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Kohndo Assogba (Kohndo) : Si je me souviens bien, cette photo date de 2009 et a été prise à l’occasion de la reformation de La Cliqua à l’Élysée Montmartre. Tout le monde est là sur cette photo, même Jean-Marc Mougeot à droite, qui est aujourd’hui à l’origine du centre culturel La Place. Bon, ce n’est pas les débuts du collectif, mais ça me paraît plutôt loin. Pour moi, c’est une autre vie. Entre La Cliqua et maintenant, j’ai l’impression d’avoir vécu trois vies. La première, c’est La Cliqua, qui s’étend de mon adolescence à la fin de mon adolescence. La seconde, c’est toute la période pré-Tout Est Écrit, où je suis vraiment dans une recherche à la fois technique et introspective. C’est une époque où je commençais à comprendre que le rap pouvait être le jazz des années 2000 et touchait réellement les gens. La dernière, enfin, c’est l’après Tout Est Écrit, où je suis vachement dans le fond et la forme, et où je travaille à côté. C’est à partir de ce moment-là que j’ai fini par me dire que la musique était toute ma vie et que je pouvais enfin assumer d’être un artiste. Après Deux Pieds Sur Terre, j’ai eu une envie de synthèse, de rassemblement. Avant, j’avais ma vie artistique, ma vie professionnelle et ma vie personnelle. Il était temps de tout rassembler ! 

Avec le recul, tu penses que le crew était vraiment «conçu pour durer» ?
Non, c’est l’album et les entités qui étaient conçus pour durer. La preuve : l’album est devenu mythique et tous les membres du collectif sont encore actifs aujourd’hui. Je n’aime pas dire ça, mais j’ai quand même l’impression que personne n’a encore réussi à dépasser notre niveau sur ce disque. Bien sûr, il y a eu beaucoup de choses innovantes et peut-être plus impactantes, mais je pense toujours que notre école était sans doute la plus exigeante. Franchement, La Cliqua a été dans l’excellence du rap. À chaque fois que j’entends Rocca ou Egosyst rapper, je me dis que c’est très complexe. Et puis comme je dis toujours, La Cliqua, c’est quatre ans de ma vie, mais c’est aujourd’hui encore 50% de mes interviews ! (Rires) 

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Je ne suis pas dans cet album, mais il y a indéniablement l’ombre de mes morceaux. C’est un bon disque, mais je pense que la pochette n’était pas adaptée. Je comprends le délire : Raphaël se faisait surnommer «La Licorne» et Armen voulait se faire plaisir, mais c’était trop tôt pour adopter cette démarche-là. La Cliqua était un groupe hip-hop et il ne fallait pas changer aussi soudainement cette image. Certes, ça a marqué les esprits, on me pose encore des questions par rapport à cette pochette, mais je continue de penser qu’on a un peu trop tendance à s’habituer au laid ! (Rires)

Il y a des pochettes qui t’ont particulièrement marqué ?
Indéniablement, celles de Public Enemy et de Run-D.M.C., auxquels je rends hommage sur Tout Est Écrit. Il y en a aussi un paquet dans le rock et le jazz, mais le rap a produit des choses extraordinaires d’un point de vue graphique. Il y a tellement de pochettes qui amènent une magie supplémentaire à un disque... D’ailleurs, à 13 ans, je n’achetais mes disques que par rapport à deux choses : la mention «Parental Advisory» et la pochette. Le premier de tous mes albums, ça a dû être le He’s The DJ, I’m The Rapper de Jazzy Jeff et The Fresh Prince. J’était obsédé par le beatbox et le disquaire me l’avait conseillé. En tout cas, moi qui ne suis pas nostalgique habituellement, tu as réussi à appuyer sur le bon bouton.

