Au début des années 70, le psychédélisme triomphe, la pop musique devient un véritable terrain d'expériences sonores et sensorielles. Les visuels des pochettes se doivent  d'entraîner les auditeurs dans un kaléidoscope d'images « tripantes ». Illustrations et photomontages font alors un retour en force dans un art, celui de la pochette de disque, dominé jusqu'ici par la photographie.
Abdul Mati Klarwein ne se destinait pas à la peinture. Né à Hambourg en 1932, sa famille fuit le nazisme pour se réfugier en Palestine (futur Israël). Son père est architecte (il construira la Knesset, le Parlement Israélien), sa mère chanteuse d'opéra, Mati rêve de cinéma. Il veut partir pour Hollywood. Sur la route des étoiles, il s'arrête en 1965 à Paris et entre à l'académie Julian où il suit les cours de Fernand Léger. Mais c'est la vision d'Un Chien Andalou  qui le conduit au surréalisme et à l'art de Salvador Dali. Le peintre Ernst Fuchs devient son mentor, lui enseigne la technique des maîtres flamands et oriente son art vers une figuration fantastique dont il est le prophète. Mati s'affranchit du surréalisme, il déclarera : « Les rêves n'ont jamais eu d'influence sur mon travail. Si c'était le cas, je peindrais toujours des hommes entrain de courir pour attraper un train. »

Mati a une trentaine d'années et décide de parcourir le globe en compagnie d'une mystérieuse égérie de 20 ans son aînée. Ses voyages (Le Tibet, l'Inde, l'Afrique du Nord, la Turquie, Cuba, la Californie) le transforment et orientent son lexique pictural vers un imaginaire métis qui se trouve en adéquation avec l'émergence d'une culture pop éprise d'ailleurs. Tous les chemins mènent alors à Katmandou. Mati partage sa vie entre New York et Majorque et devient la coqueluche d'une jet set qui joue aux hippies (il réalise les portraits de David Niven, Brigitte Bardot ou Jackie Kennedy). La rencontre avec Miles Davis qui enregistre alors des sessions où pour la première fois de l'histoire le Jazz rencontre le rock et le Funk, donne naissance à l'une des images iconiques d'une époque qui a su fusionner les genres: la pochette de Bitches Brew. Mali est alors un dandy hippie qui partage avec Jimi Hendrix un même goût pour les beaux costards (ils ont le même tailleur). Ils prennent des acides ensemble et passent des heures devant la glace à essayer des fringues. Hendrix, en studio avec Gil Evans, lui demande de réaliser la pochette de son prochain album mais meurt tragiquement pendant l'enregistrement. L'image demeure.

Mati s'est éteint sous le soleil de Majorque en 2002. Il laisse derrière lui une carrière de Don Juan (3 mariages, 4 enfants, un nombre impressionnant de conquêtes) et une oeuvre qui avait su s'affranchir des modes pour parvenir à la création de purs espaces mentaux, en témoigne les merveilleuses pochettes qu'il réalise pour Jon Hassell à la fin des années 70 qui sont autant de jardins secrets où la nature devient graphique et la géométrie physique.
Quand on lui demandait s'il peignait sous influence Mati répondait simplement : « Je ne prends rien quand je peins. Quand je me drogue, je deviens vraiment chaud et je préfère partir en vadrouille en boîte de nuit. Par contre je trouve la plupart de mes idées quand je suis bien défoncé ! Parler de drogues peut être aussi intéressant que de parler de sexe. Tout dépend qui s'exprime. William Burroughs ou Nancy Reagan» Avant d'ajouter, citant Dali : « Je ne prends pas de drogues, je suis les drogues. »

 

Par Karine Charpentier.