Vous avez formé votre premier groupe, Liquid Idiot, dans le New Jersey en 1978. A quoi ressemblait la scène musicale du Dirty Jerz à cette époque ?
Liquid Liquid : S’il y avait une scène, on n’en faisait pas partie. Au début de notre carrière, on vivait pas mal en autarcie. A cette période, on dédiait tous nos efforts à façonner notre approche esthétique globale.

Quelles étaient vos influences musicales à ce moment ?
Liquid Liquid : La scène punk, les conceptualistes comme Brian Eno, le rock déstructuré d’Iggy Pop et Jonathan Richman, les maîtres qu’étaient Fela Kuti et Curtis Mayfield, des sons dub comme ceux d’Augustus Pablo, plein de groupes considérés alors comme obscures comme The Fugs et Yma Sumac, peut être quelques disques du label Folkways et bien sûr le hip hop à ses tous débuts.

Qu’est-ce que ça a changé pour vous de déménager à New York ? Quel impact a eu la scène new-yorkaise sur vous et votre musique ?
Liquid Liquid : Cela a pas mal élargi notre palette culturelle, et donc influencé tous les aspects de notre art, à un niveau collectif et individuel. Et puis ça a comme justifié ce qu’on faisait, d’une façon assez étrange. L’environnement était brut et y avait vraiment de la place pour l’innovation.

Comment êtes-vous passé au son punk-funk entre la fin des années 70 et le début des années 80 (d’ailleurs, doit-on employer le terme punk-funk) ? Etait-ce une réaction aux approximations du punk ?
Liquid Liquid : Rétrospectivement, le terme punk-funk a un sens même si à l’époque on ne le réalisait pas du tout. Le punk-funk, disons que c’est avoir un son funk avec une attitude et une approche punk.

Quelle était (est) votre opinion sur le mouvement no wave ? Avez-vous eu le sentiment d’en faire partie à un moment ?
Liquid Liquid : Les groupes qui étaient considérés comme ‘no wave’ étaient ceux qui figuraient sur la compilation No New York, sortie à la fin des années 70. On était plus dans le groove que la plupart de ces groupes qu’on admirait beaucoup et qu’on allait voir en concert très souvent, leur son à eux était plus angulaire que le notre.
 
Comment avez-vous signé sur 99 Records ?  Quel était l’état d’esprit de ce label et quel genre de mec était Ed Bahlman (le boss de 99 Records ndlr) ?
Liquid Liquid : 99 Records était pour nous le label qui avait les sons les plus intéressants à cette époque. On a approché Ed pour lui faire écouter une cassette démo, il nous a demandé de nous voir jouer en live, on lui a répondu « bien sûr, si tu nous trouves un gig ». Il a donc organisé un concert au TR3 à Tribeca et de là nous a pris sous son aile en tant que manager, producteur et confident. Ed était, et est toujours, un individu adorable et excentrique.

Il y avait beaucoup de filles dans ce label (ESG, Y Pants, Bush Tetra, Vivien Goldman), ça devait être cool ça, non ?
Liquid Liquid : En effet, c’était l’une des raisons pour lesquelles on aimait vraiment être sur ce label…

Est-ce que vous étiez proches des groupes et artistes qui constituaient la scène underground du New York du début des années 80 tels que Basquiat, Harring, Madonna, Suicide… ?
Liquid Liquid : On faisait des concerts avec certains d’entre eux, et on croisait tout ce monde régulièrement, mais on était quand même surtout en autarcie, concentrés à développer nos propres structures sociales et artistiques.

Vous étiez un groupe très dansant. Etiez-vous proche de la scène hip hop ?
Liquid Liquid : Honnêtement, on se considérait vraiment comme un groupe de rock. Il se trouve juste que les scènes hip hop et dance ont adopté notre son avant que les gens du rock en viennent à nous comprendre.

Quels étaient les meilleurs clubs à New York au début des années 80 ?
Liquid Liquid : On traînait dans des lieux comme le Mudd Club, le Danceteria et le Roxy. Mais qu’est-ce qu’on savait vraiment ? On essayait juste de faire notre truc et de nous amuser un peu. 

Une longue bataille juridique s’est engagée entre 99 Records et Sugarhill Gang après que Grandmaster Flash ait samplé Cavern dans le morceau Whites Lines. Que s’est-il exactement passé ?
Liquid Liquid :
C’est une histoire longue et compliquée (qui a contribué à ruiner les deux labels ndlr). Ca a pris longtemps avant que la situation soit réglée mais on est finalement parvenu à un accord décidant de qui possède quoi dont nous sommes satisfaits.


Clip - Cavern de Liquid Liquid
 

 
Clip - White Lines de Grandmaster Flash& Melly Mel
 

 

Le morceau Optimo a une certaine notoriété, mais l’on vous connaît avant tout pour le titre Cavern. Est-ce frustrant d’être réduit à un seul morceau ?
Liquid Liquid :
Effectivement, les gens nous connaissent avant tout pour Cavern, mais certains savent également qui nous sommes profondément. C’est en grande partie pour cela qu’on continue occasionnellement à faire des concerts, qui nous permettent de montrer ce que nous avons réellement à offrir.

Vous êtes perçus comme un groupe influent, mais n’avez jamais sorti d’album. Comment gérez-vous cette situation ?
Liquid Liquid :
On ne gère pas cette situation, on est en déni total, parce que sinon, on serait mal.

Etes-vous satisfait de votre statut de groupe culte, ou vous auriez tout de même nettement préféré connaître un plus grand succès ?
Liquid Liquid :
Le succès est un concept insaisissable…

Avez-vous d’ailleurs gagné un tant soit peu d’argent avec Liquid Liquid ?
Liquid Liquid :
Ha ! La chose à savoir c’est qu’un dollar gagné avec Liquid Liquid en vaut cent gagnés avec n’importe quel autre projet.

Pourquoi vous êtes-vous séparés en 1984 ?
Liquid Liquid :
A ce moment, on avait le sentiment d’avoir dit ce qu’on avait à dire et qu’il était temps d’embrasser d’autres inspirations artistiques.

Comment vous positionnez-vous par rapport à vos héritiers ? Pensez-vous qu’ils tirent profit de votre héritage ?
Liquid Liquid :
Tout ce qu’ils nous ont pris, ils nous l’ont rendu, en nous donnant une crédibilité que nous n’aurions jamais réclamé par nous-mêmes.

En parlant de cela, quelle est votre propre opinion sur votre héritage ?
Liquid Liquid :
Ce sont aux autres d’en parler. Le fait que ce projet continue à vivre nous révèle ce que nous avons besoin de savoir.  

Vous sentez-vous proche de ces groupes généralement qualifiés de « dance-punk » comme Rapture ou LCD Soundsystem ?
Liquid Liquid :
Cette musique existait avant nous, elle a continué après nous. Cela s’inscrit dans le schéma du progrès artistique et culturel. Donc oui. On est tous ensemble là-dedans et on apprécie les efforts de label comme DFA et les mecs d’Optimo à Glasgow et de plein d’autres.
 

Par A.C et Olivier Tesquet // Photo : DR.