Via son agence Super !, branchée au point de produire ses propres festivals et d’être à l’origine du rendez-vous musical le plus indiestagram de Paname (le Pitchfork Music Festival, cousin européen du parent de Chicago), c’est grâce à Julien qu’il vous est donné la possibilité de rester statique en concert devant des artistes qui mériteraient quand même parfois un dandinement un peu plus zélé du bas du corps (Caribou, Animal Collective, Disclosure, Battles, Four Tet, Iceage & consorts). Métro Saint-Ambroise, café matinal, rencontre.

Salut Julien. Comment es-tu devenu bookeur de concerts ?
Julien Catala :
J’ai commencé par faire de la programmation au Café de la Danse il y a une dizaine d’années. Quand je voulais contacter des artistes à programmer, je passais par des agences françaises, et je me suis très rapidement rendu compte qu’aucun des artistes que je voulais programmer au Café de la Danse (Animal Collective, Sufjan Stevens, José Gonzalez) n’était représenté en France. J’ai donc commencé à bosser avec ces groupes, avec leurs managers ou leurs agents. Et puis au bout de 6 ans, j’ai eu envie d’accompagner un peu plus certains de ces artistes dans leur développement. J’ai contacté ces agents et ces artistes en leur disant que je comptais monter une boîte pour les représenter. Et comme personne d’autre ne bossait avec eux en France, ça s’est fait très naturellement. Les gros tourneurs de l’époque (Alias, Astérios, Garance – qui est devenu Nous Productions…) ne faisaient pas tellement d’artistes étrangers en développement. C’est comme ça que j’ai créé Super !. Au départ, j’étais tout seul chez moi avec mon ordi, et ça s’est développé au fur et à mesure.

Alors aujourd’hui, il y a combien d’employés chez Super ! ?
On est 13.

Et ce nom fou-fou d’agence, d’où vient-il ?
Je ne sais plus trop. J’ai toujours bien aimé ce mot un peu «fun». En fait, le nom véritable c’est «Super», mais le site internet s’appelle «supermonamour» parce que «Super», forcément, c’était déjà pris. Et j’avais pas envie de m’appeler «Super Productions». Je voulais un truc qui sonne cool.

L'époque à laquelle tu as commencé à bosser comme programmateur puis comme bookeur, c’est donc le moment où le live a commencé à rapporter plus que la vente de disques, et où le rapport de forces entre les agences de booking et les maisons de disques s’est inversé…
Oui, effectivement. Il y a 10 ans, Internet commençait à arriver de manière très concrète et ça a forcément bouleversé pleins de choses. Avec Super !, c’est vrai qu’on a découvert beaucoup de groupes sur MySpace avant de les avoir rencontrés. Facebook existait à peine il y a 10 ans. Quand tu découvrais un artiste, tu lui envoyais un message sur Myspace, il te rajoutait en «ami» et tu discutais d’une possible venue en France.
Et puis il y a eu la création du magazine Pitchfork dont on organise maintenant le festival en France, qui était au début un blog et qui est très rapidement devenu un véritable défricheur de talents. Les groupes dont je te parlais tout à l’heure, le public s’est aussi mis à s’y intéresser grâce à ce magazine-là. Ce qui nous a permis ensuite de pouvoir les booker en France.
Par la suite, comme tu l’as dit, les rapports de force se sont inversés. Il y a eu l’arrivée massive du téléchargement gratuit et les gens ont réduit très rapidement leurs achats de disques et de CD. En revanche, ils avaient toujours le même budget à dépenser dans la musique ; ils se sont donc mis à fréquenter les salles de concerts de manière plus assidue. Il y a 10 ans, les gens ont tout simplement voulu sortir, parce que la musique, avec l’arrivée d’Internet, ils ne la partageaient plus comme avant.
Il se trouve que le schéma a également fonctionné du côté des artistes : comme ils gagnaient moins d’argent avec la vente de disques, ils se sont mis à vouloir organiser plus de concerts et de tournées pour pouvoir vivre un minimum de leur musique…C’est bien pour ça qu'à certaines périodes, tu vois toujours les mêmes têtes et les mêmes groupes qui reviennent tous les 6 mois : il faut bien qu’ils vivent, les mecs… Il y a ça, et il y a le merchandising : depuis quelques années, les groupes vendent de plus en plus de tee-shirts et de vinyles dans les concerts. Le budget du public s’est simplement déplacé.
Battles
Et toi, lorsque tu as monté Super ! il y a 10 ans, tu étais conscient de cette évolution du marché ?
Non, pas du tout ! J’ai eu en réalité beaucoup de chance, je suis arrivé au bon moment ! Au départ je l’ai vraiment fait par passion, quasiment comme un fan. Je me disais que ce serait pas mal qu’on soit deux à terme, mais je ne voyais pas au-delà. Et puis rapidement, ça s’est emballé.

