Étranger dans le monde (après la France et les États-Unis, il réside maintenant à Berlin), étranger dans sa propre vie (quelques questions existentielles traînent ça et là), étranger dans sa propre époque (les disques de General Elektriks ressemblent surtout à des disques de General Elektriks), étranger dans son propre corps (le clip de Whisper to Me) : tout est en effet question ici de déracinement, physique et mental. Dans les bureaux de Wagram, sans masque tribal sur la tête ni cravate sur la chemise, rencontre autour d’un disque léger et festif à la première écoute, et un peu plus profond et sérieux à la première analyse.



Hervé, je suis surpris, tu ne portes pas cette cravate rouge avec des rayures blanches que tu abordes pourtant lors de chacune des sorties officielles de General Elektriks… 
Hervé Salters (General Elektriks) :
 Non, je ne la porte pas tout le temps ! (Rires) Mais c’est vrai que depuis 2009, je ne l’ai pas beaucoup quittée… Si tu veux tout savoir, cette cravate, je l’ai trouvée en catastrophe dans une friperie de la région de San Francisco. Je partais quelques heures plus tard pour l’Europe avec un groupe de hip-hop – The Mighty Underdogs – et je cherchais un look pour être sur scène avec ce groupe. J’ai eu envie d’imiter le look des Beastie Boys dans le clip de Sabotage, où ils ont les chemisettes, les cravates et les stylos dans la poche de la chemise. Je suis tombé sur cette cravate, que j’ai dû payer 8 dollars, et puis j’ai sauté dans l’avion. Le concert parisien avait lieu au New Morning, et un mois plus tard, mon album Good City For Dreamers sortait. Discograph, mon label de l’époque, a alors envoyé un photographe pour faire des photos promos. Il les a prises pendant les balances de ce concert de The Mighty Underdogs, où je portais donc cette fameuse cravate… Et voilà, c’est devenu mon look.

Tu serais bien emmerdé si tu la perdais, cette cravate…
Ah clairement oui, c’est la seule de ce genre que j’ai ! Pour moi, c’est LA cravate.

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Cette cravate, tu la portes notamment dans ces jam sessions que tu as mis en ligne afin de teaser la sortie de ce nouvel album. Des jam sessions où l’on te voit évidemment manipuler de nombreux claviers, dans ton studio berlinois. Alors je me pose la question : tu en as combien, des claviers comme ça ?
Pas tant que ça - en fait, je dois en avoir une vingtaine. Ça peut paraître beaucoup comme ça, mais en réalité c’est assez peu… Tu vois, aux Etats-Unis, j’ai rencontré des gens qui avaient des cinquantaines de claviers ! Mais là, il s'agissait d’authentiques fous… Moi, je ne suis pas collectionneur, je suis claviériste ; il se trouve que mes doigts aiment se poser sur des claviers vintages et que les textures que j’apprécie en tant que musicien sont celles-ci, donc quand je trouve un clavier que je sens que je vais pouvoir utiliser dans mes morceaux ou sur scène, là je le prends et je l’utilise à mort, mais je ne le mets pas sous cloche ou ne le respecte pas outre mesure, à part ça… Je ne suis pas un fétichiste du clavier. Je les mets dans des flight cases, je tourne avec… Ce sont de vrais instruments, pas autre chose.

Si je me base sur ces sessions, tu composes l’intégralité de tes morceaux absolument seul. Est-ce vraiment le cas ?
Oui, absolument.

Est-ce que tu penses que si tu avais plusieurs «toi» (comme le personnage du clip de Whisper To Me, donc), vous joueriez tous en live en même temps plutôt que de t’entourer de musiciens ?
Aha non, on se ferait chier ! (Rires) Autant sur disque, j’aime cette esthétique de home studio où le gars est un laborantin qui fait tout lui-même - esthétique que j’ai aimée chez d’autres aussi, d’ailleurs (le Innervisions de Stevie Wonder ou le There's a Riot Goin' On de Sly and the Family Stone) - autant en live, je ne me vois vraiment pas seul ! Et puis je te dis que je fais tout tout seul, mais ce n’est pas tout à fait vrai : sur ce dernier album, là, il y a des cordes et des cuivres dont j’ai écrit les arrangements mais que je ne joue pas moi-même, et j’ai invité Eric Starczan, qui est le guitariste de la version live de General Elektriks, à jouer sur un morceau, ainsi que Sébastien Martel, un ami, à jouer de la guitare sur un autre morceau. Et on rajoute quelques copains sur les backing vocals en sus.

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À propos de ce clip, où un homme se retrouve nez à nez avec un deuxième lui, je me demandais et j’aimerais que tu rassures les lecteurs de Brain : es-tu sujet en ce moment à certains troubles de personnalité ?

Non, pas encore ! (Rires) L’idée derrière le clip, c’est simplement que je crois qu'il existe un moment où l’on se rend compte que notre pire ennemi, c’est bien nous-même.

