Au juste, comment êtes-vous tombé dans ce milieu ?
Alain Parmentier (Dark Vador) : C’est le résultat d’une succession de hasards. J’habite à Jalhay, une commune liégeoise qui organise de grosses fêtes pendant le Carnaval. Je voulais un costume ; j’ai choisi l’univers de Star Wars. Pour éviter toutes complications, je désirais porter un costume de Jedi. À Liège, je suis tombé par hasard sur un magasin en faillite. Des sabres lasers y étaient vendus bon marché. Le vendeur m’a demandé si j’étais de la Rebel Legion Benelux, le club des «gentils». Il m’a donné leur site. Quelques jours plus tard, j’ai lu un article dans un journal : le journaliste y annonçait un concert de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, qui allait jouer les musiques de films de John Williams. Il y avait une animation spéciale Star Wars, un défilé de personnes costumées... Après le spectacle, elles ont fait des photographies avec des Jedi. C’est comme ça que j’ai rencontré des personnes de la 501st FanWars Garrison South Belgium et la Rebel Legion Benelux. Je me suis dirigé vers Fabrice, le capitaine de la Rebel Legion Benelux de l’époque, et il m’a expliqué en quelques mots le concept du cosplay : les cosplayeurs ne sont ni des acteurs, ni des figurants. Ce sont des passionnés. Il m’a dit qu’il suffisait de faire partie d’un club et d’avoir un costume.

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Votre engouement pour le cosplay est-il né après cette discussion ?
Oui, c'est là que j’ai commencé à m’intéresser à la Rebel Legion Benelux. Toutefois, lors de notre rencontre au concert de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, Fabrice m’avait parlé des dépenses d’un cosplayeur, et le prix était assez élevé. J’ai donc décidé de me lancer tout seul. J’ai choisi un costume de Jedi : j’ai imprimé des images très détaillées du costume que je désirais, je les ai données à une couturière et elle l’a réalisé. Puis, j’ai contacté le club. Le contenu de leur site était en anglais et en néerlandais. Je leur ai envoyé un e-mail en français ; je n’ai pas eu une réponse immédiatement. C’est finalement le capitaine de la Rebel Legion Benelux, Fabrice, qui m’a contacté plusieurs semaines plus tard. Il s’est excusé pour le retard de sa réponse - il m’a fait remarquer que l’anglais était la langue la plus parlée par les membres du club. Puis, il m’a demandé de lui envoyer des photographies de mon costume. Fabrice l’a aimé tout de suite ! Il a envoyé les photographies au comité américain pour que mon costume soit validé. Il l’a été du premier coup, même si je n’ai pas dépensé énormément d’argent pour l’avoir. Grâce à cette validation, j’étais autorisé à aller à des événements officiels.

À quel événement important avez-vous participé en premier lieu ?
Mon premier gros événement était un spectacle de Franco Dragone, Décrocher la Lune.  Les méchants, Dark Vador ou encore le Joker, défilaient au début parce qu’ils ont caché la lune. Puis, les gentils ont fait leur entrée. J’étais un Jedi, un gentil donc. Le vendredi, j’ai dû aller à la répétition et suivre une chorégraphie. Je ne la connaissais pas encore très bien - les Jedi faisaient des gestes assez simples avec leur sabre, et sur scène, tous les Jedi devaient arriver avec leur capuche baissée. Quand la musique est devenue plus perçante, chacun l’a enlevée. Puis, ils ont retiré leur bure et leur cape. Et nous avons commencé à nous battre. Mon entourage n’arrêtait pas de me répéter : «toi, tu n’as pas peur de commencer par quelque chose de grandiose».

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Jouer Dark Vador était donc un hasard ?
Le hasard était d’être un Jedi ! Mais être Dark Vador coulait de source. Chez la 501st FanWars Garrison, Dark Vador était rarement disponible à ce moment-là. Pendant les deux ans où j’étais un Jedi, je n’en ai vu que trois fois. Au spectacle de Franco Dragone, des membres de la 501st sont venus me parler. En voyant ma corpulence, ils m’ont dit : «écoute Alain, viens chez nous. Viens du côté obscur, viens faire Dark Vador». Mais je n’avais pas les moyens d’avoir un costume de Dark Vador...

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Avez-vous acheté un costume bon marché pour débuter ?
Quand je cherchais un costume, je suis tombé sur un site français. Il fournissait la marque Rubies. J’ai demandé à mon chef de section si un tel costume pouvait convenir. Il coûtait 800 euros alors que Pascal, un Dark Vador, avait payé le sien plus de 2000 euros. Il s’est contenté de me répondre que ce costume faisait plastique et que ce n’était pas une réalisation sur-mesure. Pour lui, le tissu et le cuir de ce costume n’étaient pas de bonne qualité. Un Dark Vador habillé par la marque Rubies ne sera jamais validé.

