Il y a un autre MC en ville aujourd’hui. Iras-tu au concert de Young Thug ce soir ? 

John Derek Yancey (Illa J) : Qui c’est ? 

 

Young Thug ? La sorcière d’Atlanta ? 

OH ! Young Thug, si si, je vois très bien qui il est. Il est à Paris ?

 

Oui. Lui aussi. C’est un hasard ? 

(Rires)

 

 

C’est le genre de rap que tu aimes ? 

J’ai écouté quelques titres par curiosité, plusieurs fois… Ce n’est pas nécessairement mon type préféré de musique, mais il a quelques phases impressionnantes. Et surtout, il a un style à part. Je comprends pourquoi beaucoup de gens l’aiment. 

 

Je te parle de Young Thug parce que c’est une grosse figure du rap contemporain. Je me demande comment tu te situes dans le rap d’aujourd’hui...

Je me vois un peu au-delà du simple artiste hip-hop. J’ai sorti pas mal de rap au début de ma carrière, mais j’ai l’impression qu’avec ce nouveau projet, j’annonce que je ne veux pas me cantonner à un genre particulier. J’ai été introduit dans le game en tant qu’artiste hip-hop, mais dans mon cœur, j’ai toujours été un chanteur/compositeur qui rappe. Tu vois ma copine là bas (il me la désigne au fond de la pièce, ndlr), elle m’apporte beaucoup de nouvelles harmonies, d’idées fraiches. C’est merveilleux. 

 

Ta démarche me fait penser à celle d’un Flying Lotus ou d’un Madlib, tu es un jazzman qui fait du hip-hop. Tu te vois également ainsi ? 

YEAH YEAH YEAH ! C’est exactement ça. Je suis content que tu poses le mot "jazz" sur la table. Mon père est ma plus grande influence musicale, j’ai tout appris grâce à lui, dont cette leçon : si j’entraîne mon oreille au jazz, alors je pourrais composer tous les styles de musique. Pop, R'n'B… Si tu t’entraînes avec toutes les formes de jazz progressif, ça devient facile de composer de la pop. Le jazz comporte toutes les complexités. 

 

 

Qu’est ce que tu entends par pop ?

Je ne sais pas (il hésite, ndlr)… Le premier nom qui me vient c’est Jack White, il peut écrire des choses bien faites et accessibles. 

 

Est-ce que tu choisis Jack White parce que c’est un enfant de Détroit, comme toi ? 

Ouais, il est de Détroit, c’est vrai. Tu sais, quand tu grandis à Détroit, tu touches à tout. J’ai même écouté pas mal de techno, c’est la culture de la ville. Détroit, c’est un melting pot de beaucoup de choses - grandir là-bas, ça te pousse à t’intéresser à beaucoup de choses. Ah, et sinon rien à voir avec Détroit, mais Disclosure, c’est de la bonne pop. C’est de la bonne soul, surtout. Je n’ai pas écouté leur dernier album, mais le premier était vraiment bien fait. 

 

En parlant de Détroit, tu as quitté la ville pour Montréal. C’est à cause de la banqueroute de la ville (en 2012, ndlr) ?

(Rires) Non non non. Si ça ne tenait qu’à ça, je serais resté. Rien à voir avec ça - je suis parti à Montréal pour vivre avec ma copine. Je passais un temps fou là-bas, donc j’ai décidé de m’y installer. Et c’était un mouvement parfait, j’ai rencontré très vite des gens avec qui je bosse toujours. Si je n’avais pas déménagé à Montréal, je n’aurais pas fait cet album, et surtout pas comme ça. Enormément de supers connexions à Montréal, beaucoup de bonnes vibes. 

 

 

Montréal a de bonnes vibes ? Je ne connais pas. Qu’est ce qui te rend créatif dans cette ville ? 

Beaucoup de bonnes énergies, tu sais ? C’est facile de se rencontrer, de bosser ensemble. Plein de bonnes idées. Et puis, tu sais, à Détroit, tu dois conduire partout. A Montréal, tu as un réseau de transports en commun vraiment efficace. Tu vois ? C’est vraiment chill. Pas de bouchons, pas de stress, je me déplace vite partout et puis je marche, je vois la ville au ralenti avec un casque sur les oreilles. Beaucoup d’idées naissent dans ce genre de contexte. J’absorbe beaucoup de vibes comme ça.

 

Mais ton son reste hyper-connecté à Détroit. Quoi que tu fasses, où que tu le fasses, ça reste la musique de la ville. 

Complètement. Même si je n’y habite plus, ma musique y vit toujours. À chaque fois que je reviens à Détroit, je me sens… reconnecté à moi-même. C’est comme si j’étais de nouveau connecté à ma source de musique originelle. Je ne sais pas qui influence ma musique, mais je sais que Détroit l’influence quoi que je fasse. Peu importe où je vais dans le monde, j’emmène cette part de Détroit avec moi. 

 

Il y a un son de Détroit vraiment à part et personne ne l’a jamais vraiment défini. On sait dire à quoi ressemble le son East Coast, West Coast, le son de Chicago, celui d’Atlanta… Comment définirais-tu le son de Détroit ?

C’est vrai… (il réfléchit, ndlr)… Il est définitivement… Le son de Détroit, c’est le son de la working class. C’est le son de la pénibilité du travail, du bruit des machines, de la sueur. C’est souvent sombre mais il y a toujours une lumière, un espoir et quelque chose de malin dans le son de Détroit. Peu importe s’il y a parfois une certaine avidité dans les thèmes, le son de Détroit, lui, ne change pas. 

