Trente ans plus tard, la fièvre du Polo est loin d’être éteinte. Preuve en est : All For The Love of Lo, un livre récemment auto-publié par les fameux Lo-heads de Los Angeles Daniel «Skorn» Leef et Roger Ubina. L’obsession compulsive peut-elle rencontrer la vie de rue ? Les vieux bourges riches peuvent-ils se trouver des points communs avec des petites frappes de quartier, donnant ainsi naissance à l'un de ces cultes bizarres de l’ultra-consumérisme ? Oh que oui. Partons faire une petite balade dans le monde englouti du Lo avec Skorn Leef, en feuilletant quelques-unes des 60 pages de merveilles photographiques vintage de son livre pour voir ce qu’il se passe de neuf.

 

 

Ça faisait combien de temps que tu collectionnais des Polo avant d’écrire ce livre ?

Daniel Skorn Leef : J’ai commencé à voler des vêtements au début des années 90, en 91 peut-être. Je prenais tout à l’époque : Major Damage, Carhartt, Polo, Hilfiger, Nautica, DKNY… Je suis devenu all Polo plus tard, vers 1997.

 

Des bonnes techniques pour voler dont tu aimerais informer les jeunes ?

Il y en a des centaines ; à l’époque, tu devais plier tes fringues et toujours porter un grand manteau ou une chemise boutonnée au-dessus de tes affaires pour les voler en chicken wing. Tu mettais ce que tu voulais sous ton bras, en tenant le tout fermement, et tu "chicken wingais". Tu pouvais "chicken winger" quatre ou cinq fringues. Après, ils se sont mis à mettre des anti-vols — mais tu pouvais les tordre et les couper en deux. J’avais un petit talent pour détacher les anti-vols à encre. Ceci dit je n’ai plus rien volé depuis long… quelques années. Mais je vole des petites choses, c’est juste pour m’assurer que j’ai toujours la main.

 

 

T’as déjà été membre d’un des fameux gangs voleurs de Polo ?

Non, non. J’étais à Chicago et eux ils étaient à New-York. Du milieu jusqu’à la fin des années 80, il y avait quelques crews à Brooklyn qui ne collectionnaient que du Ralph Lauren : Ralphies Kids, The New Utrecht Boys, il y en avait un à Flatbush, un autre à Bed-Stuy… Plusieurs de ces groupes se sont associés et sont devenus les Lo Lifes. Puis quelques autres groupes se sont réunis à leur tour et The Decepticons était né.

C’était juste des groupes de mecs qui collectionnaient des Polo, mais rien qu’à New-York, leur influence était si considérable que tout le monde à cette époque s’est mis à acheter du Ralph Lauren, et des rappeurs ont même commencé à en porter. Tu tombais sur des vidéos de rap où Grand Pubah était tout en Polo, puis le Wu-Tang, Raekwon, Just Blaze... tous all Polo. C’est drôle, ils ont appelé le hoodie de la photo «le pullover de Raekwon» parce qu’il le porte dans cette vidéo du Wu-Tang, Can It All Be So Simple. C’était en 1993, c’était vraiment énorme.

 

 

Vers 1995-1996, je me suis lassé d’être toujours à la pointe. Quand t’habites au quartier, tu dois être fresh, donc tu dois changer ton style tous le temps, tu dois te mettre à jour. À cette époque, le Polo était sur une pente descendante, plus personne n’en portait vraiment : les gens étaient passés à Iceberg, Versace, puis à Dolce & Gabbana. J’en avais marre de jouer à ça. Je ne pouvais plus voler non plus, alors je me suis remis au Polo. J’ai continué pendant une dizaine d’années, rien que du Polo. Vers 2003-2004, je me suis essayé à quelques autres cames en allant m’acheter du Fila, Ellesse, Sergio Tacchini et des trucs comme ça — je collectionnais les vieux trucs de Dior, Pierre Cardin et Ted Lapidus ; je me suis mis à la vraie mode.

 

 

Pourquoi cette obsession pour Polo Ralph Lauren particulièrement ?

C’était juste par rapport au graphisme et à ces couleurs : à la fin des années 80, Ralph Lauren était la seule marque à en faire. Qui d’autre fabriquait ce genre de trucs en 1988 ? Toutes les fringues étaient normales et de couleur unie. C’est à cette époque que ça a explosé : Ralph Lauren avait 20 ans en 1987. La marque a sorti un pull à maille avec un drapeau - on l’appelle le Cross Flags ou le Dub Flags, il y avait la date brodée dessus, 1967, Polo et 1987. Les gens s’y sont mis en 1986, et en 1987 ces drapeaux sont arrivés. C’est ce qui à fait dire à tous ces gars «oh mec, c’est frais !». Puis tout d’un coup, en 1989, ils ont sorti des bateaux à voile ! Qui d’autre faisait des fringues aussi ostentatoires ? C’était rien qu’à propos de l’argent. Qui d’entre nous était déjà monté sur un bateau à voile ? Personne ! Ca représentait un style de vie de riches Blancs.

 

Donc carrément à l’opposé de ces gosses du quartier, c’est ça ?

Quand t’es pauvre, de quoi tu rêves ? D’être riche. Ce qui veut dire faire du bateau à voile, faire un match de polo, aller voir une course de chevaux, acheter des voitures de rêve, vivre dans des grosses maisons. Et c’est ce que Ralph Lauren montrait dans ses fringues. Tout était dans la richesse.

 

 

Qui sont les original gangsters dans ce livre ?

