, mais c’est surtout un genre avec ses codes. Et ça permet d’utiliser lesdits codes. Fumer le calumet, creuser sa propre tombe, ce sont des scènes qu’on a vues dans des westerns, mais elles vont prendre un tour différent dans mon film. Il y a la petite histoire, celle de la famille, puis la grande Histoire - l’histoire de cette fille qui est partie, de ce monde qui devient fou, et derrière encore l’histoire d’Al-Qaïda, et puis l’histoire du cinéma. Les quatre qui se rencontrent dans le projet.

 

 

François, les grands acteurs de western qu’on connaît tous, ça a représenté quelque chose pour vous à un moment ?

François Damiens : Moi, je ne les connais pas bien en fait.

 

Ce n'est pas arrivé jusqu’en Belgique, le western ?

F.D. : (Rires) Si si, c’est arrivé, c’est moi qui n’ai pas été jusque là ! Je ne connais pas bien les westerns, en fait.

 

Qu’est-ce qui vous a convaincu de rejoindre le projet, alors ?

F.D. : Je n'ai pas eu besoin d’être convaincu. Vous savez que le film a été financé rien que sur la base du scénario ? Les chaînes de télé et les distributeurs ont mis de l’argent sans même connaître le casting, preuve que le scénario était abouti.

 

Thomas, vous n’adoptez jamais le point de vue de la fille qui part. Les raisons pour lesquelles elle part, par quel processus elle en arrive là…

T.B. : Dans le film, le point de vue n’est pas celui de ceux qui partent, mais celui de ceux qui restent. Ce n’est pas un film sur le djihad, c’est un film sur la façon dont nous pouvons réagir, parce qu’effectivement, tout le monde peut devenir fou, à l'instar du père de cette histoire. Combien de temps va-t-il falloir pour qu’on comprenne ce qui arrive et qu’une réconciliation soit possible ? Le nombre de générations qu’il va falloir pour qu’un nouvel équilibre soit trouvé… Et c’est pour ça qu’avec Noé Debré, avec qui j’ai écrit le film, on savait tout de suite que c’était un film qui allait se raconter sur une quinzaine d’années.  

 

 

François, dans le film, vous jouez donc le père qui réagit mal à la disparition de sa fille partie rejoindre une communauté tournée contre le monde occidental. Vous, vos parents ont toujours bien réagi à vos choix ? Par exemple quand ils vous ont vu commencer à faire le con dans des caméras cachées ?

F.D. : Non non, ils se sont demandé où ça allait me mener ; mais voilà, ils ont toujours eu confiance en moi, au final.

 

Et puis vous ne vous en êtes pas trop mal sorti.

F.D. : Ça je ne sais pas, on va attendre la fin. (Rires)

 

Vous avez appris à chanter pour le film. Vous êtes prêt à jouer un rôle de chanteur célèbre comme Benoît Poelvoorde dans Podium ?

F.D. : Je ne me suis pas posé la question. Mais dans ce film, le plus difficile pour moi, ce n’était pas tant de chanter que d'oser chanter. Je suis quelqu’un de paradoxalement assez pudique. Et j’ai eu du mal à chanter - en plus au premier degré, en jouant de la guitare. Je pense que c’est la scène la plus difficile que j’ai jamais eue à tourner de ma vie.

 

Dans le film, on découvre en vous aussi une certaine virilité, jamais vue jusqu’ici. On va vous voir dans un film d’action bientôt ?  

F.D. : C’est ça que Thomas a vraiment voulu, il a voulu me viriliser. 

 

Vous ne diriez pas non à un film d’action, donc ?

F.D. : Ouais pourquoi pas, un chouette film d’action. 

 

 

Thomas, vous avez longtemps été scénariste, vous avez toujours voulu devenir réalisateur en secret ?

T.B. : J’ai eu envie de réaliser quand j’étais jeune, puis après j’ai fait plein d’autres métiers dans le cinéma. Je suis devenu scénariste et ça a bien fonctionné. Je n’étais pas du tout un scénariste frustré, parce que je travaillais avec de grands réalisateurs. Ce qu’ils me donnaient était supérieur à ce que je leur passais ! (Rires) Mais en revanche, j’avais envie de travailler avec des acteurs, d’aller plus loin que le travail d’écriture. Vous écrivez des scènes, et après il va falloir les incarner. Et puis le cinéma est un sport collectif, j’avais envie de m’y essayer.

 

Vous parlez de grands réalisateurs avec lesquels vous avez travaillé. On pense bien sûr à Jacques Audiard ; vous l’avez sollicité à un moment du projet ?

T.B. : Je lui ai fait lire le scénario, je peux vous dire que j’étais dans mes petits souliers. Je me demandais ce qu’il allait en penser. Je crois que le scénario lui a beaucoup plu. C’est ce qu’il m’a dit. 

 

Et par la suite, il a joué le rôle de mentor ?

T.B. : Au contraire, j’ai fait un effort, j’ai vraiment décidé de ne travailler avec personne qui avait déjà travaillé avec Jacques. Comme je vous le dis, le cinéma est un sport collectif, j’avais envie de créer ma propre équipe. De trouver mes propres collaborateurs, d’aller chercher ma propre image.

