Enfin, tous ceux qui ont adhéré au «gogolisme» qu’ils revendiquent et qu’ils perpétuent en entretien en laissant des traces de marqueur indélébile sur une table assez classieuse ou en se lançant dans une bataille d’eau. Certes, on peut trouver ça débile, mais c’est un compliment les concernant. Pourquoi ? Parce que leurs conneries sont comme les Gremlins au contact de l’eau : elles se multiplient sans cesse et deviennent incontrôlables. De son côté, Philippe Katerine, le grand méchant du film, passerait presque pour une figure paternelle, celle qui tente de calmer un peu tout le monde et de mettre un peu de professionnalisme dans tout ça. Ce qui n’empêche pas Ramzy, lorsque l’attaché de presse intervient pour mettre fin à l’interview, de conclure avec classe : «ah, tu tombes bien : on était à deux doigts de s’enculer».


Éric, lorsqu’on s’était parlé par rapport à H, tu disais que ce ne serait pas une bonne idée d’en faire une suite parce que l’humour avait changé. En quoi est-ce différent concernant La Tour Montparnasse Infernale ?
Ramzy Bédia : Ça existe depuis H, Brain Magazine ?
Éric Judor : Non, c’était récemment. Mais tu ne comprends rien toi.
R. : Ah, je devais être aux States quand ça s’est passé.
E. : Non, tu étais à Créteil, comme d’hab.
R. : Haha, Créteil, le nom de ville pourri que tu as choisi !
E. : Sinon, pour répondre à ta question, La Tour Montparnasse est moins référencée. Dans H, il y avait quand même beaucoup de blagues en lien avec l’actualité de l’époque, contrairement à La Tour… où l’humour était nettement plus burlesque et absurde. Je peux me tromper, mais j’ai l’impression que c’est ce genre d’humour qui traverse mieux le temps.
R. : Il y a aussi le fait qu’on a réalisé 71 épisodes de H, alors que La Tour..., ce n’est qu’un film d’1h30. On n’avait sans doute pas exploité tout le potentiel comique de l’histoire.
E. : Si on avait été carriéristes, on aurait d’ailleurs fait la suite deux ans plus tard. Ça nous aurait évité de tomber dans plein de galères.

Les Dalton
, par exemple ?
E. : Ce n’est toujours pas passé, ça c’est sûr !

C’est parce que vous avez été profondément déçus par certains réalisateurs que vous réalisez les films vous-mêmes à présent ?
R. : Ah oui, on a décidé de réaliser tous les films qui sortent, désormais.
(Eric & Ramzy se mettent alors à dessiner différents dessins au marqueur rouge, avant de se lancer dans une petite bataille d’eau)



Donc ?
E. : Donc quoi ? Ah oui, ta question ! (Rires)
R. : Disons que même si la réalisation m’intéresse moins qu’Éric, ce qu’il a fait sur Platane était très bon et nous a donné envie de prendre le contrôle de notre univers. De mon côté, je suis d’ailleurs très fier de voir son nom au-dessus du titre du film (Eric est crédité en tant que réalisateur du film, ndlr). Contrairement à beaucoup de couples, il n’y a pas de question d’égo entre nous.

Et la rencontre entre vous trois, c’était comment ?
Philippe Katerine : J’ai rencontré Éric lors d’une interview ; on a bien accroché, c’était assez tactile et j’ai bien aimé.

C’est-à-dire ?
K. : On était heureux d’être à deux, de se toucher, de se renifler. Il y avait un plaisir fou dans le charnel, et ça compte énormément dans une relation. On est de la même génération tous les deux, mais on est issus de milieux différents. Là où je suis nettement plus rural, Éric et Ramzy sont nettement plus urbains. Dans le film et sur le plateau, ce sont donc deux France qui se rencontrent, qui ne se comprennent pas toujours, mais qui s’aiment et se découvrent.
E. : Nicolas Orzeckowski, avec qui j’ai écrit le film, m’a parlé de Katerine pendant que je mangeais des frites. L’idée m’a tout de suite plu. Sa douceur quotidienne rend son personnage de méchant insensible extrêmement drôle.
K. : Pourquoi les frites, ça reste un mystère en revanche... Même si, entre l’huile et les cheveux gras, on peut vite arriver à une conclusion.

Le personnage de Katerine est l'une des grandes réussites du film, de même que celui du Ministre de l’Intérieur. C’était une volonté de votre part de vous ouvrir à d’autres univers ?
E. : Disons qu’on souhaitait avoir une variété de personnages avec une histoire à défendre. On ne voulait pas qu’ils viennent juste pour une vanne ou un gag, il fallait leur offrir un univers à eux, une profondeur qu’ils pouvaient développer au fur et à mesure du film. Un peu comme Grégoire Oestermann, qui joue le Ministre de l’Intérieur et que j’ai découvert durant le casting. Il joue une espère de sous-Jack Lang, mais il paraît hyper crédible dans sa bêtise, son incompétence et sa misogynie.
K. : C’est normal aussi pour eux de vouloir s’ouvrir à d’autres univers. Ils ont vieilli et ils ne pouvaient pas se contenter des mêmes blagues. Heureusement pour eux et pour nous.

