Depuis toutes ces années, et ce malgré le succès, tu as su conserver une équipe d’amis autour de toi. Il y a quelque chose de très « familial » dans toutes tes réalisations. Comment arrives-tu à garder cet équilibre?
El Diablo : On est une équipe très soudée depuis le début. Les mecs avec qui j’ai fait Les Lascars sont des potes d’enfance : Ismaël Sy Savane, Alexis Dolivet, y'a aussi Peuca, membre très officiel et "canal historique" du PCP crew (Petits Cons de Peintres), qui a bossé sur les graphismes et les décors. Et on a bien sûr la chance de bosser avec quelqu'un que je ne connais "que" depuis dix piges mais qui est incontournable: Lucien "Papalu", l'ancien que tous les old schoolers du graffiti connaissent. Bref, je ne les cite pas tous car je vais en oublier. En fait, on a toujours fonctionné comme ça. Quand on était jeunes, on a bourlingué ensemble, on a une sensibilité qui s’est développée en commun. 80 % des projets qui sortent des usines d’El Diablo sont des travaux en commun, en équipe. Mais ouais je peux dire que le noyau dur, c’est quand même le groupe de graffitistes PCP né dans les années 1980. Mais c’est important de conserver une équipe unie pour que notre univers soit reconnaissable à travers plusieurs projets. Après on aime ou on n’aime pas, mais quoiqu’il en soit, il y a toujours ce même regard : le nôtre.

Comment ces rencontres se sont faites ?
El Diablo : Alexis Dolivet est mon cousin. Ismaël, c’est un vieux pote que je connais depuis 15 ans, j’en ai 38 donc ça fait un bail. Les frères Nicolas, Numéro 6 et Laurent Nicolas, je les ai rencontrés aux Gobelins et on a évolué dans le même groupe de graffitistes. Je peux dire que tous ces gens-là, je les connaissais déjà à partir de mes seize ans.

Comment s’est passée la collaboration avec Lazaro et Klotz (les réalisateurs du long-métrage Les Lascars), qui ne font pas partie de se noyau dur ?
El Diablo :Ils nous ont été présentés par la production Millimages. Ils ne font pas partie de l’équipe originelle. Ils ont leur propre parcours, ils sont un peu plus jeunes que nous. S’ils sont issus d’un univers qui n’est pas hip hop, ils ont un truc que nous n’avons pas : ce sont des réalisateurs d’animation haut de gamme. Je pense que c’était un très gros coup de la part de Millimages de nous avoir mis des gars qui ne sont pas des potes au départ mais plutôt des « techniciens ». Ils avaient un grand respect de notre boulot et se sont mis dans le moule rapidement. Certes, ils ne voulaient pas faire de conneries, mais en même temps ils ont apporté leur truc à eux, quelque chose de très personnel. Le film est le produit de ce mélange. Ils ont apporté un truc en plus, se sont concentrés sur la forme et ont fait un super boulot. Après, c’est partout pareil, quand tu bosses avec des gens qui n’ont pas la même sensibilité que toi, il y a 2 alternatives : soit c’est le bras-de-fer permanent, soit une réelle collaboration émerge et la meilleure idée gagne. C’est comme ça que ça s’est passé. Au final, tout le monde s’y retrouve dans ce film : eux sont ravis de ce qu’ils ont réussi à faire et nous on trouve que l’esprit de la série n’a pas du tout été bradé. On y retrouve tout ce qui avait été écrit au départ. Et plus encore même.