Ce mec - Fabian - faisait partie des premiers crews avant qu’ils ne deviennent les Decepticons ou les Lo Lifes. Sinon, je dirais qu’il y a Jesus Crest Lo (photo ci-dessus) qui est un bon lui aussi. Son vrai nom est Omar, il vient des Gowanus Projects à Brooklyn (aux Etats-Unis, le terme "projects" désigne l'équivalent de nos barres de HLM dans les cités, ndlr). C’est un mec super frais, je l’ai rencontré via Q, qui était mon barbier à Brooklyn. J’y allais toujours avec un Polo. Q m’a dit que ce mec, Omar, en avait aussi et que je devrais passer si je voulais échanger quelques trucs. On s’est mis à troquer puis, quand je me suis mis sur le livre, j’ai appelé Omar et lui ai demandé s’il voulait bien en faire partie. Il m’a envoyé son album photo par mail.

 

Quelles sont les pièces et collections après lesquelles les gens courent le plus ?

La ligne de 1992 est très demandée. C’est à cette époque que Ralph Lauren a obtenu ses premiers partenariats avec les Jeux Olympiques, et c’est de là que vient le logo au pied. D’où tout le délire «stadium», les mecs qui lancent des javelots et tout ça. Ce pied, le P-Wing, a été créé en 1992 - juste pour une saison parce qu’ils ont été poursuivis par une autre marque qui avait déjà un pied comme ça sur un logo. Ralph Lauren était tellement gros qu’ils les ont traînés en justice pour gagner de l’argent.

 

 

Est-ce qu’il existe encore un Sacré Graal du Polo aujourd’hui ?

En ce moment, vu les prix, le plus cher ce sont les casquettes. J’ai vu des casquettes de baseball partir à 5000$. Pour une vraie casquette à 7 patchs de 1992, tu peux en tirer 3000$. Il y aussi ces casquettes cyclistes qui valent entre 500 et 600$. C’est ridicule.

 

Quelles sont les anecdotes marrantes derrières ces photos ?

Ces deux mecs sont géniaux, Caesar et Hova (voir photo ci-après). Ils font partie des plus grands collectionneurs et leur attirail est assez énorme. Ils ont plus de Polo que je n’en ai jamais eu - leur collection fait le double de la mienne. Ils viennent de Brooklyn et je suis plus Queens ou Manhattan. Ils sont habillés tout en Snow Beach. Juste pour te dire qu’ils ont absolument tout.

 

 

Snow Beach était une petite ligne de six à dix pièces que Ralph Lauren a sortie en 1993. Le jeu de mots relève du génie - qui a déjà pensé à une plage de neige ? Si t’es vraiment riche, Blanc et que tu pars skier, tu peux voir des plages de neige. Ça existe.

 

 

D’autres photos sont plus classiques. J’ai toujours aimé celle-là parce que c’est un mec et une fille au lycée - tu peux le voir au panneau derrière eux. Ils portent tous les deux des bottes Polo de 1992, des pantalons Polo, elle a un sweat P-Wing avec la veste de 1992 et des grosses boucles d’oreilles… C’est tellement classique pour cette période.

 

 

Il y a quelques photos qui semblent venir de chez un photographe, aussi. Toutes du même photographe ! Il y avait un Asiate qui tenait une boutique à Flatbush ou Fulton. Il avait tous ces différents fonds, avec des feuilles d’arbres, des décors tropicaux, et sur l’autre côté du fond noir, il y avait un arc-en-ciel avec des petits nuages et tout. Ces mecs se donnaient rendez-vous en étant sûrs de tous porter la même chose, donc ils devaient s’appeler la veille. Puis ils rentraient à la maison et, s’ils avaient volé quelque chose, ils allaient tous s’asseoir et poser chez ce petit photographe asiatique pour faire toutes ces photos.

 

 

On m’a raconté toutes ces histoires. La boutique n’existe plus aujourd’hui, mais c’est justement ce que j’adore. Si tu regardes bien dans le livre, il y a plusieurs crews différents, mais ils allaient tous chez le même photographe. Si tu étais de Brooklyn, c’était là que tu allais avec ton crew au début des années 90 pour te faire tirer le portrait.

 

 

Qui est le gentleman avec le flingue en quatrième de couverture ?

Oh, c’est un de mes meilleurs potes - son nom est DJ Word, on a été au lycée ensemble. Je portais ces affaires à l’époque mais quand j’ai commencé à être un peu connu dans le vol de vêtements, je lui vendais et on troquait des fringues.

Il est devenu all Polo un an ou deux avant moi. C’est pour ça que je le suis devenu aussi. C’était un mec très soigné : quand il me demandait d’aller voler des trucs, il avait des vêtements spécifiques en tête. Il ne disait pas «hé, prends-moi les gants North Face» mais plutôt «c’est ceux qui font trois-quarts de longueur avec le gros bouclier juste ici».

À Chicago, il y avait Dem Dare, un crew de mecs qui kiffait les Polo déjà de 1990 à 1994. Au début, je ne voulais pas ressembler à ces gens, je ne voulais pas les copier. Mais en 1994, Dem Dare a dit que c’était fini, que Polo n’était plus cool. «Trop de gens en portent, c’est plus fresh». Donc vers 1996, Word a commencé à récupérer ça et je l’ai suivi. Avant cette époque, on en avait une ou deux pièces dans notre placard mais ça ne remplissait pas tout. Puis, au fur et à mesure, Polo Ralph Lauren est devenu pour nous une obsession de malade.

 

 

Seb Carayol.