Philippe, ton rôle de méchant est assez atypique, tu le décrirais comment ?
K. : Comme tous les grands paranos, c’est un personnage très obsédé par lui-même, très égocentrique et mégalo. D’ailleurs, il a à peu près tous les défauts du monde puisqu’il est aussi raciste, violent et radin. Cela dit, il faut quand même préciser que c’est un visionnaire puisqu’il est le chef des Moustachious, les ancêtres des Anonymous. On est alors en 1980, mais il a déjà tout vu et tout compris de l’évolution du monde.

LA TOUR 2 CONTROLE INFERNALE PHOTO5

De votre côté, Éric & Ramzy, vous êtes encore plus débiles que dans le premier volet. Contrairement à d’habitude, vous êtes d’ailleurs aussi bêtes l’un que l’autre…
E. : Eh oh, ça va les insultes ?!
R. : C’est vrai que, pour une fois, on est à peu près aussi bêtes l’un que l’autre. Quoique le personnage d’Éric est peut-être plus intelligent. Après tout, c’est quand même lui qui organise le plan pour s’évader avec des éperviers.
E. : On a souvent pris plaisir à s’échanger le rôle du con. Dans le spectacle au Palais des Glaces, c’est moi ; dans H, c’est Ramzy ; dans La Tour Montparnasse Infernale, c’est à nouveau moi, etc.
R. : C’est aussi ce qu’on aime dans les comédies US : le burlesque poussé à l’extrême. Ça deviendra peut-être poétique un jour.
E. : Mash’Allah la poésie !

On sent que ce deuxième volet est un mélange de fantasmes et d’influences. Vous vous êtes nourris d’œuvres télévisuelles ou cinématographiques ? Je sais que vous aimez beaucoup The Office, par exemple.
E. : J’ai l’impression que ceux qui pratiquent l’humour sont obligés d’aimer des humoristes comme Will Ferrell, Steve Carell ou Jim Carrey. Nous nous sommes donc beaucoup inspirés de ces mecs, et plus particulièrement d’un film comme Dumb & Dumber.
R. : C’est d’ailleurs Dumb & Dumber qui nous a fait comprendre qu’on pouvait faire une suite à notre film, que nous pouvions encore être crédibles dans notre débilité à notre âge.
E. : Dans le genre «idiots du village», les personnages de ce film sont des adolescents alors que nous, on est encore des enfants. On est moins sexués et plus enfantins qu’eux, mais on est tout aussi teubés.
R. : Dans ce second volet, on joue les pères des deux laveurs de carreaux (les personnages principaux de La Tour Montparnasse Infernale, ndlr) et ils sont encore plus débiles qu'eux. C’était une façon pour nous d’aller plus loin, de totalement nous lâcher dans l’absurdité et le burlesque.
E. : Après avoir écrit deux saisons de Platane, où tout est un peu plus cadré, j’avais besoin de réécrire des gags simples et carrément débiles. Ça faisait longtemps qu’on ne l’avait pas fait et on avait besoin de se défouler. Cela dit, il y a quand même une démarche sérieuse et un côté cinéphile dans le film : la scène de la fin, par exemple, est un petit clin d’œil à Kubrick.

Ramzy, dans les bonus de La Tour Montparnasse Infernale, on pouvait t’entendre dire à Éric d’arrêter de faire des conneries pour éviter de vous faire engueuler. Il était plus cadré, ce film ?
R. : Ah, il y avait des bonus sur le premier ?
E. : Le truc, c’est qu’il n’y avait personne pour nous engueuler sur celui-ci.
R. : Le seul qui pouvait m’engueuler, c’était Éric, et il est bien trop faible pour faire quoi que ce soit.
E. : On a appris à être spontanés tout en jouant ce qui était préparé. Mais il y avait quand même de l’improvisation. C’est ce qui nous caractérise, et c’est ce que nous permet d’être nos propres patrons : si on avait envie de déconner, on déconnait.
R. : Il y a beaucoup de scènes où l’on n’a fait que deux prises parce qu’on savait que c’était bon et qu’il n’y avait pas besoin d’aller plus loin. Ça aurait paru trop répété si on avait continué à refaire ces scènes.

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Éric, le soir de l’avant-première, tu disais pourtant que c’était impossible de canaliser Ramzy…
E. : Alors, attention, impossible n’est pas bougnoule : ça, c’est un truc à savoir ! Il suffit de savoir lui parler et tu peux l'amener où tu veux. Mais, encore une fois, je n’ai pas cherché à le diriger. On sait ce qu’on fait ensemble. C’est même plutôt lui qui cherchait à me ramener au jeu lorsque j’étais trop concentré sur la réalisation.
R. : Je voyais quand il commençait à s’inquiéter pour le décor ou autre et je cherchais toujours à le soulager, à le faire rire.
K. : De mon côté, tout ce que je peux dire, c’est que nous avons joué qu’une seule scène à trois, la dernière du film, et que ce n’était pas de l’improvisation. La scène a été écrite très rapidement, dans la journée je crois, mais elle n’est pas improvisée. Après, je vois bien qu’ils improvisent constamment dans la vraie vie : ils ne s’arrêtent jamais. Sur le tournage, ils continuaient à être à bloc et à faire rire tout le monde, même après les scènes. Je pense d’ailleurs que c’est un duo qui a besoin d’être à plein régime tout le temps, sinon il ne fonctionne pas. L’adrénaline, c’est leur essence. Entre eux, c’est très électrique.

