En fait, humains, instruments et machines, tous sont intimement liés au bon vouloir de Nicolas Lesort, ingé son live (ou sonorisateur) des Black Strobe (et d’un tas d’autres groupes assez bruyants), qu’il accompagne en tournée depuis quelques années. Réverbérations, huées du public, Club Med, guéguerre avec les «lighteux» et bière renversée sur la console, voici son quotidien, sans boules Quies ni larsens.

Ingé son, c’est le genre de truc que l’on fait par vocation ou au hasard des chemins ?
Nicolas Lesort : C’est une vocation, le plus souvent un métier de passionnés, de musique comme de technique. Il y a des formations pour devenir ingé son (des écoles de studio et de live), mais pour ma part, j’ai un parcours d’autodidacte. À 16 ans, je suis allé au Gibus voir le sonorisateur et je lui ai demandé de m’apprendre le boulot. Je savais déjà que je voulais être sonorisateur ou ingé son de concerts. Je faisais de la guitare dans un groupe depuis un moment mais je ne voulais pas être une rockstar. C’est le côté technique qui, déjà, m’intéressait. Je suis devenu l’assistant de ce mec en 1997-1998. Il m’a tout appris pendant quelques mois et m’a permis de m’occuper de la console un soir.

On se croirait dans Kill Bill, quand Uma Thurman va apprendre les arts martiaux en Chine avec le vieux sage à la barbe longue…
Il y a un peu de ça, oui ! J’ai vraiment appris sur le terrain. Bon, ensuite j’ai fait une école privée où j’ai digéré toute la théorie et tout. Mais à cette époque, je savais déjà le faire marcher, ce matos. Le Gibus me permettait de payer mon école. J’étais en cours la journée et en concert le soir.
J’ai ensuite un peu bossé dans des trucs genre Club Med, où je faisais le son. Puis, après avoir fait un stage au New Morning, j’ai bossé un temps du côté de Marseille, dont je suis originaire. Ça ne me convenait pas, je voulais retourner dans la musique. Et puis je me suis retrouvé dans un bar dans lequel j’allais de temps en temps. Je connaissais un peu le patron, qui avait à peu près mon âge. Je vais au comptoir pour me prendre une bière, et là, je l’entends dire à l’un de ses potes qu’il ouvre une salle de concerts à Paris en septembre. Là, j’ai sauté sur l’occasion et lui ai dit que j’avais une formation de sonorisateur, et que le projet pouvait m’intéresser. Je me suis retrouvé à Paris, à bosser à l’International, où j’ai travaillé pendant 3 ans. Une discussion de comptoir qui s’est transformée en opportunité de vie ! Je me suis fait beaucoup de contacts là-bas. Je tourne depuis trois ans avec de nombreux groupes, dont les Black Strobe, en France et à l’international. Au total, j’ai sonorisé près de 3 000 groupes durant ce laps de temps.

Tu arrives à rester passionné de musique après avoir mixé autant de groupes ?
Tu es un peu obligé, oui.  Le son évolue tout le temps, tu as intérêt à rester attentif à ce qui se fait.
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Des évolutions du son ? C’est-à-dire ?
Imaginons : une caisse claire des années 90, disons un groupe grunge genre Nirvana, sonnera d’une certaine façon sur un album ou en live avec une réverbération bien définie, et maintenant, cette même caisse claire sonnera un peu plus sec. Enfin en fonction du mix que l’on souhaite apporter, ça change.

Cette manière de mixer, tu en parles avant avec les groupes ?
Énormément oui, mais surtout en résidence et en répétitions. En concerts, en principe, c’est déjà calé. Personnellement, j’écoute énormément les albums des groupes avec qui je travaille. Après, chaque sonorisateur a sa personnalité technique. Il y a une petite part artistique dans tout ça : on peut apporter notre touche sur certains effets, sur certaines voix. Je sais, par exemple, qu’il y a beaucoup de groupes qui veulent travailler avec moi parce que je fais un son assez compact, assez fat, assez bourrin. Une espèce de boulet qui te rentre dedans.

