Mathilde a 20 ans, et étudie le design textile à l’École Boulle. En attendant d’avoir l’âge d’avoir le droit de boire des pintes à Austin, Texas - et surtout en attendant de terminer ses études -, elle «diffuse» des petits bouts de papiers à l’entrée de la Gaîté Lyrique, de la Maroquinerie, du Trabendo, et devant toutes les salles où elle et ses congénères flyés sont susceptibles de croiser votre route de consommateur assidu de sonorités musicales. Prenez garde, vous pourriez être sa prochaine victime. Et vous retrouver à devoir ramener dans votre demeure / jeter dans une poubelle proche une vingtaine de petits bouts de papiers volants avec lesquels vous n’aviez initialement pas franchement l’ambition de vous embarrasser…

Qu’est-ce qu’on te pose comme questions lors d’un entretien pour être diffuseuse de flyers ?
Mathilde : À part la fameuse question de la disponibilité, pas grand-chose ! Il y simplement une petite grille de conduite dont on est informé et qu’il faut à tout prix respecter : rester serviable, ne pas utiliser de téléphone portable, avoir une bonne tenue, respecter les personnes devant qui l'on se trouve. Mais des compétences spécifiques, franchement, on ne nous en demande pas forcément…

Toi qui es étudiante, tu fais ça en complément de tes cours ?
Exactement oui, je fais ça généralement trois, quatre soirs par semaine. C’est un travail plutôt intéressant parce que tu gères ton emploi du temps comme tu veux, en choisissant les jours où tu peux travailler. Ce qui est dans mon cas assez pratique, puisqu’aucune de mes semaines ne se ressemblent jamais. On reçoit un mail en fin de semaine qui nous informe sur toutes les programmations à venir. C’est celui qui répond le plus vite qui obtient la diffusion.

Et concrètement, ça veut dire quoi «une diffusion» ?
C’est aller chercher ses tracts à l’endroit où ils sont entreposés, puis se déplacer en métro jusqu’à la salle avec les tracts dans le sac, et les distribuer aux gens pendant 01h00-01h30. On arrive en général 01h00 avant le début des concerts, parce que c’est à ce moment-là que les vigiles commencent à ouvrir les portes.

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Et les vigiles vous autorisent à rentrer dans les files d’attente ?
Ça dépend des salles. Soit les vigiles sont cool et ils nous laissent devant, voire ils nous font rentrer pour que l’on puisse s’abriter les jours de pluie. Mais à des endroits plus «clubs», les vigiles sont souvent moins cool et là ils nous demandent de nous écarter des files et d’aller à 50 mètres des portes pour ne pas gêner la circulation. Ils ont plus de pression, avec notamment le problème des gens alcoolisés des clubs, qui est un public différent de celui des concerts.

Il y a une différence d’ambiance perceptible entre concerts et clubs, même lorsque l’on est distributeur ?
Oui. Moi j’ai distribué une fois devant un club, et puis j’ai arrêté. C’était de 23h00 à minuit au Yoyo. C’était l’horreur. Il y a en général pas mal de diffuseurs devant les clubs, et la population te prend encore plus de haut que pendant les concerts. Ce n’est pas très agréable.

Quand j’ai cherché à prendre contact pour obtenir cette interview, j’ai parlé de «distributeur de flyer». On m’a corrigé en me précisant : «diffuseur». Il y a une différence entre les deux termes ?
Alors là, aucune idée. C’est le jargon quoi, les mots que l’on apprend sur le terrain : «tracteur», «diffuseur», «flyer»… Ca se décline sous plein de formes différentes, mais je crois que tout revient à dire : promouvoir et distribuer des flyers à des gens qui n’en veulent pas forcément à la base !

Alors, tu parles de «promotion». Ton rôle, c’est donc aussi de renseigner les gens sur le contenu de ton flyer ?
Non, ça ne nous est pas demandé. Maintenant, c’est quand même mieux de te renseigner un peu au préalable. Moi j’ai choisi ce job-là parce que je m’intéresse à la musique, alors forcément, j’ai des bases. Je pense que quelqu’un qui ne s’y intéresse pas du tout et qui n’y connaît rien, ça l’embêterait un peu de faire ça et de répondre aux questions des gens.

Et les gens, ils t’en posent quand même parfois des questions ?
Oui, parfois. «Où est-ce que c’est ? À quelle heure c’est ?». Alors que bon, les infos sont écrites sur le flyer… Mais les gens ne posent pas trop de questions sur la musique. Les gens demandent aussi souvent «c’est gratuit ?».

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Tu as une bonne culture musicale, toi ?
Je pense que ça va, oui, même si on n’en a jamais suffisamment. Mais ça va, ouais.

Il y a donc quand même une nécessité de rester connecté à l’actualité musicale ?
Oui. Moi je fais souvent des festivals. Là, j’étais au Printemps de Bourges. C’est aussi une question de temps. Mais parfois, c’est compliqué si l'on te pose des questions trop précises sur les groupes…

Ah ben bravo, les diffuseurs ne connaissent donc pas forcément le contenu de ce qu’ils diffusent ?
Je n’en ferais pas une généralité, dans la mesure où il y a aussi pas mal de personnes qui tractent et qui sont eux-mêmes leurs propres patrons.