D’où le titre de l’album, To Be A Stranger ?
Un peu, oui. Et surtout, c’est une référence au fait que je me sente un peu étranger partout où je vais. J’ai déménagé de Paris depuis 1999 et je me suis déraciné à ce moment-là. J’étais un étranger aux États-Unis et je le suis maintenant à Berlin. Une sensation bizarre où tu ne te sens chez toi nulle part - et en même temps partout. C’est une sensation de liberté un peu spéciale, mais c'est aussi le signe d’un certain manque de confort. Comme si tu avais perdu tes chaussons, quoi… Clairement, il y a une référence à cet aspect-là. Et d'une manière générale aussi, c’est une référence à la façon dont je ressens les choses vis-à-vis de General Elektriks : par rapport aux choses qui se font musicalement de nos jours, j’ai l’impression de n’appartenir à nulle part. Je fais la musique qui me vient, un mélange de hip-hop old-school, de jazz, de funk, de soul, de pop, d'une énergie un peu rock ou électro et d’autres choses... et au final, le résultat ne se contient pas facilement dans une nation musicale.



Est-ce pour ça que l’album s'ouvre avec le titre A Misunderstanding ? C’est une incompréhension vis-à-vis de ton propre rapport au monde ?
C’est très bien vu, il y a totalement de ça ! Car textuellement, le disque ne parle pas que du voyage et de l’effet du voyage, il parle aussi de cette sensation d’aliénation que chacun peut ressentir à un moment donné dans sa vie. Être en décalage avec ce qui se passe autour de toi, l’impression d’être un étranger dans ta propre vie… Oui, c’est un disque qui parle de ça. Pour tout te dire, A Misunderstanding, à la base, c’est un morceau inspiré par ce qui s’est passé en janvier dernier à Charlie Hebdo. Je me suis rendu compte à ce moment-là - après le choc bien sûr, qu’on a tous ressenti - à quel point on avait mal communiqué. Le fait que des kids comme ça qui sortent de banlieue parisienne puissent se retrouver dans une position où ils pensent que ça va les rapprocher d’Allah de tuer des innocents : comment est-ce qu’on en arrive à une situation pareille ? Ca aussi, c'est un malentendu. Je crois simplement que si l'on retourne à la source, ça vient d’abord d’un manque de communication. Un manque d’échanges d’idées, un cynisme, une couverture pour cacher ce qui ne va pas. Mais je t’avoue que j’ai écrit le morceau de sorte qu’il soit compréhensible de plusieurs manières différentes. Pour les autres comme pour moi, manifestement…

A vrai dire, ce côté politique ou social que tu mets ici en avant ne m’étonne pas tant que ça ; car il y a aussi ce morceau, Migrations Feathers, qui, j’imagine, n’est pas uniquement une métaphore de ton propre rapport au voyage, mais aussi peut-être une référence à cette crise des migrants que l’Europe a vu exploser au cours des derniers mois…
Alors là, pour le coup, ce n’était initialement pas fait exprès, mais je l’ai laissé effectivement ouvert quand il a commencé à se mettre en place ce qui est en train de se passer avec les migrants. J’ai juste pris l’image d’un envol migratoire et j’y ai apposé cette idée que forcément, tu y laisses des plumes… Non, mais t’as raison en fait - quand j’y pense un peu, ce morceau est clairement aussi sur les mouvements migratoires dans le sens «mouvement des peuples». Mais à vrai dire, plus que la crise des migrants en Europe, je pensais aux migrants mexicains qui essaient de joindre les États-Unis. Quand t’habites en Californie, t’es obligatoirement confronté à ce genre de trucs… Puis la manière dont ça fait réagir certaines personnes extrêmement réactionnaires… alors que les USA sont un pays qui a complètement besoin de cette main-d’œuvre mexicaine.

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Désolé mais j’ai envie de voir des liens partout aujourd’hui : dans les sessions que nous évoquions tout à l’heure, il y a une adaptation de La Marche Impériale. D’où le masque que tu portes sur ta pochette d’album ?
Ah non, je ne suis pas allé jusque-là tout de même !

Tu as pensé quoi du dernier Star Wars, d’ailleurs ?
Ah, je l’ai trouvé super. Enfin - je n’y suis pas allé avec mon chapeau de critique de cinéma mais avec mon chapeau de gosse de 7 ans qui a adoré voir le premier quand il avait 7 ans. J’avais simplement envie de passer un bon moment et je me suis vraiment éclaté ! J’étais avec les enfants, on s’est marrés !

Tu n’as pas été traumatisé par la mort de Han Solo ? Perso, j’ai été grippé pendant 10 jours après avoir subi ça. Sans doute le choc émotionnel.
Ah mince ! Mais ça t’a plu quand même, du coup ?

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Ben pareil, en tant que fan. Mais en tant que critique, c’est le même que le IV… C'est-à-dire que je suis ressorti, j’étais content quand même. Enfin, triste pour Han Solo mais content.
N’est-ce pas là l’essentiel avec ce genre de films ? C’est ça qu’il a fait, Abrams : il a rendu des centaines de milliers de personnes hyper-contentes. Passer un bon moment et rêver un bon coup : y a pas de mal à ça.

Ça fait un peu penser aux lives de General Elektriks ça, comme formule.
Ah oui, bien sûr, il y a de ça dans mes lives. À quoi sert la vie si on la passe à se morfondre de manière permanente dans des questions existentielles ? Passer un bon moment, c’est vraiment crucial !

 

++ Retrouvez General Elektriks sur son site officiel, sa page Facebook, sa chaîne Youtube et son compte Twitter.
++ Hervé sera en concert le 20 mars au Plan, le 31 mars au Trianon, le 15 avril au Printemps de Bourges et en novembre 2016 à L’Olympia.