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Grâce à La Cliqua, j’ai eu l’occasion de me rendre à New York et de croiser le chemin d’Afrika Bambaataa. C’était assez dingue, mais je n’appellerais pas ça une rencontre. Pour moi, une rencontre, c’est un partage, un long échange, un peu comme lorsque je suis entré en contact avec Dee Nasty et qu’on a passé la journée ensemble à parler. Le problème avec Bambaataa, c’est qu’il est trop mythique, trop inaccessible.

Il paraît aussi que tu as eu l’occasion de parler pendant plus d’une heure avec Eric Clapton… 
Oui, c’était au festival de Montreux en Suisse. On partageait le même hôtel et c’était un moment très particulier. Ça faisait plaisir de rencontrer un monstre de la musique qui prenait le temps d’écouter un petit jeune parler de son projet. À l’époque, on partageait une scène avec Lords Of The Underground, mais on ne se rendait pas compte que l’on vivait un moment extraordinaire. Avec le recul, en revanche, tu te dis que tu as eu beaucoup de chance. Un peu comme lorsque j’ai croisé Jimmy Cliff dans un hall d’hôtel. Ça n’a duré que quinze minutes, mais son humilité m’a beaucoup marqué. Je me suis rendu compte que les grands sont avant tout des êtres humains. Pareil avec Isaac Hayes, dont j’ai fait la première partie à l’Olympia. J’ai quand même rencontré le mec que j’écoutais tous les week-ends depuis que j'étais ado. Tonton Isaac, quoi !

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Il y a des gens, ce sont de vrais escrocs, mais tu as quand même de la sympathie pour eux. À la base, je devais être l’associé de Bayes Lebli sur Menace Records. Il connaissait mon taf, il appréciait mon parcours et il mangeait souvent à la maison avec ma mère. Lorsqu’il m’a expliqué tout le délire autour de l’indépendance, on s’est motivé mutuellement et on s’est dit que l’on se lancerait dans cette aventure. Le problème, c’est que je n’ai plus eu de nouvelles à partir du moment où je lui avais prêté de l’argent : ça été ma première leçon de business. Malgré tout, je garde encore une sympathie pour ce gars. Je n’ai vraiment aucun regret : Menace Records a fait beaucoup d’argent, mais ça n’a jamais rien eu à voir avec ma perspective musicale.

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Lorsque j’ai commencé à collaborer avec Slum Village au mitan des années 2000, Jay Dee ne se déplaçait déjà plus, mais je ne savais pas qu’il était malade. Pour Deux Pieds Sur Terre, il m’avait même proposé une prod, mais comme l’album était déjà trop long, j’ai refusé poliment en lui disant qu’on ferait ça au prochain album. C’est bête parce que j’aurais pu être le seul rappeur français à poser un texte sur un beat du grand J Dilla. Ça s’appelle un acte manqué... 

Toutes ces rencontres avec des artistes américains (Mobb Deep, Dwele ou Joey Powers), j’imagine que ça été enrichissant ?
Carrément ! Lorsque tu es là-bas, tu es plongé au cœur de la Mecque du hip-hop et tu te rends compte que les mecs te jugent avant tout sur ton art. Bien sur, il y a l’aspect économique, mais si tu gères, ils te respectent. Lorsque j’y suis allé, je voulais savoir s’ils étaient vraiment au-dessus, si ça faisait vraiment partie de leur culture. Et c’est le cas : que les mecs aient 20, 30 ou 60 ans, tout le monde rappe là-bas. Pourquoi ? Parce qu’ils savent qu’il y a une chance à saisir avec le rap, que c’est un art qui s’est transmis de génération en génération. Contrairement à la France, aucune génération américaine ne cherche à tuer la précédente : le rap, c’est dans la vie de tous les jours et c’est respecté dans sa globalité. Personnellement, j’ai été super heureux lorsque des mecs comme Masta Ace ou Chino XL ont validé mon rap. Ça m’a permis de comprendre qu’il était possible d’universaliser le hip-hop français.