Alors justement, les personnes qui diffusent des flyers, c’est qui ? Est-ce qu’ils dépendent forcément d’une boîte de com’, de street marketing, d’une maison de disques ?
Ça dépend. Il y a ceux qui sont sollicités par des festivals, ou ceux qui tractent pour eux, qui n’embauchent personne et qui font eux-mêmes leurs com’ (labels, groupes de musique). Et après, il y a tous les diffuseurs comme moi qui travaillent pour des agences de street marketing ou des agences de communication.

Est-ce qu’il y a aussi parfois les artistes eux-mêmes ?
Ouais, mais du coup, des gens pas très connus. J’ai croisé un jour des rappeurs français, dont je ne saurais pas te redire le nom, qui flyaient devant le Yoyo. Ils avaient eux-mêmes imprimé leurs flyers, et ils faisaient leur promo directement auprès des gens. Du coup, ils la faisaient assez bien ! Lorsque tu discutes avec les autres, tu te rends aussi compte qu’il y a des gens qui font presque ça à temps complet, et qui peuvent faire jusqu’à 4 ou 5 distributions dans la journée. Il y a aussi des mères de famille qui le font, histoire d’arrondir les fins de mois.

Faire plusieurs diffusions dans la soirée, c’est donc une pratique répandue ?
Oui. Et c’est un truc assez sportif ! On va chercher les flys pour les deux diffusions. Tu fais la première pendant une heure, et après tu enchaînes avec le métro et la seconde diffusion. Tout est bien calculé.

Entre les distributeurs, on est plutôt dans un rapport friendly ou dans une concurrence avec occupation du territoire et tout ?
C’est plutôt sympa en fait, on se connaît tous très vite. Lorsque tu arrives devant les salles, il y a un «rite» entre les diffuseurs, c’est de s’échanger les flys. Alors, je ne trouve pas ça forcément très utile, mais je les prends quand même. On peut être jusqu’à 12-15 devant une salle pour un gros concert, alors ça fait autant de flyers en plus à ramener à la maison…Surtout qu’en général, tu es la seule de ta boîte à flyer, il y a rarement deux distributeurs provenant du même endroit (sauf pour les gros festivals).

Ah oui normal, sinon, on te refile deux fois le même flyer…
Oui, et ça, ça énerve vraiment les gens. On a intérêt à mémoriser leur visage dans les queues d’ailleurs, pour ne pas les solliciter plusieurs fois…


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L’égo, il faut le mettre de côté dans ce métier ?
Ouais, clairement. Le pire, ça reste les gens qui m’ignorent je crois. Les nanas le font beaucoup. Elles te prennent de haut, et te dépassent en faisant comme si elles ne t’avaient pas vu, sans même te jeter un regard… C’est chiant. Ça fait un peu : «petite distributrice de flyers, ôte-toi de mon chemin, et laisse-moi voir mon concert que j’ai payé 30 balles».

Tu n’as jamais eu envie de péter la gueule avec quelqu’un qui te prenait de haut comme ça ?
Non ça va, je suis plutôt d’une nature calme !

Tu souris plus ou moins que dans un défilé Miss France ?
À peu près autant. Il faut sourire pendant 1h, ce qui reste quand même plus sympa pour les gens. Mais tous les diffuseurs ne le font pas, il y en a plein qui se contentent de tendre leur flyer et voilà. Même si tu ne peux pas le vendre avec ta culture musicale, tu peux toujours te rattraper en le vendant avec ton sourire. Ou avec des phrases toutes faites, surtout quand tu connais les groupes. Du genre : «ça vient de sortir, c’est super».

Et la phrase la plus récurrente qui revient pour refuser un flyer, c’est quoi ?
«Je l’ai déjà celui-là». Ou alors «j’ai déjà ma place».

Dans Jurassic Park, on apprend que les vélociraptors chassent à plusieurs afin de se donner plus de chances de choper leur proie. C’est pareil pour les diffuseurs ?
Euh… Ouais, un peu. En fait, soit la foule est un peu dispersée et c’est toi qui fais ton tour entre les gens, et là, c’est la grosse galère, parce qu’il suffit qu’un autre soit passé juste avant toi, et les gens pensent forcément que tu vas leur redonner le même…Ou alors, il y a une « allée d’honneur » qui se forme, avec trois ou quatre diffuseurs de chaque côté, et là, les gens tendent les bras, et acceptent les flyers pour essayer de tout attraper. Enfin pas toujours, parce qu’il y a aussi ceux qui ont peur, et qui tapent des espèces de crises de panique : «non, j’ai pas de sac, au secours !» Bon, c’est vrai que des fois, il peut y avoir jusqu’à une dizaine de tracts…

Ce sont des personnes qui ont peur des flyers ? Des flyerophobes ?
Oui. Mais il y en a aussi qui nous les demandent directement. Les autocollants notamment marchent super bien ! C’est la très bonne came du diffuseur : tu es sûre de pouvoir tous les refiler ! Et tu fais même de la concurrence aux autres diffuseurs. Un autocollant, ça reste. Alors qu’un flyer, et c’est ce que les gens disent la plupart du temps, ça se jette. C’est souvent là que tous les diffuseurs crient en même temps : « mais c’est le but même d’un fly : ça se lit et ça se jette !».