Mais ce long-métrage ne devait-il pas sortir quelques années auparavant ?
El Diablo : Les Lascars, c’est une très très grande histoire. Alors si tu veux que je revienne sur la genèse…

Vas-y...
El Diablo : T’as une heure ? (rires). Au départ je faisais de la BD. Rapidement un producteur, Noël Kaufmann, nous a proposés de bosser sur un programme télé. Il n’avait pas trop d’idées. Nous on sortait des Gobelins, moi je bossais sur une BD. On s’est dit : « Pourquoi ne pas raconter ce que l’on fait en BD mais sous la forme d’une série cette fois-ci ? ». Le truc est né comme ça. Mais bien sûr, comme à chaque fois, ça a mis du temps à se vendre jusqu’à ce que Alain De Greef mette le projet sur le bureau de Canal + en disant « Je le veux ». La saison 1, sortie en 2000, est passée presqu’inaperçue. Elle était diffusée une fois sur Canal et une fois sur MCM. Mais Les Lascars ont eu deux vies. Si la série n’avait pas été très « visible » car peu diffusée, elle avait en revanche marqué ceux qui l’avaient vue. Quelque chose s’est créé progressivement. C’était un peu la série fantôme que tout le monde connaissait mais dont les épisodes étaient très difficiles à trouver. Finalement, ça lui a permis de s’imposer sur le long terme et de ne pas être « cramée » tout de suite. Cinq ou six ans après, avec l’émergence de Dailymotion ou de la téléphonie mobile, les gens ont commencé à s’échanger les épisodes. Certes, il n’y avait que 30 épisodes mais la difficulté de les trouver avait pérennisé en quelque sorte la série. On a réussi avec une série de 30x1min à entretenir le buzz pendant quatre, cinq ans. Ensuite il y a eu la saison 2 chez Millimages. Puis le long métrage. Mais entre temps, il y a eu des tentatives. On est passés de Lascars Prod au début, Bibofilms et d’autres. Ça ne s’est pas fait. Puis on a eu bon espoir que la série soit vendue à MTV aux States. On était à ça de la faire, je te jure. Mais c’est tombé en pleine guerre froide Chirac-Bush. Il y a eu un boycott de produits français et MTV s’est rétracté. Là, il y a eu une grosse période de déprime à la hauteur des espoirs que l’on se faisait. Puis France 3 est arrivé, mais ils nous demandaient de faire de tels compromis au niveau de l’écriture qu’on leur a dit « salut ». Si le projet de long-métrage a mis beaucoup de temps à se faire, il n’en reste pas moins que cette idée avait germé depuis bien longtemps dans nos têtes. Puis avec le succès public de la série (15 millions de téléchargements sur Dailymotion, c’est pas mal ? c’est joli, non ?), les producteurs se sont dit « Bon allez, on paie pour voir ». Ils nous ont lâché un contrat pour écrire un long-métrage. Et ça a pris quatre piges !! C’était hyper lent car ils n’étaient pas vraiment dedans. On a bouclé le script quatre ans après car les aller-retour avec la prod étaient interminables. Ils prenaient quatre mois pour nous faire un retour. Mais bon, quatre ans après, on avait un script. Puis tout d’un coup, ils se sont dit « Tiens c’est une bonne idée » et tout s’est enchaîné… En deux ans, ce qui n’est pas long pour un film d’animation. On a trouvé le réal, on a lancé le financement, on a Orange qui s’est mis sur le coup et qui a versé plein d’oseille… Ça s’est enchaîné d’un coup… whaaaaa (rires). Maintenant on en est à un mois de la sortie du film qui, je l’espère, contentera les aficionados de la série. Mais je n’ai pas beaucoup de doutes là-dessus.

Quelles ont été les difficultés principales pour passer d’une série d’une minute à un long-métrage d’une heure vingt ? Tu n’as pas eu peur de perdre l’esprit et l’originalité de la série qui reposent sur des saynètes courtes ?
El Diablo :Personnellement, écrire un long-métrage, (peut-être qu’Ismaël ne te répondrait pas la même chose) ne me faisait pas peur. J’avais déjà fait des tentatives de long. Le plus chiant aurait été de perdre l’esprit de la série et de le diluer dans la longueur. Le héros principal de la série reste les situations, tandis que pour le film, il a fallu créer une galerie de personnages. Mais je dois dire que ça s’est fait assez naturellement. Nous, on ne se prend pas la tête quand on écrit. Si on arrive à se faire rigoler, on pense que ça va faire rire. C’est peut-être prétentieux mais bon. On ne vise pas une cible du genre « les moins de 50 ans… ». On fait tout comme ça, en se faisant plaisir. Ça s’est ressenti dans le script qui a été tordu dans tous les sens, retravaillé. Il y a eu 4 versions différentes. On aurait pu partir dans d’autres trucs, on a eu des choix à faire.
 