Il y a quand même certains rappeurs français qui ont réussi à collaborer avec des américains uniquement parce qu’ils vendaient plus qu’eux…
Ça doit arriver, mais ce n’est pas mon cas. Je m’appelle Kohndo et je ne suis malheureusement qu’un artiste confidentiel. Il n’y a donc pas d’enjeu économique avec moi. Par contre, quand tu veux travailler avec un Américain, la première chose qu’il va te demander, c’est combien tu vas le payer. Mais s’il te kiffe, tu peux être sûr que ce sera gratuit les prochaines fois. Par exemple, il m’arrive de recevoir des petits mails d’Ahmad Jamal pour me proposer de poser un couplet sur une de ses nouvelles compositions. 

Tu penses quoi des collaborations rap français/rap américain en général ?
Faut que ça ait du sens et ça, tu l’entends très vite. Personnellement, j’ai beaucoup évolué par rapport à tout ça. Sur Intra-Muros, par exemple, il n’y a pas d’anglais ou de collaborations américaines. Tout simplement parce que la France a sa propre culture hip-hop désormais. Les choses ont bougé.

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Je n’aime pas m’opposer à la nouvelle génération, surtout à celle-ci. Mister You, ça reste un gars du ter-ter et il fait sa maille. Alors c’est vrai que le rap ne semble être qu’un moyen pour lui d’arriver à ses fins, mais s’il ne kiffait pas cet art, il ne le ferait pas. Après, c’est sûr que ce n’est pas ma came : ce n’est pas mon genre de rap et ce ne sont pas mes valeurs. Mais il faut aller plus loin et, au-delà du goût, on se rend vite compte que la culture hip-hop reste toujours le dernier lieu où l’utopie l’emporte, où le talent est reconnu à sa juste valeur et où les couches sociales sont transcendées. Franchement, je trouve ça cool que des mecs des quartiers aient réussi à devenir producteurs et soient parvenus à imposer le rap à grande échelle. Cela dit je ne veux pas que ces mêmes gars tombent dans la facilité et éclipsent totalement ce qui peut se produire ailleurs. La diversité existe dans le hip-hop et il faut l’afficher. 

Tu ne trouves pas que les rappeurs sont beaucoup plus lookés aujourd’hui ?
C’est l’époque qui veut ça : au cinéma, il n’y a pas d’actrices moches et, à la télé, même un vieux comme Drucker paraît hyper frais. On est dans la culture de l’image depuis la fin des années 80 : le plus beau a raison et tout est bon pour vendre plus. Personnellement, ça ne me choque même plus : dans ma chambre, j’avais des posters de belles nanas. Pourquoi ? Parce que les gens veulent rêver et que, comme le disait Oscar Wilde, la beauté se suffit à elle-même.

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En écoutant ton titre Gun Sur La Tempe, j’ai tout de suite pensé à cette pochette d’Alpha 5.20…
Elle est tellement dérangeante cette pochette. Pour moi, tu vois, c’est l’œuvre d’un grand homme et je pourrais honnêtement passer des heures à la regarder et à chercher une signification. Elle peut vouloir dire tellement de choses…

D’un point de vue musical, tu es plus accroc à ce genre de rap, dit de rue, ou à une esthétique comme celle prônée sur J’appuie Sur La Gâchette ?
J’appuie Sur La Gâchette, indéniablement. Je comprends très bien que ce soit trop loin pour les gens comme référence, mais j’aime bien l’équilibre. Je suis pleinement hip-hop, mais j’ai envie de vivre plein de choses dans la musique. Pour moi, elle doit toucher l’âme et je pense faire partie de ces artistes qui peuvent faire pleurer, provoquer une émotion et te mettre face à toi-même. Parfois, je me réécoute et j’hallucine sur la façon dont je me suis mis à nu sur certains morceaux. Cela dit, on sent bien ça sur la pochette d’Alpha 5.20.