Ah ben c’est bien, vous avez conscience que vous êtes responsables de la moitié de la pollution urbaine dans les environs des salles de concert…
Oui mais c’est du papier recyclable ! Tu soulages un peu ta conscience en te disant ça…Enfin, surtout quand on t’en parle.

Tu cibles quand même un peu la personne à qui tu donnes ton flyer ?
Le but, c’est de le distribuer au plus de personnes possible.

OK, mais tu ne te dis jamais «celui-là, il a une tête de bobo, je pourrais lui refiler mon flyer pour le concert de Talisco à la Cigale» ?
Si, tu te dis forcément ça… Il y a parfois aussi des gens, tu te dis qu’ils font un peu tâche dans le paysage, et que tu n’arriveras jamais à leur filer ton flyer…

Tu es payée en fonction de ce que tu distribues ?
Non, nous sommes payés de la même manière si on distribue un ou mille flyers. Et ce qu’on ne distribue pas, on le ramène à la prochaine diffusion.


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C’est donc plutôt pour ton dos que tu travailles ?
Ouais, c’est ça. Mais de toute manière, excepté le souci de confort, le but c’est de distribuer au plus de gens possibles. Et des fois les gens le font à ta place ! Genre, le mec qui te demande : «j’ai rien à faire, est-ce que je peux flyer avec toi ?». Le mec t’arrache tes flys de la main sans que tu aies le temps de réagir, et ils se mettent à vendre le truc mieux que toi… Ils ont forcément plus la pêche puisqu’ils viennent voir le concert ! Des fois, il y a aussi des gens qui prennent un flyer, et qui le mettent dans la main d’un autre diffuseur. Comme si c’était une poubelle en fait. Après, pour les concerts de FAUVE, où ça touche des petits jeunes, ils arrivent complètement arrachés devant les salles et toi qui connais les videurs, tu rigoles. Les mecs jettent les bouteilles, ils ne sont même pas aptes à regarder un concert… Mais ce qui est bien, c’est que dans ces moments-là, ils prennent tes flyers sans problème ! Ils s’y intéressent, subitement.

Allez, on ne se cache pas : ça t’est déjà arrivé de jeter les flys dans un vide-ordure plutôt que de les distribuer à des gens qui n’en ont strictement rien à faire ?
Non, quasiment jamais ! Et franchement, en musique, ça marche : les gens viennent voir de la musique, alors ils s’intéressent à ce que tu leur donnes. Un jour, j’avais des tracts pour une école de cinéma ; et là, par contre, ça ne marche pas du tout. Après, je sais aussi qu’il y en a qui les jettent, effectivement. Forcément, si les gens sont payés en fonction du nombre de flyers distribués, il y a de la tentation…

Tu sais, pour ma part, je récupère les flyers les plus beaux et qui concernent des groupes que j’aime bien, et je tapisse mes toilettes avec…
Ah ouais ? Ah, ça c’est cool ! Moi, il y en a que je garde, soit parce qu’ils sont beaux, soit parce qu’il y a dessus des choses que j’ai envie d’écouter. À la longue, je finis par les jeter, mais je les garde quand même pendant un petit moment. Je m’en sers aussi pour faire des toncars…

Maintenant que tu as de l’expérience avec la street, est-ce que tu te sentirais prête à aller vendre des porte-clés en forme de Tours Eiffel, des roses et des parapluies à la sortie du Musée du Louvre ?
Ah non, ce n’est pas du tout pareil ! Tu vois, si on veut revenir à ton histoire de Jurassic Park, c’est plutôt eux les vélociraptors qui t’agressent. Moi, si les gens n’ont pas envie de prendre le flyer, je ne vais pas les faire chier, ni même les manger d’ailleurs. Je ne suis pas payée par rapport à ce que je distribue. Mon but dans la vie n’est pas de devenir vendeuse de roses.

Le dernier concert pour lequel tu as diffusé / flyé / tracté, c’était quoi ?
C’était à la Gaîté Lyrique, mais je ne me rappelle pas du nom. Mais c’était très marrant parce qu’il n’y avait pas énormément de monde. Je me suis fait draguer par un mec qui venait au concert, et qui ne savait pas trop ce que c’était non plus.

C’est tellement cliché comme truc, la distributrice de flyers qui se fait draguer…
C’est vrai. En même  temps, quand t’arrives devant une bande de mecs et que tu es toute souriante et hyper-avenante, forcément…

Mieux que Tinder, il faut donc être distributeur de flyers pour espérer pécho rapido ?
Peut-être pas quand même, mais je pense qu’il y a moyen de trouver, ouais... non pas l’âme sœur mais… autre chose, quoi.

Ah oui, d’accord. Bon, dis-moi, tu as des flyers dans ton sac là ?
Ah non, pas là, désolée !