Qu’est-ce qui t’influence le plus ? Les dérives en Sarkozie ? Tes propres expériences ? Les clichés véhiculés ?
El Diablo :Politiquement, on est positionnés. Je pense que ça se voit, il n’y a pas besoin d’en rajouter (rires). On n’est pas très à droite (rires). Une fois ce postulat intégré, ce qu’on développe dans Les Lascars, c’est notre façon globale de penser. On ne prétend pas représenter la banlieue, d’autant que c’est un concept très vaste. Il y a 15 000 styles différents en banlieue. On se sert de notre vécu, de ce qu’on pense et de notre vision des choses qui, apparemment, est une vision assez partagée. Dans cette période étrange de crise généralisée, je dois dire que ce n’est que du bonheur de sortir un film comme ça mais ce n’est pas non plus un film politique. Certes, dans la série, il nous est arrivé de mettre Sarko en contrôleur… Mais nous ne sommes pas Les Guignols de l’Info. On n’est pas là pour taper sur quelqu’un. Mais on développe notre vision des choses. L’univers tel qu’on le perçoit, on le décrit tel qu’on le voit mais on n’a pas besoin d’appuyer et de faire de l’ostensible en insistant sur : « ah ces enculés ». Mais c’est vrai que souvent, lorsqu’il y a des keufs dans Les Lascars, ils sont alcooliques (rires). C’est peut être un cliché mais on a vu ça dans notre jeunesse plusieurs fois donc…

 


C’est quoi pour toi un « lascar » ? (Wiktionnaire : Du persan lashkar, nom donné au XIXe siècle aux matelots indiens, en particulier à ceux qui étaient embarqués sur les vaisseaux français navigant dans les mers des Indes Orientales)
El Diablo : Un lascar… C’est très second degré. C’est une vieille expression née, je crois, dans les années 20-30 (il prend une voix de… lascar et mime l’attitude). C’est resté comme ça. C’est revenu dans les années 90. C’est le mec de la rue, un peu hip hop. Ouais c’est le mec de la rue.

Quels sont les retours sur ton travail ?
El Diablo : Ils sont variés. Je connais beaucoup de gens qui adorent te disant « J’adore cet épisode »… C’est fou car c’est souvent les mêmes qui reviennent. On aurait pu faire 3 épisodes de la série, ça aurait marché. C’est rigolo. Il y a peu de gens que je connais qui n’aiment pas. Forcément. Après on a reçu des lettres exprimant un avis opposé. Ce que j’apprécie aussi c’est que les gens qui n’aiment sont des gens que je n’aimerais pas (rires). Je pense au lectorat Le Peniste qui ne kiffe pas Les Lascars. On touche le public qu’on a envie de toucher et les autres on s’en fout. Limite on est contents de ne pas les toucher, ça nous ferait chier qu’ils apprécient notre boulot (rires).

Tu as collaboré avec pas mal de revues et autres médias (Psykopat, Radikal, Chien méchant, Charlie Hebdo, Fais Netour, Joystick, RER, l'Affiche...). Que penses-tu du paysage « presse écrite » français ?
El Diablo : Dans les 70 et 80 il y avait une belle liberté de ton et beaucoup plus de revues dans lesquelles je me retrouvais. Notamment Actuel. Même les revues Métal Hurlant. C’est vrai que je n’achète plus vraiment de titres de presse. Les revues dans lesquelles je bossais étaient plutôt radicales du genre RER, Radikal. On m’appelait parce que je venais du hip hop. Mais je t’avouerai que je ne les lisais pas car ça me cassait les couilles. Savoir ce que dit Booba… Pff franchement… ou connaître les dernières bagarres, du genre le Voici du hip hop, très peu pour moi.