Et toi de ton côté, tu as déjà eu des relations aussi électriques ?
K. : Ce n’est pas sur le même registre, mais il s’est tout de suite passé quelque chose lorsque j’ai rencontré Philippe Eveno ou Julien Baer. On réagissait très fort lorsqu’on était ensemble : les idées fusaient, s’emboîtaient et se connectaient très rapidement. Mais ça ne fonctionne pas sur le même rythme qu’Éric & Ramzy. Eux, ils sont à mille à l’heure tout le temps. C’est effrayant de constater à quel point ils sont toujours au maximum.

Éric, tu as laissé des libertés à Philippe où il en prenait de lui-même ?
E. : À vrai dire, j’ai été super impressionné de constater à quel point Philippe connaît son texte à la virgule près. Un jour, on lui avait écrit un pavé à peine 45 minutes avant le tournage. Il n’a pas râlé, a appris son texte dans la foulée et est venu le réciter impeccablement sur le plateau. Je l’ai trouvé extraordinaire.
K. : C’est surtout que je ne fais pas des films pour être libre, mais pour être un peu canalisé, pour être rattaché à un radiateur. Et ce radiateur, c’est le texte. J’adore apprendre un texte, le savoir par cœur, le triturer. Ça me fait du bien d’avoir un carcan, de me délaisser de toute responsabilité. C’est pour ça aussi que je ne pourrais pas faire de films plus souvent, mais une ou deux fois par an, ça me soulage. Sur un tournage, je suis comme un petit chien qui essaye d’apprendre son texte tout de suite pour faire plaisir au maître et avoir son susucre.

Et ça va, ils étaient gentils avec toi ?
K.
 : Oui, très gentils ! Ils me caressaient dans le sens du poil quand j’avais fait mon travail.

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Justement, l’ambiance était comment sur le plateau ? Vous étiez stressés ? Vous terminiez vos journées à 00h10 en vous disant «bonjour comment je vais être fatigué demain» ?
(Rire général)
K. : Je n’ai pas ressenti le moindre stress sur le plateau. D’ailleurs, je trouvais que j’avais de super partenaires : j’avais plaisir à jouer avec eux, à dialoguer avec eux et à les tuer, bien sûr. (Rires) Et puis je passais beaucoup de temps avec l’équipe de maquillage et coiffure. C’est très relaxant et c’est toujours un bonheur de discuter avec des filles qui prennent soin de vous.
R. : De notre côté, étant donné qu’on a réussi à professionnaliser notre gogolisme, on n’avait pas vraiment de raison de stresser.

À la fin du film, c’est bien Charles Nemes que l’on voit ?
R. : Comment tu as reconnu Charles Nemes ? Personne ne connaît son visage d’habitude !
E. : On souhaitait lui rendre hommage parce qu’il a participé à H et qu’il nous a offert tout ce succès avec le premier volet de La Tour.... On aurait pu de nouveau faire appel à ses services parce qu’il ne nous a jamais déçus, mais nos velléités de réalisateurs ont pris le dessus. On a pris de l’assurance et de l’expérience et on n’avait plus envie de déléguer. Plus que jamais, on a envie d’écrire, de jouer et d’aller au bout de nos idées.

Un gag qui revient souvent avec vous, c’est celui de l’épreuve physique. C’était déjà le cas avec l’hélicoptère dans La Tour Montparnasse Infernale, avec l’entraînement dans Double Zéro et, ici, avec la centrifugeuse.
E. : Dès qu’il y a des exercices physiques, où nos corps prennent beaucoup d’amplitude, c’est quelque chose qui nous fait rire. Du coup, on aime bien expérimenter ça.
R. : Comme Éric est grand et baraqué (ndlr : LOL), on peut se permettre ces gags très physiques. On sent les cours de force pure en observant sa dégaine.

Après l’avant-première, vous parliez de la possibilité d’un pré-prequel. C’est sérieux ou c’est du bidon ?
E. : Non, si le film marche et que le public nous suit toujours, on pourrait tout à fait jouer les grands-parents des laveurs de carreaux. On ne sait pas s’ils seront plus bêtes encore, il faudrait trouver un exercice physique qui les rende débiles. Verdun, peut-être...
R. : Ah oui, une espèce d’histoire où l'on aurait confondu un obus avec un lapin. Du coup on l’amène chez nous, on lui fait des câlins et on l’embrasse, sauf que c’est un obus d’uranium et que ça finit par nous rendre débiles. Par exemple.