De l’extérieur, c’est compliqué de se dire qu’il y a des personnalités d’ingénieurs son. On a plus tendance à se dire que le mec est là simplement pour adapter l’album au live…
Oui, on l’adapte, on ne le retranscrit pas, puisque c’est généralement impossible. Ça, on le règle en résidence : on supprime des trucs, on en ajoute, on change tel ou tel clavier parce que le matos est trop fragile ou trop volumineux…Tu vois, il y a des ingés spécialisés en «son variété», qui savent mettre en avant la voix par rapport aux instruments. Il peut aussi y avoir des sonorisateurs «à l’anglaise», où les voix sont plus en dedans et où les guitares sont plus en avant.

C’est différent de mixer dans un club et dans une salle de concerts ?
Oui, ça n’a rien à voir. Tout est dans la technique : s’adapter au lieu. Dans une petite salle, par exemple, il faut vachement faire gaffe à l’acoustique : si tu tapes sur une batterie, ça va faire du bruit même si tu ne l’as pas sonorisée et amplifiée. Tu vas l’entendre naturellement. C’est beaucoup plus difficile dans une petite salle que dans une grande.

Et dans un festival ? C’est pas l’horreur avec les horaires très stricts à respecter ?
Si c’est bien géré en amont, non, ça va. Le but, c’est de ne pas avoir de surprise, parce que c’est vrai que ça enchaîne très vite... Tu as intérêt à très bien gérer la pression : en festival, tu n’as pas le droit de dépasser d’une seule minute. Le régisseur peut te couper ton son et te dire pendant que tu es en train de faire tes dernières vérifications avec le groupe : «allez, c’est maintenant».

Tu fais du studio aussi ?
Pas moi, non. Il y a des gens qui font les deux, mais je n’en suis pas encore là. Ce n’est vraiment pas le même taf. En live, ce qui me plaît, c’est l’adrénaline et le côté «one shot» : tu ne vas pas passer une journée entière sur une caisse claire ou sur un son de batterie…
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Ingé son et ingé lumière, ce sont deux jobs interchangeables ou ça n’a rien à voir ?
Ce sont deux métiers complètement différents, et ce même si l'on travaille généralement sur le même espace. Je pense que la lumière, c’est 40% d’un show. L’éclairagiste, c’est lui qui va marquer les temps de pause, qui va embellir un show, qui va donner une ambiance et une texture visuelle au concert. C’est hyper-important. Il peut y avoir une guéguerre entre les sonorisateurs et les lighteux, mais moi je ne suis pas là-dedans ! Genre, dès qu’il y a des «bzzzz» dans la sono, c’est à cause des lights. Ça reste de bonne guerre.

Tu peux me donner une astuce pour différencier l’ingé son de l’ingé lumière lorsque vous êtes tous les deux dans la régie ?
L’ingé lumière, c’est celui qui a une bière à la main, parce qu’il a moins de taf que l’ingé son ! Ok, je ne vais pas me faire que des amis, là...

À propos de bière : à chaque fois que je me retrouve à côté de la régie en concert, je m’imagine un mec comme moi mais un peu bourré (ce que je ne suis jamais), qui ne ferait pas trop gaffe à sa bière, et qui en renverserait un peu là où il ne faut pas…
Ça m’est déjà arrivé. Une nana complètement bourrée qui est arrivée en me disant : «génial, t’as plein de boutons, on dirait une cabine d’avion !». Et elle a renversé sa bière. J’ai eu de la chance : c’était la fin du show et ça n’a rien bousillé. Je lui ai évidemment hurlé dessus. Elle était hyper-mal. C’est du matériel très cher : une console peut coûter 50 000 euros... et puis ça peut te baiser ton live et tous ceux des jours à venir. Une console, ça ne se change pas comme ça. Mais honnêtement, ça n’arrive pas souvent. Tu vois toujours des gens en club devant la console qui cherchent un endroit pour poser leur bière, et là tu les regardes en leur disant que ce n’est pas possible ! Ils sont toujours compréhensifs.