Comment vous y êtes-vous pris, alors ? À qui avez-vous fait appel pour votre costume ?
Un autre Dark Vador de la 501st, Pascal Deiting, m’a orienté vers un artisan argentin reconnu par George Lucas, Claudio Oliver. J’ai acheté le costume, le casque, la ceinture, l’électronique de la plaque, la cuirasse et la cape chez lui. J’ai le poids et la taille de David Prowse (le Dark Vador des Star Wars originaux de 1977 à 1983, ndlr), même si je ne suis pas aussi costaud que lui - il a quand même été Mister Univers ! Ma cuirasse est fidèle à celle d’origine, en tout cas. Pascal m’a conseillé de rembourrer mon costume, alors j’y ai mis de la mousse pour avoir la même carrure que l’acteur. Il m’a aidé à adopter différentes attitudes en public : les mains dans la ceinture, le doigt pointé vers une personne qui me photographie, bomber le torse, donner l’impression d’étrangler avec la force et marcher lentement. J’ai visionné quelques scènes de la saga pour être le plus fidèle possible au personnage.

Combien avez-vous dépensé pour l’intégralité de votre costume ?
2500 euros en tout. Le casque de Dark Vador, par exemple, coûtait près de 470 euros chez l’artisan argentin. Mais il ne fournissait pas les bottes et les sabres lasers. J’ai donc acheté mes sabres lasers chez un importateur de fournitures Star Wars à Waterloo, la Cité des Nuages, et mes bottes chez Brantano (une plateforme dédiée à la chaussure populaire en Belgique, ndlr). Un sabre laser coûtait environ 200 euros.

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Quelles sont les options de votre casque ? Avez-vous le transformateur vocal dedans ?
Chez Claudio Oliver, j’ai eu droit à la façade du casque de Dark Vador et sa bouche anguleuse, mais il n’y a aucune option dans cet ensemble. J’avais trouvé un casque full option sur un site américain pour 1500 euros. Toutefois, cela dépassait mon budget. Dans ce casque, il y avait les ventilateurs, le respirateur de Dark Vador et le transformateur vocal... Mais j’ai trouvé des astuces pour faire plus vrai que nature. J’ai acheté des petits ventilateurs pour ordinateur et un lecteur MP3 ; j’y ai mis une mini carte SD à l'intérieur, où se trouve l’enregistrement de la respiration de Dark Vador ; le lecteur est accroché à ma ceinture, et les quatre secondes tournent en boucle.

Sinon, avez-vous réalisé vous-même des parties de votre costume ?
Je me suis occupé des ajustements, notamment au visage et aux épaules. J’ai aussi modifié ma ceinture. Celle que j’ai reçue était brillante alors qu’elle devait être mate. Il faut savoir que Dark Vador a quatre costumes différents au fil de la saga ! Alors moi, j’ai une réplique du costume du cinquième opus, l’Empire contre-attaque. J’ai cassé le vernis de ma ceinture pour cette raison. Quand un cosplayeur a un costume, il doit envoyer plusieurs photographies en Amérique. Là-bas, il y a une sorte de comité au-dessus de tous les clubs. Ce comité vérifie que  les costumes soient fidèles à ceux de Star Wars, il suit l’évolution de tous les clubs. Pour moi, dans ce comité, il y a les couturiers, les maquilleurs et les accessoiristes de George Lucas de l’époque. Par la suite, le cosplayeur peut recevoir des remarques vis-à-vis de son costume, un refus ou une validation.

Que vous a envoyé ce «comité » ?
Il a, bien entendu, validé mon costume, mais il m’a fait quelques critiques - mon costume comprenait quelques erreurs. Mes gants étaient trop longs, j’ai dû les raccourcir ; ma ceinture était trop brillante... J’ai d'ailleurs eu une autre modification à faire au niveau de ma ceinture : j’ai dû cacher le rivet.