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On m’a parfois comparé à Dany Dan et, même si on reconnaît bien sûr la signature de Boulogne, j’ai trouvé ça étrange à chaque fois. Avec Dany, on était au collège ensemble et on allait en colonie ensemble. Zoxea et son frère Melopheelo étaient mes voisins du 4ème et étaient les cousins de Egosyst. Fatalement, ça ne peut pas être étonnant d’entendre des similitudes dans le flow. Cela dit, Dany Dan et moi n’avons pas la même approche. Lui, il travaille sur cinq ou six propositions rythmiques par morceau avec un gros travail sur la punchline, tandis que moi, depuis 20 ans, j’ai une proposition rythmique par couplet. C’est surtout notre signature vocale qui nous rapproche.

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Quand je vois cette photo de Time Bomb, je suis heureux parce que je me dis que l’esprit communautaire est toujours aussi présent à l’heure actuelle. Qu'il s'agisse de collectifs comme l’Entourage, S-Crew ou l’Animalerie, tous perpétuent cet état d’esprit. D’ailleurs, depuis le début du rap en France, j’ai remarqué que ce sont les collectifs qui réussissent à imprimer quelque chose dans l’imaginaire collectif. C’est nettement plus compliqué pour un artiste solo de se faire une place. Dans notre pays, j’ai l’impression que l’on a besoin de cette collectivité : ça représente un idéal de solidarité et de fraternité.

L’une des figures phares de Time Bomb, c’était Oxmo, que l’on retrouve sur Intra-Muros
Bizarrement, je ne connais pas Oxmo depuis si longtemps que ça. Je le connaissais bien sûr artistiquement et musicalement, mais on ne s’était croisé que quelques fois avant notre rencontre au micro. Dans Time Bomb, par exemple, on se saluait, mais il était surtout très pote avec Egosyst. De mon côté, c’était Hill qui me parlait tout le temps d’Oxmo et qui me vantait ses lyrics à la fac. Forcément, j’ai fini par écouter Opéra Puccino et j’ai compris. Je suis donc très heureux d’avoir enfin pu faire un morceau avec lui.

J’ai l’impression que tout le monde invite Nekfeu en ce moment sur son album. C’est parce qu’il bankable qu’il est également présent sur ton nouveau disque ?
Non, j’ai connu les mecs de l’Entourage bien avant qu’ils ne s’appellent comme ça. Je m’étais occupé d’eux lors d’un atelier de slam à Colombes où j’expliquais aux plus jeunes comment interpréter un texte sans musique. Déjà à l’époque, j’avais kiffé l’énergie de ces mecs, que j’ai souvent recroisés à l’Antirouille Café rue Oberkampf. Jazzy Bazz, Deen, Alpha et Nekfeu étaient toujours là tellement ils avaient faim de rap. Lorsqu’ils ont monté leur collectif, j’étais très heureux pour eux. Si Nekfeu est présent sur Faut Qu’je Tienne, c’est donc parce qu’on se connaît depuis longtemps et qu’il a un niveau de maturité dingue. Je pense d’ailleurs qu’il n’a pas fini de progresser.

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Pour la dernière photo, on sort des images hip-hop pour plonger dans l’univers cinématographique. Tu t’es inspiré de ce film pour la conception d’Intra-Muros ?
Lorsque je me suis lancé dans la conception de l’album, j’avais trois films en tête : avec Taxi Driver et Night On Earth, Collateral était le troisième. Honnêtement, ces trois long-métrages, j’aurais adoré les écrire. Jamie Foxx dans le film, il est enfermé dans sa vie et est confronté à un prédateur qui l’oblige à faire des choix et à regarder la brutalité du monde en face. C’est la même allégorie que l’on retrouve dans le personnage de Travis Bickle dans Taxi Driver ou dans mon album, qui se sert de l’image du taxi pour parler d’enfermement et de prison. Pour Intra-Muros, je ne pouvais pas aborder de manière frontale la prison et la détresse des grandes villes. Il me fallait une excuse pour en parler avec la bonne distance.