«C’était cool mais le son était vraiment pourri». On l’entend souvent ça…
Il y a beaucoup de gens qui s’imaginent qu’un concert marche tout seul, que le mec chante dans un micro, que sa voix est remplie de réverb’ mais que c’est naturel... Ils ne prennent pas en compte les contraintes techniques qui sont les nôtres. On a en réalité beaucoup de pression. Après, je suis de ceux qui aiment discuter du son avec le public à la fin du concert. C’est très enrichissant. À la base, on fait quand même ce boulot pour le public.

Et il est vraiment méchant avec toi parfois, ce public ?
Oui. Le pire qu’il puisse t’arriver, c’est quand toute la salle se retourne vers toi en te huant parce que le son n’est pas bon... Ça m’est arrivé 2 ou 3 fois, au début. Un mélange d’inexpérience et de fatigue, probablement. Tu n’as pas intérêt à avoir trop fait la fête la veille quand tu gères le son d’un gros concert... Mais au final, c’est positif : même quand une salle se retourne vers toi avec la haine au visage, il faut que tu répares le truc tout de suite. Ça permet de progresser ! À mes stagiaires, je dis toujours : «tant qu’une salle ne t’a pas hué, tu n’as pas été bizuté !». Après je t’avoue qu’après ça, tu passes une sacrée soirée de merde et tu dors assez mal...
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Pour éviter ce genre de problèmes, il y a bien sûr le langage des signes, qui te permet de dialoguer avec les artistes lorsqu’ils sont sur scène et en plein live. Ce langage-là est-il universel, d’ailleurs ?
Non, et c’est bien le problème ! Il y a bien sûr des gestes qui reviennent, et ça se travaille avant le concert. Genre pour signifier que «tout va bien», c’est comme en plongée, tu fais un rond avec ton pouce et ton index. Mais parfois, tu ne comprends rien ! Il y en a qui vont te faire un signe du pouce pour dire que tout va bien, alors que d’autres vont vouloir dire, avec le même geste, qu’il faut mettre plus fort ! Tu peux vite te faire avoir. Surtout avec des jeunes musiciens, qui, forcément, vont avoir parfois un peu le trac…

Tu es capable d’écouter un morceau sans pour autant faire en sorte de déchiffrer chaque note de musique ?
Non, j’en suis incapable ! Même en entendant Grégoire sur NRJ par un hasard affreux, j’écouterais la prod’, les effets... et puis en live, c’est encore pire. Tu fais attention au groupe, au son, au show, et à comment celui-ci est constitué.

C’est facile d’atteindre son quota d’heures d’intermittences dans ce taf ?
Pas toujours, non. Moi, j’ai la chance d’y arriver. Après, pour ma part, je participe à toutes les manifestations liées à l’intermittence mais je ne suis pas un grand spécialiste de la question. Toutefois, je suis évidemment pour son maintien : la mort de l’intermittence, c’est la mort de la culture.

Il n’y a pas beaucoup de femmes dans ce milieu…
C’est vrai. Je pense qu’à la base, c’est un peu comme pour les bagnoles : il y a pas mal de mecs qui s’intéressent à la technique et assez peu de femmes. Mais il y en a de plus en plus - je pense que l’époque où les femmes évoluaient dans un environnement où le machisme était bien présent est un peu en train de disparaître. «Ah, une nana, elle va encore nous gonfler» : on n’entend presque plus ça. Pour ma part, je travaille souvent en binôme avec une très bonne sonorisatrice qui est hyper-douée. Les mixs des nanas sont très souvent beaucoup plus fins que les mixs des garçons. Lorsqu’elles touchent un bouton, elles ne le touchent pas pour rien.

Et tu penses que tu vas devoir porter des appareils auditifs à partir de quel âge ?
Plus tôt que la moyenne, a priori... Surtout quand tu es à la sono, c’est vrai : il y en a qui arrivent à se mettre des atténuateurs moulés dans les oreilles, mais moi je n’y arrive pas. Je ne mets jamais de protection, j’ai besoin d’entendre vraiment le son.

Visuel de Une : François Beuchot.