En 2016, à quel moment se dit-on qu’un artiste est bankable ?
Waouh ! Tu veux dire avant qu’il ait sorti un disque ?

Oui, notamment.
C’est très dur à dire. Mais chez Super !, lorsqu’on prend un artiste, c’est quand même plus par passion, parce qu'il est vraiment dur d’évaluer son potentiel rentable à court terme… Souvent, ce sont des artistes qui n’ont même pas encore de labels, parfois même pas d’agents… Alors forcément, c’est de la passion ! Évidemment, on ne va pas non plus booker des artistes sur lesquels on a accroché et dont on va se dire «par contre ça, c’est certain, personne d’autre n’aimera».

N'y a-t-il pas malgré tout certains critères qui rentrent en compte ? Je pense en particulier aux nombres de fans ou de followers sur les réseaux sociaux, aux nombres de vues sur une vidéo Youtube ou de lectures sur un lien Soundcloud…
Oui, effectivement, il y a un peu de ça quand même. Mais franchement, ce ne sont pas non plus les principaux critères sur lesquels nous nous basons.

L’artiste le plus rentable de Super !, c’est qui ?
Ça dépend des années. Mais là cette dernière année, je dirais que c’est Disclosure. Pour l'instant, ils ont sorti leur deuxième album, on fait un Zénith (le 19 février dernier, ndlr) qui est déjà complet, c’est un projet qui marche vraiment bien. D'autre part, il y a M83 qui va revenir aussi, et un album de Bon Iver se prépare, puis un autre de The xx aussi. Ce sont des projets qui devraient bien marcher.

Combien d’artistes sont signés chez Super ! ?
Je ne sais même pas. 200 environ. Après, ils ne tournent pas tous au même moment, donc c’est compliqué de se rendre compte.

D'une manière générale, quels profils d’artistes se vendent le mieux ?
Un profil qui réunit toutes les générations. Genre ce qui a cartonné cette année, c’est la reformation de Téléphone. Ils ont vendu 180 000 billets en une journée, c’est dingue ! Ils ont fait une tournée complète des Zénith : c’était complet en une journée.

Concrètement, y a-t-il un contrat qui, sur la durée, lie une agence de booking à un artiste ?
Il n’existe pas ce genre de contrats, non. Il y a des contrats par date engageant l’artiste à jouer sur un concert précis, mais sinon, c'est uniquement avec nos artistes français que nous sommes liés par des engagements, dans la mesure où nous produisons leurs lives et ne nous contentons pas de simplement les booker. On participe à la création du live avec eux, on investit de l’argent dans des shows lumières, on leur trouve des résidences... c’est un peu différent. Avec ces artistes-là, on met en place un contrat régissant l’exploitation de ce live. Mais sur les étrangers, non, c’est un rapport de confiance avec l’artiste - et même si l'on bosse avec eux depuis 10 ans !
À chaque fois, on se dit : on a l’exclusivité de cet artiste en France, on le sait, mais aucun contrat n’officialise clairement ça.

Tu le précisais, Super ! est à la fois une agence de production et de booking. Quelle est la différence exacte entre les deux métiers ?
Oui, c’est vrai que ce n’est pas très simple à comprendre. Alors admettons qu'on a un artiste international : on va produire ses concerts à Paris et en France, c’est-à-dire qu’on loue une salle, qu’on booke l’artiste dans cette salle et qu'ensuite, on prend les recettes de la billetterie pour nous. Dans ce cas-là, nous sommes producteurs du concert.
Ensuite, il y a des festivals tels que les Transmusicales de Rennes, le Main Square d'Arras, les Eurockéennes de Belfort... Là, on n'est pas producteurs. On est bookeurs de ces artistes en France, c’est-à-dire qu’on vend ces artistes aux festivals, qui eux sont producteurs. Exemple : on vend Disclosure au Main Square Festival et on prend une commission sur cette vente. Ça, c’est le booking.
Lorsqu’on travaille avec des salles de province, là, on est généralement en co-production : c’est compliqué de louer la salle quand tu n’es pas directement sur place…
Mais quand on représente un artiste, on s’occupe vraiment de tout : on produit la date à Paris, on produit la date à Lille, on produit la date à Marseille etc.