Quel type de ciné apprécies-tu ?
El Diablo : Je suis très éclectique. Les bases du cinéma US me plaisent beaucoup. Ouais le ciné US plutôt underground : Cassavetes, Scorcese, les frères Coen… le cinéma intelligent mais pas branlette non plus. Après, j’ai bossé dans un ciné, le Rex de Chatenay-Malabry, et du coup j’ai une culture ciné assez vaste car j’ai vu plein de films. Je ne suis fermé à aucun genre.

Riad Sattouf, Marjane Satrapi, Peur(s) du Noir, Valse avec Bachir, Miyazaki, toi… L’animation et ses auteurs ont la cote en ce moment…
El Diablo : Je trouve ça hyper bien et normal car je me considère comme un artiste multimédia à l’image de toutes les personnes que tu as citées. J’écris, je réalise, je peux faire de l’anim, de le prise de vue, je peux faire de la BD, je peux dessiner. Si j’étais musicien, j’essaierais de jouer n’importe quels types de musique. Je comprends qu’un mec qui fait de la BD ait envie de faire autre chose. Mais le principe de base reste le même : c’est raconter des trucs et le faire selon sa propre sensibilité. C’est pour ça que je bosse aussi sur le projet Monkey Business avec Franck Pozla, un truc post apocalyptique avec des singes, un peu entre Mad Max et la Planète des Singes (rires).

Tu viens du graffiti… Alors qu’on détruit certaines œuvres à Londres et que la pratique s’institutionnalise de plus en plus en entrant dans de nombreux musées, que penses-tu de l’univers « graffiti » d’aujourd’hui?
El Diablo : De 86 à 90 j’étais dans le graffiti mais je n’ai pas été un graffitiste artiste très productif. Je n’ai jamais été transporté par la bombe de peinture. Par contre, effectivement, ce que je retiens du graffiti, c’est l’esprit autour : tu sautes des barricades, tu prends des risques… Aujourd’hui, il y a une radicalisation du lobby anti-graffiti. Le mouvement s’est scindé en 2. Avant tu faisais du graffiti et point. Maintenant, tu as les « institutionnels » et les « vandales ». C’est étrange car pour moi ce n’est pas du vandalisme mais bien de l’art. Ils ont été obligés de s’auto-gratifier de l’expression « vandale » pour se différencier, ce qui, pour moi, ne va pas du tout. Maintenant, tu as ceux qui font de la devanture et les autres qui sont plus dans l’esprit du graffiti. Ces gars-là prennent des risques. Bien sûr je n’ai pas le droit de dire que c’est bien sinon je me prends un procès mais bon (rires). En tout cas, c’est cet esprit là que j’aime dans le graff. C’est la base. Fondamentalement, je préfèrerai toujours voir un beau graff sur un train qui passe plutôt que sur une toile car je trouve que le support est fondamental. Le support du graff est urbain. Le gars qui s’est pris la tête pour le faire, ça se sent. Le frisson, tu le ressens dans le graff. Les mecs qui sont dans la rue sont plus dans le truc.

La série Les Lascars est devenue un véritable concept marketing… tu n’as pas peur de ça ?

El Diablo : Il semblerait… Mais je m’en branle. Je vais être très honnête avec toi. J’ai 38 piges, 4 gosses, si mon film il pète tout et qu’on doit vendre des taille-crayons Lascars, nique sa mère, je vais le faire. Après ça ne changera rien à l’esprit de ce que l’on fait. Le deuxième opus derrière sera aussi hardcore que le premier. Le marketing, pourquoi pas ? Le monde fonctionne comme ça de toute façon. Je m’en bats les couilles qu’on en fasse des casquettes pourvu que je touche le pourcentage prévu (rires). C’est horrible (rires). C’est la vie.
 

Las Lascars, dans les salles aujourd'hui.
 

Par Quinto.