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Pouvez-vous m’en dire davantage sur votre collaboration avec Disneyland Paris pour la Jedi Training Academy ?
Je suis le Dark Vador qui était affiché dans tout Paris, dans les métros. Le Dark Vador qui anime la Jedi Training Academy n’a pas un beau costume : les costumes fidèles à la saga limitent les mouvements, donc le sien est très allégé. Le photographe désirait un «vrai» Dark Vador, alors mon club a été contacté. Mon responsable a pensé à moi, car je disais toujours que je me libérais facilement du travail (dans le civil, Alain est cariste, ndlr). En juillet dernier, j’ai pris congé pour les deux jours de tournage. Tout le monde était aux petits soins pour moi ! Toute l’équipe de professionnels savait que j’avais des difficultés pour bouger. Mon épouse m’aidait à m’habiller. Vu qu’elle est petite, elle a aussi pris la place du Padawan pour que le photographe puisse avoir les bonnes prises de vue. La raison est assez simple : en France, les enfants ne peuvent pas tourner plus de 4 heures. Le lendemain, j’ai fait des tests de prises de vue au matin. Quand le Padawan est arrivé, j’étais déjà en costume depuis longtemps. Le photographe m’a demandé d’enlever mon casque pour que le garçon puisse faire connaissance avec moi. C’était avant tout pour le rassurer. J’ai appris comme ça qu’il avait déjà fait plusieurs castings et avait joué dans des téléfilms français. Il a mis son costume à son tour. Nous avons échangé quelques répliques, du type «tu es fier d’être un Jedi ?», «oh oui, Monsieur !».

Votre costume est donc lourd à porter ?
Oui, il l’est - le casque surtout. Mon costume pèse une bonne vingtaine de kilos. C’est une combinaison de cuir en trois pièces : pantalon, veste et débardeur. La cape aussi est très lourde : elle mesure près de cinq mètres. J’ai donc très peu de liberté de mouvements... En plus, j’ai des difficultés à m’asseoir confortablement à cause des accessoires attachés à ma ceinture.

Comment réagit le public en votre présence ?
J’impressionne les enfants ! Certains, par contre, me disent : «Maître Vador, je veux une photographie avec vous. Étranglez-moi». Alors ils sautent pour donner l’impression que je les soulève grâce à la Force... Une fois, à un événement, j’ai cogné quelque chose. Je pensais que c’était une chaise devant le stand, mais j’ai senti que quelqu’un me pinçait : c’était une petite fille de 4 ans. Elle m’a dit : «oh seigneur Vador, vous êtes mon préféré. Je vous aime». J’avais envie de rigoler ! D’habitude, les enfants vont chercher du réconfort auprès de ma femme, qui est habillée en Princesse Padmé.

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Des membres de votre famille sont-ils fans de Star Wars ?
Ils ont tous vu les films. Mon père les a déjà vus deux-trois fois, mais mes neveux et nièces sont des vrais fans. Ils ont des fournitures scolaires Star Wars, mon filleul âgé de 12 ans a décoré sa chambre aux couleurs de la saga... Ma filleule, elle, âgée de 5 ans, dit souvent à l’école : «je veux devenir une fée clochette, mon parrain est bien Dark Vador. Il connaît une fée clochette. Ils travaillent ensemble».

Avez-vous déjà rencontré des acteurs des films originaux ?
J’ai eu la chance de rencontrer l’interprète de R2-D2, Kenny Baker, à une séance de dédicaces à l'Elf Fantasy Fair. J’ai aussi rencontré Anthony Daniels, qui a incarné C-3PO, à la FACTS de Gent : l’acteur se baladait parmi la foule. À côté d’un R2-D2 en grandeur nature, il a commencé à amuser la galerie, s’est mis à mimer C-3PO, à parler à R2-D2... Quand il m'a vu, il m’a interpellé. Nous nous sommes mis tous les deux derrière une vitrine. J’ai appelé mon épouse pour qu’elle nous photographie. J’ai aussi parlé avec Bruno Choël, la voix française d’Obi-Wan Kenobi. Il était l’invité vedette d’un événement de Colfontaine. En fin de journée, il est venu à ma rencontre. J’étais en train de manger un sandwich avec d’autres personnes, quand Bruno Choël nous a demandé : «y a-t-il quelqu’un parmi vous qui était dans un costume de Star Wars ?» . Je lui ai répondu : «oui, maître Obi-Wan». Il m’a tout de suite reconnu comme étant le Dark Vador. Il a adoré mon costume ! Nous avons rejoué quelques dialogues comme l’affrontement final, où Obi-Wan meurt. Il m’a appris qu’il était aussi la voix de Johnny Depp - il l’a d’ailleurs rencontré.

Avez-vous été déçu du nouvel opus de Star Wars ?
Pas du tout. L’esprit de la saga a bien été respecté. L’univers a évolué avec son temps. Je n’ai pas vu le temps défiler dans la salle de cinéma.

Crédit photo : 
Michel Verpoorten.