Ça arrive souvent que Super ! produise des concerts à Marseille ?
Oui, euh - bon en fait non, mauvais exemple, tu as raison ! Le public marseillais n’est pas hyper-sensible aux artistes qu'on défend chez nous… C’est vrai que le peu de concerts qu’on a produit là-bas, on s’est quasiment toujours planté. Même M83, ça n’a pas marché !

La particularité de Super ! - et histoire que cette interview soit incompréhensible de bout en bout -, c’est que vous produisez également vos propres festivals, non ?
Oui : on fait le Pitchfork Music Festival, le Fireworks et Cabourg Mon Amour. Concernant ce dernier, le festival existait déjà et était géré par une association locale là-bas – qui s’appelle Premier Amour d’ailleurs, c’est marrant –, et on les a rejoint l’an dernier pour le développer.
En fait quand j’ai monté Super !, l’idée de base n’était pas de faire que du booking. J’avais déjà dans l’idée de développer à terme des festivals ou de gérer des lieux. D’accompagner des artistes dans différents domaines. Ce sont quand même des métiers très complémentaires.

Et comment en es-tu venu à bosser avec Pitchfork ?
Au tout départ, on faisait un tout petit festival qui s’appelait Super ! Mon Amour dans des petites salles à Paris. Pitchfork en avait parlé sur leur site parce qu’on avait programmé des artistes dont ils parlaient beaucoup, genre Dan Deacon. Je leur ai fait un mail pour les remercier et j’ai profité de l’occasion pour leur proposer de venir faire un festival en Europe, à côté de leur festival qu’ils faisaient déjà à Chicago. Au départ, ils m’ont dit que ça ne les branchait pas trop, qu’ils voulaient rester aux États-Unis. Je les ai relancés tous les 6 mois pendant 2 ou 3 ans. Et ils ont fini par me dire qu’ils allaient au Primavera à Barcelone et qu’ils pouvaient passer par Paris pour qu’on en discute. On s’est super bien entendus tout de suite. On est assez fiers de ce festival, on trouve qu’il nous ressemble pas mal. Il y a vraiment une bonne ambiance, on trouve la prog' chouette, on est vraiment contents.

Le métier de tourneur est-il différent en France et à l’étranger ?
Oui, il est notamment différent en Angleterre. En France, les bookeurs sont quasiment tous aussi producteurs. De l'autre côté de la Manche, c’est différent. Il y a les agents qui sont vraiment bookeurs et qui prennent un pourcentage sur chaque truc, et il y a les promoteurs ou producteurs qui produisent les dates.
On perd de l’argent sur les petits concerts. On récupère cet argent en général sur des dates où l’on arrive à faire 600 ou 700 billets vendus.
Disclosure
Je ne vais pas te l’apprendre : on accuse souvent les bookeurs de participer à l’inflation des cachets des artistes, et ainsi de contribuer à la mise en danger des salles de concerts et des festivals... On vous accuse d'être les traders de la musique, en somme.
Oui, c’est vrai qu’on nous le reproche. Ceci dit, ce que je perçois, c’est qu’à partir du moment où les artistes ont commencé à gagner moins d’argent sur la vente de disques, on a effectivement constaté une vraie inflation des cachets. Pourquoi ? Les salles se cachent derrière les bookeurs. Les bookeurs se cachent derrière les agents. Les agents se cachent derrière les managers. Les managers se cachent derrière les artistes... et je crois que ce sont effectivement les artistes qui demandent le plus d’argent. Alors c’est vrai que les très gros artistes en profitent un peu. Ils sont demandés sur tous les festivals, du coup forcément, c’est celui qui paye le plus qui rapporte le plus gros. C’est un cercle vicieux.

Ce cercle vicieux, il y a des moyens d'en sortir selon toi ?
Pas tellement. C'est un problème en particulier en France, où la Loi Évin nous ferme pas mal de portes en ne nous donnant pas la possibilité de bénéficier des recettes liées à la consommation d’alcool en festival. Par exemple en Espagne, ils n’ont pas ça : le Primavera, ils ont carrément un accord de naming avec Heineken - et depuis hier avec la bière San Miguel, ce qui leur rapporte évidemment beaucoup d’argent... et qui rend spécialement difficile en France la possibilité de les concurrencer. D'ailleurs, en Europe de l’Est c’est un peu pareil maintenant. C’est très dur pour les festivals français d’être combattifs de ce point de vue.

Un artiste qui vend des disques vend-il forcément des places ?
Ce n’est pas si évident que ça. En tout cas, je peux t’assurer qu’inversement, un artiste qui vend des places ne vend pas forcément des disques !