 

 

Vous êtes l’un des rares scénaristes en France à être identifié. Pourquoi est-ce que personne ne connaît les gens qui écrivent les films ?

T.B. : J’ai toujours l’impression que les scénaristes ont vocation à rester dans l’ombre. Le grand public se fiche de savoir. C’est bien d’avoir son nom sur l’affiche, mais les personnes qui doivent le connaître sont les 15, 20, 40 individus qui peuvent vous donner du boulot, comme les producteurs par exemple. Ca, c’est important. Le grand public doit connaître les acteurs, le réalisateur... Et ensuite, si l'on est passionné de cinéma, on peut s’intéresser à ça. Mais à chaque fois que je vois un scénariste à la télé, je me dis «houlala, va te cacher» ! (Rires)

 

Vous aimez jongler entre des projets aussi différents que La Famille Bélier ou Dheepan ?

T.B. : Oui. La même année, j’ai fait Saint-Laurent avec Bonello et puis La Famille Bélier avec Eric Lartigau. Ce n’est pas le même travail, mais c'est intéressant d’utiliser une méthode que l’on maîtrise au service de gens différents. 

 

Vous avez parlé de votre envie de travailler avec des acteurs. Pourquoi avez-vous été chercher François Damiens ?

T.B. : Il a déjà fait des rôles dramatiques, mais là, il s'agit d'un rôle où l'on va chercher sa virilité, sa force. Il n’est pas une victime, au contraire, c’est quelqu’un qui prend constamment son destin en main. Et François donne à ce personnage - qui n’est pas sympathique, qui n’écoute pas, qui n’en fait qu’à sa tête, qui est dur avec son fils - une humanité qui permet de conserver de l’intérêt pour lui. Dans sa quête obsessionnelle, il va se perdre, tout en demeurant émouvant.

 

Le scénario prend souvent des virages inattendus. Vous aviez cette volonté de surprendre les spectateurs en permanence par l’écriture ?

T.B. : Souvent, dans les films, je trouve les écritures très formatées. On voit les choses venir. Il y a des figures de personnages, des figures de narration qui sont un peu des ficelles et que l’on retrouve souvent. Et là, j’avais envie de sortir de ça, de ne pas respecter les règles. Vous voyez, dans les séries, on n'hésite pas à passer d’un personnage à un autre, on n’hésite pas à partir en avant, à partir en arrière, à ce que la moitié d’un épisode soit un rêve, à ce que la moitié du casting disparaisse à l’épisode 5... Il y a une grande liberté de narration dans les séries. Donc je pense que le public est tout à fait prêt à accepter des narrations un peu osées. 

 

 

Les séries vous ont influencé dans votre métier de scénariste ?

T.B. : C’est quand même surtout le cinéma qui m’a influencé dans l’écriture. Ce qui est très intéressant dans les séries, c’est que les personnages sont souvent très sombres. Dans les Sopranos, dans The Wire - la série préférée des scénaristes, où l’on voit le personnage principal, la ville de Baltimore, sous un jour terrible -, dans Breaking Bad également… Au cinéma, on hésite à faire des personnages aussi sombres, mais je pense qu’on a tort. Les personnages sombres, on peut les faire évoluer. Les personnages très sympathiques dès le départ, c’est difficile de leur trouver un destin. 

 

Comment vivez-vous la sortie de votre film, avec le sujet qui est le sien, dans ces circonstances ? Vous avez envisagé de reporter cette sortie ?

F.D. : Quand je lisais le scénario, que j’en parlais, on savait qu'on était en plein dans l’actualité. Quand on l’a tourné, il y a eu Charlie Hebdo, et puis là maintenant, c’est effroyable. Il y a eu l’avant-première hier, tout le monde était effaré. J’avais plutôt l’impression d’être à une sortie d’enterrement. Mais d’un autre côté, ne pas le sortir, ce n’est pas une solution non plus.

T.B. : Cette concomitance est surprenante, et en même temps, on fait des films pour représenter le monde. Les Cowboys parle aussi de comment on peut essayer de vivre ensemble, malgré tout ce fracas, tous ces attentats. Et voilà, je pense que c’est la question qui nous est posée maintenant. On ne peut pas se dire à la fois que l’on va faire des films qui parlent du monde, et lorsque le monde les rattrape, les soustraire au regard. Et puis je pense que le film donne un éclairage intéressant sur ce sujet. BFM donne des informations mais ne permet pas de réfléchir, à mon sens. Le cinéma propose un autre temps, un autre rythme, une autre profondeur. La télévision va parler d’un sujet de société, et puis le cinéma va vous parler d’un personnage. Il va vous raconter un destin. C’est là la force de la fiction.

 

Le cinéma, c’est parfois pouvoir dire plus en en disant moins ?

T.B. : Oui, en mettant en scène la réalité. Cette mise en scène-là est productrice de sens.

 

++ Les Cowboys est sorti en salle le 25 novembre 2015.

 

 

Damien Megherbi // Crédit photos : Allociné.