 

 

Une légende que tu portes avec toi, c’est le nom Yancey. Est-ce que c’est un gros héritage ? Trop lourd à porter ? Les gens ont-ils des attentes particulières de toi parce que tu portes le même nom que Jay Dee ? 

(Rires) Si tu savais… On exige clairement énormément de moi. Ça place la barre très haut dans les attentes des gens. Je dois souvent mettre des choses au clair… Tu sais… Les gens pensent que tout a été plus simple pour moi, dans la musique, parce que je suis le petit frère de Dilla. Mais la réalité, c’est que c’est plus dur. Pourquoi ? Parce que lorsque j’ai commencé, tout le monde avait des exigences exceptionnelles. J’aurais voulu simplement être ce "nouvel artiste" duquel on ne sait pas à quoi s’attendre, ce type dont on se demande sincèrement ce qu'il a à offrir. À la place, les gens se disent que si je viens de tel endroit, de telle famille, je dois faire telle musique. Mais après tout, ça n’a pas que du mauvais. Ça m’a poussé à travailler plus dur encore, parce que j’avais quelque chose à prouver, je devais montrer que si je pouvais faire ci, je pouvais aussi faire ça. Je rappe depuis mes huit ans. Je travaille dur dessus depuis un bail pour avoir vraiment confiance en mes capacité de rappeur.  Mais chanter… C’est mon premier amour. Et on ne voulait vraiment pas que je sois un chanteur, en premier lieu, par rapport à cet héritage. Je n’abandonnerai pas le rap pour autant, j’aime vraiment le rap. Surtout sa confection - parce que le rap, pour moi, c’est justement lié à sa confection. J’aime le live, c’est le climax, être sur scène et rapper devant la foule, mais j’aime me poser et bricoler. Comprendre comment certains mots épousent certaines notes, certaines harmonies. C’est une science - et c’est cette science que je préfère dans la musique. 

 

Il a fallu vingt ans à Dre pour sortir un album. Il faut cinq minutes à Young Thug pour pondre un hit. Et toi, où est-ce que tu te situes ? 

(Rires) Je suis hyper-rapide pour écrire les textes quand la mélodie est faite, que le beat est prêt. À ce moment là, je suis dans ma zone, et tout se déroule hyper-vite. J’enregistre tout relativement vite. Quand je ne produis pas mes propres titres, j’aime bosser avec d’autres producteurs parce que je peux me concentrer uniquement sur mes textes. Leur donner 100% de mon énergie. 

 

Certains rappeurs reprochent au rap sa potentielle stagnation, sûrement à tort. Tu penses qu’il y a un manque d’innovation dans l’histoire récente du rap ? 

Je ne dirais pas ça… Mais je crois par contre qu’il est important de connaître le rap, faire certaines recherches pour évoluer en tant qu’artiste. Savoir d’où il vient, les genres qui ont inspiré le genre. Après c’est mon truc, mais j’aime écouter ce que mes musiciens préférés écoutaient. J’ai découvert un paquet de trucs comme ça. J’ai beaucoup évolué. «Qu’est ce que Prince étudiait ? Oh cool, c’était Sly & The Familly Stone. Essayons de comprendre pourquoi.» Tu vois, James Brown a influencé tant de gens, Marvin Gaye aussi... et si tu fais quelques recherches, tu vas tomber sur Sam Cooke. Et découvrir Sam Cooke, ça change une vie, surtout pour un artiste. Peu importe si le genre évolue ou non, le principal, c’est te donner des perspectives, tu dois faire ce travail à cette échelle. Et puis tu ne seras jamais vraiment innovant si tu ne sais pas ce qui a été fait avant. Tu répéteras des choses sans même le savoir.

 

 

Les voyages t’ont aussi fait grandir aussi en tant qu’artiste. C’est important de fouiller ses racines, mais c’est important aussi de se déraciner, non ?

Complètement. C’est un peu les deux cumulés qui produisent un résultat intéressant. Mais effectuer des recherches, c’est aussi chercher une famille musicale. Parfois, c’est simplement se sentir un peu moins… Chelou. Tu te dis «wow, en fait quelqu’un d’autre a déjà eu cette même idée». Tu te sens moins seul, c’est rassurant… J’ai oublié ta question !

 

Les voyages forment un artiste aussi ? 

Oui ! Oui, bien entendu. Grandir à Détroit, c’est aussi faire de courts voyages pas très loin. Nous n’en avions pas tellement les moyens, pourtant. J’étais dans un chœur plus jeune, donc j’ai pu aller à Buffalo, NY ou à la Nouvelle-Orléans. Quand tu commences à voyager, le voyage devient même l'un des buts de ta vie. Tu rencontres des gens qui eux-mêmes voyagent, ça te pousse à aller plus loin, à t’accomplir. Plus jeune, je voyais que mon frère voyageait sans cesse, je trouvais dingue tout ce qu’il me racontait. Le jour où j’ai pu le faire moi-même, j’ai découvert tout un autre pan de la musique. Je me suis confronté à d’autres cultures, d’autres façons de faire. Et surtout, de voir que dans plein d’endroits, on ne se comprenait pas du tout par la langue mais que la musique suffisait. J’ai compris la dimension universelle de la musique. Ce qui fonctionne un peu partout chez l’Homme : ça t’ouvre, et pas seulement musicalement, en tant qu’humain aussi. C’est dingue de constater à quel point le monde est grand quand tu commences à bouger, et à quel point il est petit quand tu rencontres tous ces gens partout... Ça t’aide à sortir de ta boîte. 

 

++ La page Facebook et le compte Soundcloud d'Illa J.

++ Son deuxième album, ILLA J LP, est disponible depuis le 2 octobre. 

 

 

Mathias Deshours.