Admettons : le prochain album d’Animal Collective, qui sort là en avril, cartonne de malade. Est-ce que tu vas forcément faire un Zénith pour autant ? Ou alors est-ce que tu te dis plutôt «on va partir sur une Cigale, ce sera plus sûr» ?
On partira plutôt sur La Cigale je pense ! Après, s’il se trouve qu’un des artistes qu’on booke cartonne vraiment en disques, mais vraiment, on envisagera peut-être quelque chose de plus grand…

Même exemple, mais inversé : cet album d’Animal Collective, sur lequel je suppose que vous comptez beaucoup, fait un bide ahurissant. Est-ce que tu vas plutôt les booker à L’Espace B ?
Ah non, quand même pas ! On va se poser quelques questions mais on ne va pas tout remettre en cause aussi vite. D’autant que la qualité live de l’artiste pèse aussi dans la balance. La presse et la radio, ça compte beaucoup aussi.

Si un artiste ne fonctionne vraiment pas, il y a le traditionnel renvoi de balle entre le label et le tourneur : s’il ne remplit pas de salles, c’est qu’il n’a pas vendu de disques, s’il ne vend pas de disques, c’est qu’il n’a pas rempli de salles…
Ah oui… C’est vrai que quand j’ai commencé ce métier, cette guéguerre existait bel et bien. Mais j’ai l’impression qu’elle tend à diminuer. Voire à disparaître complètement. On travaille avec des gens qui ont le même âge que nous, qui écoutent la même musique, qu’on connaît très bien au fil des années… Au contraire, je trouve tout ça désormais très solidaire ! S’il y avait des petits conflits il y a 10 ans, c’est compréhensible parce que ça coïncidait avec le moment où les labels se rendaient compte qu’ils étaient en train de gagner moins d’argent et ne se l’expliquaient pas forcément.

Tu arrives encore à être passionné de musique ?
Oh oui, vraiment. Au bureau, on écoute de la musique toute la journée, on essaye d’écouter le maximum de trucs qui sortent et tout.

Ressens-tu une déformation professionnelle, du style tu écoutes un artiste et tu te demandes direct combien il vaut ?
Hum, je ne sais pas. Mais après, c’est vrai que quand je rentre chez moi, je n’ai pas forcément envie d’écouter tous les nouveaux trucs qui viennent de sortir. Je vais plutôt écouter des choses un peu plus anciennes, des choses que j’aime vraiment de manière plus personnelle, qui font partie de mon monde à moi et pas de celui de l’industrie de la musique. En revanche, il est vrai qu'il m’arrive quand même, quand je découvre un truc que j’aime vraiment, de me dire «ah ouais ça, pour le Pitchfork ça marcherait bien»… La déformation existe quand même un peu !

Le premier artiste que tu as booké, c'était qui ?
En tant que programmateur au Café de la Danse, c’était justement Animal Collective, tiens ! Et en tant que bookeur, c’était Animal Collective aussi, au Nouveau Casino…
José Gonzalez
Un artiste que tu es particulièrement fier d’avoir découvert un peu avant les autres ?
Bon Iver, Tobias Jesso Jr. ... Ça, j’en suis vraiment fier ! Là tu vois, j’ai vraiment hâte que le Bon Iver sorte et que je sois en mesure de booker une date à Paris afin que les gens puissent découvrir son nouveau disque.

Et un four ?
Y en a eu pas mal quand même ! Mais je ne vais pas donner de noms, ce ne serait pas très sympa pour les groupes...

Oh, ce n’est pas drôle. Et sinon, la concurrence est-elle très rude entre les agences ?
Oui, notamment sur les nouveaux artistes.

C’est sain ou c’est des coups bas ?
Plutôt sain, oui. Enfin, pas toujours mais souvent.

Le bookeur qui vient parler à ton artiste devant toi pour lui proposer de bosser avec lui, ça arrive ? Comme ces types qui viennent draguer ta meuf devant toi à des heures un peu trop avancées de la nuit ?
Oui, ça arrive parfois ça…Mais bon, ce n’est pas hyper-fréquent non plus. Et puis ça fait partie du jeu, ce n’est pas très grave.

Terminons sur une question à laquelle on ne trouvera sûrement pas de réponse : est-ce le public qui impose les artistes que tu vas booker, ou est-ce le bookeur qui impose au public les artistes qu’il va écouter demain ?
Ah oui, c’est une bonne question ça. Je pense qu’on fait des paris. Et pour que ça fonctionne, il faut qu’il y ait une adéquation entre les deux, nous et le public. Il faut aussi que l’artiste soit bien entouré : que son manager soit bon, qu’il signe sur le bon label, qu’il soit aussi motivé que nous… C’est l'alchimie entre tous ces acteurs qui fait qu’un artiste peut fonctionner correctement.

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